LONDRES – Dans une boucherie casher, une vieille dame tient une discussion animée avec un membre du personnel. Ils parlent français – mais ils sont à Londres, une ville qui est, presque en catimini, devenue le nouveau foyer de milliers de Juifs français.

Les Juifs français ont immigré à Londres depuis deux décennies, mais la vitesse et les chiffres ont considérablement augmenté ces deux dernières années.

Comme l’affirme Michelle Huberman, une Juive britannique qui a vécu cinq ans à Paris dans les années 1980, « Personne n’est venu à Londres en raison de l’antisémitisme. Mais ils ne reviendront pas, à cause de l’antisémitisme ».

Mais l’histoire des Juifs de France à Londres est beaucoup plus que celle d’une communauté fuyant l’antisémitisme, bien que tout le monde en parle.

C’est l’histoire d’un énorme afflux de jeunes professionnels, travaillant principalement dans les secteurs de la banque, du droit et de la finance, qui transforment de larges pans de la banlieue de Londres.

Les synagogues, note Huberman avec amusement, se disputent de façon positive pour attirer les Français, qui sont différents de leurs coreligionnaires britanniques », car ils sont supposés être plus pratiquants.

« Ils viennent de familles orthodoxes marocaines et tunisiennes. Alors, les Juifs français constituent dans les faits des bouées de sauvetage pour certaines de ces communautés qui auraient été moribondes sans eux ».

C’est l’avis des rabbins et de ceux qui travaillent avec eux. Le rabbin Dovid Katz de la communauté West Hampstead Chabad estime avoir plus de 100 familles françaises fréquentant ses activités. Le rabbin Jonathan Tawil de Hampstead Garden Suburb note une recrudescence de la présence à ses offices séfarades dans sa synagogue autrement ashkénaze.

Né à Paris, le rabbin Mordecai Fhima, dirige la synagogue Anshei Shalom à St John's Wood, une communauté majoritairement française (Photo: Jenni Frazer / The Times of Israel)

Né à Paris, le rabbin Mordecai Fhima, dirige la synagogue Anshei Shalom à St John’s Wood, une communauté majoritairement française (Photo: Jenni Frazer / The Times of Israel)

Le Rabbin Mordecai Fhima, lui-même né en France, dirige Anshei Shalom, un oratoire en marge de la synagogue à l’apparence d’une cathédrale de St John’s Wood à Londres. La plupart des fidèles actuels de la communauté d’Anshei Shalom sont des expatriés français.

Et l’histoire est la même dans les synagogues du centre de Londres. Alors qu’il y a une décennie, certaines synagogues étaient menacées de fermeture et de fusion, elles connaissent désormais un nouveau départ au fur et à mesure que les Juifs français, dont beaucoup vivent dans le centre de Londres pour leur carrière, assistent à leurs offices.

Ironiquement, le coup de pouce aux communautés de l’Inner London est soit l’économie soit la façon dont les nouveaux venus ont l’habitude de vivre en France.

Rebecca, une avocate originaire de Paris, est un exemple typique.

Elle, son mari et ses deux enfants vivent à Marylebone, à proximité du travail de son mari. Elle aime vivre dans le centre de Londres et se moque un peu de la façon dont les Juifs de Londres vivent dans des « ghettos » tels que Golders Green – connu par les Juifs français comme « Le Quartier Noir » en raison des chapeaux noirs des haredim – ou d’autres banlieues situées au nord-ouest de la capitale.

« A Paris, vous n’êtes jamais à plus de cinq minutes d’un supermarché casher, » dit-elle, « mais ici, nous devons sortir de Marylebone pour se procurer de la nourriture casher ou manger dans un restaurant casher. »

Ses coreligionnaires britanniques peuvent rarement se permettre de vivre dans les quartiers où les Juifs français se sont installés. En outre, note Huberman, il y a « la psychologie de la banlieue. Pour un Juif français, la banlieue est quelque chose dont vous vous échappez, pas où vous allez vivre ».

Mais une fois qu’ils ont des enfants, ces Juifs français qui décident de rester à Londres – et certains la voient comme une étape avant une éventuelle alyah – prennnent une profonde respiration et déménagent vers les banlieues anglo-juives.

A l’école primaire juive du Nord-Ouest de Londres, le contingent d’élèves francophones serait déjà compris entre 40 et 60 %, et cette tendance est susceptible de se reproduire au fur et à mesure que les enfants grandissent et entrent au lycée.

‘Pour un Juif français, la banlieue est quelque chose dont vous vous échappez, pas où vous allez vivre’

Michael Koskas, qui travaille dans une banque, vit aussi dans le centre de Londres. Il est arrivé comme célibataire et s’est marié il y a tout juste un an, ayant fait venir son épouse Sovanna au Royaume-Uni. Il est emballé par Londres, vantant « le respect de l’autorité » du Royaume-Uni à la différence de ce qu’il a connu à Paris.

« La France m’a donné à moi et à ma famille – venant de Tunisie – une chance », confie Koskas, « mais je ne me sens plus en sécurité là-bas. »

Pour la plupart – et jusqu’à ce qu’ils s’acclimatent – les Juifs français restent entre eux et participent en grand nombre aux événements spécialement organisés pour eux.

Après sept ans en Israël, Judith Mergui raconte les aventures d'une immigrante (Crédit : Ortal Ackerman Photography)

Après sept ans en Israël, Judith Mergui raconte les aventures d’une immigrante (Crédit : Ortal Ackerman Photography)

Judith Mergui, une comédienne française vivant depuis sept ans en Israël, avait fait un spectacle à guichets fermés au JW3, le Centre communautaire juif de Londres en décembre dernier, et la même organisation avait proposé une activité « Dimanche a la plage » en juillet pour les familles françaises.

Deux des « parrains » des Juifs français à Londres sont Simon Tobelem et Marc Meyer.

Tobelem, qui vit au Royaume-Uni depuis huit ans, travaille dans les fusions et acquisitions et a fondé à Londres une société de capital-risque qui se spécialise dans les investissements en Israël.

Au début, il faisait la navette entre Londres et Paris, grâce au très populaire Eurostar, qui permet encore à quelques jeunes juifs français de quitter Londres le vendredi après-midi et d’arriver à la maison à Paris pour le dîner du Shabbat.

Le parrain de la communauté juive française installée au Royaume-Uni, Simon Tobelem (Autorisation)

Le parrain de la communauté juive française installée au Royaume-Uni, Simon Tobelem (Autorisation)

Tobelem, comme Meyer, s’est impliqué dans la communauté juive au Royaume-Uni.

Il est administrateur de la Synagogue espagnole et portugaise, et est impliqué dans l’Appel juif unifié pour Israël (UJIA) et vient également de rejoindre le conseil d’administration de Bicom, le lobby pro-israélien. Mais il a également lancé un Business Club des Juifs français et aimerait faire plus pour que d’autres Juifs français s’impliquent dans la communauté locale.

Il a arrêté de faire la navette, reconnaît Tobelem, en grande partie parce qu’il ne se sentait plus à l’aise à Paris.

« Si les Juifs français doivent déménager à nouveau, ce sera pour Israël, mais pas pour revenir en France. Vous ne pouvez pas être aveugle face à ce qui se passe en France. Vous ne trouverez pratiquement personne qui vous dira que tout va très bien là-bas », dit-il.

« Ceux qui y restent le font parce qu’ils ne peuvent pas trouver un emploi ailleurs. Il suffit de voir la réaction – seulement sept mois après l’attentat contre le [supermarché] HyperCacher – à l’initiative de Tel-Aviv sur Seine [la fête sur un plage artificielle au début du mois d’août]. Elle a eu lieu, mais dans une ambiance très difficile », raconte Tobelem.

Crédit Photo : Facebook/Soutien à Tel Aviv sur Seine

Crédit Photo : Facebook/Soutien à Tel Aviv sur Seine

Marc Meyer est du même avis. Il est le président de l’une des plus grandes synagogues ashkénazes orthodoxes à Londres, Hendon United, et devrait représenter la Conférence des rabbins européens au Royaume-Uni.

Sous les auspices du London Jewish Forum, Meyer met en place French Jews In London, une organisation « culturelle, religieuse, économique et consultative ». Il dit qu’il la crée « au cas où – il est préférable de le faire quand cela n’est pas nécessaire. »

‘Si les Juifs français doivent déménager à nouveau, ce sera pour Israël, mais pas pour revenir en France’

Cela est un indice, si besoin était, que Meyer prévoit qu’encore plus de Juifs français viendront à Londres.

Personne ne sait vraiment combien il y en a actuellement et les estimations varient de 10 000 pour les plus conservateurs à 35 000 selon l’évaluation éclairée de Meyer.

« Je ne pense pas que ce soit un nombre absurde. Regardez qui vient – les banquiers, les professionnels des fonds speculatifs, les entrepreneurs », fait il remarquer.

Michelle Huberman est la directrice de Harif, l'organisme de bienfaisance séfarade au Royaume-Uni qui effectue actuellement une enquête sur les Juifs français (Autorisation)

Michelle Huberman est la directrice de Harif, l’organisme de bienfaisance séfarade au Royaume-Uni qui effectue actuellement une enquête sur les Juifs français (Autorisation)

Michelle Huberman, qui est la directrice de Harif, un organisme de bienfaisance impliqué dans l’histoire, la culture et le patrimoine des Juifs d’Afrique du Nord et au Moyen-Orient, a mis en place une enquête sur les Juifs français, conçue pour trier les anecdotes des statistiques.

Les questionnaires seront distribués ce mois-ci et demanderont depuis combien de temps les personnes interrogées vivent à Londres, d’où ils viennent, s’ils fréquentent des synagogues, etc.

Pendant ce temps, les Juifs vivent à Londres depuis des années – les vieux de la vieille – s’appellent eux-mêmes en plaisantant « les Frenchies » tandis que les nouveaux venus sont appelés « les Feujs ».

Les magasins casher dans « Le Quartier Noir » ont commencé à proposer des spécialités juives tunisiennes et marocaines, et il y a fort à parier que vous entendrez au moins une conversation en français dans pratiquement tout restaurant casher situé dans le nord-ouest de Londres.

Si l’arrivée des Français améliore le style et la norriture anglo-juive, cela ne peut être qu’une bonne chose.