14 km d’archives, retraçant la vie des Juifs de New York, prennent vie à la CUNY

On y trouve des blagues en yiddish, des affiches de matches de boxe et des journaux étudiants qui abordent les mêmes sujets que ceux d'aujourd'hui

Les images inutilisées d'un documentaire de 1997 sur les hassidim, conservées dans les archives de la CUNY, montrent des émissaires du mouvement Habad en train d'apprendre aux enfants à mettre les tefillin à Moscou, dans l'ère post-soviétique. (Capture d'écran)

NEW YORK — Dans les pages d’un journal universitaire, des étudiants juifs new-yorkais regrettent que des jeunes israéliens dorment dans des refuges, débattent de présumés crimes de guerre israéliens, parlent colonialisme au Moyen-Orient et critiquent les Juifs antisionistes.

« Israël aurait pu en venir à représenter la lutte pour la liberté, la lutte pour exister », estime l’un d’eux. « Mais Israël a gagné la guerre et, ce faisant, elle a perdu ses ‘amis’. Parce qu’elle a survécu, elle est punie. »

Ces étudiants ne parlent pas des guerres à Gaza ou en Iran : non, nous sommes en 1969, et ils évoquent là les conséquences de la guerre des Six Jours dans The Flame, un journal juif du City College de New York, membre e la City University of New York (CUNY), une université publique.

Ces articles sont conservés dans les vastes archives de la CUNY et ses 26 campus.

Le projet qui leur est dédié depuis plusieurs années, dans les locaux de la CUNY, permettra désormais au grand public et aux chercheurs d’y avoir facilement accès, ainsi qu’à d’autres aspects moins connus de l’histoire juive de New York, allant des rushes d’un documentaire audacieux sur les hassidim américains à l’humour yiddish old school et aux affiches de champions de boxe juifs.

Jusqu’à présent, chaque campus disposait de sa propre base de données d’archives ; ce nouveau projet a vocation à permettre la consultation des documents de tous les campus depuis une plateforme unique, grâce à la numérisation de plus de 70 000 éléments.

Le CUNY, le plus grand réseau universitaire public urbain des États-Unis, est un réseau tentaculaire, qui compte 247 000 étudiants répartis dans cinq arrondissements.

Des étudiants du Brooklyn College de CUNY se promènent entre les cours sur le campus de New York, le 1er février 2017. (AP/Bebeto Matthews)

Le système trouve ses racines dans la Free Academy, un collège fondé en 1847 qui, au fil du temps et de la création des campus de la CUNY, a permis d’accumuler des archives conservées dans 31 bibliothèques un peu partout dans la ville.

Il n’y avait jusqu’ici jamais eu d’« initiative commune pour dresser un état des lieux des collections existantes sur l’ensemble des campus », explique Natalie Milbrodt, archiviste de la CUNY chargée de ce projet d’enquête.

En 2023, CUNY a obtenu une subvention de 3 ans de la Mellon Foundation pour rassembler les archives de ses campus. Il s’agit de définir l’étendue et l’état de conservation des archives, d’harmoniser les systèmes utilisés pour les gérer et permettre leur consultation par le grand public et de mener des actions de sensibilisation à l’importance des archives et à leur histoire, poursuit Mildbrodt.

Nombre de documents concernent les Juifs, compte tenu de la longue histoire des Juifs à CUNY.

La CUNY, et avant sa création, les universités qui allaient en faire partie intégrante, a permis à des générations entières de Juifs new-yorkais, en particulier les Juifs immigrés d’après la Seconde Guerre mondiale, d’étudier, surtout après l’entrée en vigueur de la loi GI Bill, laquelle a entraîné une forte augmentation du nombre des inscriptions, selon un rapport de 2024 sur l’antisémitisme au sein de la CUNY.

Au milieu du XXe siècle, nombre d’universités privées avaient des quotas d’inscription conçus pour exclure les Juifs, mais pas la CUNY, ce qui a fait d’elle un chemin vers une certaine ascension sociale.

Des manifestants ciblent Hillel au Baruch College, qui fait partie du système de la CUNY, à New York, le 6 juin 2024. (Crédit : Luke Tress)

Malgré sa longue histoire, la CUNY lutte depuis des années contre des antisémites signalés sur certains de ses campus, ce qui a conduit au rapport de 2024 commandité par l’État.

La CUNY a pris des mesures, comme par exemple l’accompagnement des étudiants au Musée du patrimoine juif de Manhattan, la création d’un conseil consultatif juif et une action en faveur de l’inscription des étudiants issus des yeshivot.

Dans ce contexte complexe, les archives rappellent un pan de l’histoire spécifique des Juifs de la ville.

Une carte du camp de concentration de Hersbruck, en Allemagne, dessinée par le chercheur Elmer Luchterhand et conservée dans les archives du Brooklyn College de la CUNY. (Avec l’aimable autorisation des Archives et collections spéciales du Brooklyn College)

Les collections du Brooklyn College comprennent des papiers personnels de Susan Alter, la première femme juive orthodoxe élue au conseil municipal de New York en 1978, mais aussi des dossiers du professeur Elmer Luchterhand, du Brooklyn College, un sociologue qui a interviewé des survivants de la Shoah en Europe après la libération des camps ou encore des « cartes de blagues » du comédien juif du milieu du XXe siècle, Sam Levenson, explique Colleen Bradley-Sanders, responsable des archives au Brooklyn College.

Les archives de Levenson comprennent notamment un « dictionnaire amusant de yiddish de base », qui donne par exemple de « zadeh », le grand-père, la définition d’« attaché de presse de ses petits-enfants », de « mishpocheh », la famille, la définition de « comité des relations extérieures, et enfin de « der m’chooten », le beau-frère, celle de « chef de l’opposition ».

Les archivistes se sont littéralement immergés dans les collections, ouvrant méticuleusement chacune des boîtes pour en rapporter le contenu, les quantités et l’état de conservation sur des tableurs, en mentionnant par exemple les dégâts survenus – dégâts des eaux, nuisibles.

Une carte de blagues en yiddish du comédien Sam Levenson conservée dans les archives du Brooklyn College. (Avec l’aimable autorisation des Archives et collections spéciales du Brooklyn College)

Ils ont terminé leur enquête il y a peu de temps, découvrant que les bibliothèques combinées détenaient 14 127 mètres linéaires de documents, soit près de 14 kilomètres. En plus des documents, il existe 59 608 « supports » – films de 16 mm, disquettes et cassettes VHS, précise Milbrodt.

« Nous avons ouvert des choses qui ne l’avaient plus été depuis un bon moment », commente Mildbrodt.

Le projet aboutira à une base de données hébergée par la plateforme ArchiveSpace, où le grand-public et les chercheurs pourront retrouver des collections qui étaient jusque-là dispersées sur plusieurs campus et difficiles à consulter. Les archivistes travaillent pour harmoniser la présentation des archives au moyen d’une description des documents sur l’ensemble des campus afin de disposer d’une base de données unique dans ArchiveSpace chargée de conserver la totalité des collections. L’objectif est de disposer de tous les documents sur ArchiveSpace d’ici 2027.

On y retrouvera des documents spécifiques à la CUNY, tels que les annuaires, catalogues de cours, publications étudiantes et autres photos du campus, ainsi que les documents donnés aux bibliothèques.

Un exemplaire de 1972 de Hamagen, un journal étudiant juif du City College de New York à la CUNY. (Avec l’aimable autorisation de /(Avec l’aimable autorisation des Archives du City College of New York, Collection de journaux étudiants, Hamagen)

Selon Eddy Portnoy, conseiller académique et directeur des expositions à l’Institut YIVO pour la recherche juive de New York, l’initiative de la CUNY « semble être un projet très intéressant ».

Portnoy, qui ne fait pas partie de la CUNY, compare cette initiative relative aux archives à la collecte des archives de l’Europe d’avant-guerre par le YIVO à New York, ou encore au Geniza Project, qui rassemble des images de la Geniza du Caire disséminées dans des bibliothèques en Europe, aux États-Unis et en Asie.

De l’avis de Portnoy, les archives de la CUNY pourraient bien être une « bénédiction pour les chercheurs ».

« Si j’avais su, par exemple, qu’ils avaient des documents sur les boxeurs juifs ou le ‘dictionnaire amusant du yiddish de base’ de Sam Levenson, j’aurais pu les mettre dans les expositions que j’ai organisées », souligne Portnoy.

Une affiche de 1934 du champion juif Barney Ross, conservée dans les archives de la CUNY. Vétéran décoré de la Seconde Guerre mondiale, Ross a remporté des championnats du monde dans trois catégories de poids. (Avec l’aimable autorisation des Archives et collections spéciales du Brooklyn College)

Une grande partie de ces documents ne seront pas numérisées car il y en a beaucoup trop : 73 000 documents seront effectivement numérisés et conservés sur la plateforme de bibliothèque numérique JSTOR. On y trouvera par exemple les rushes d’un documentaire tourné en 1997 au sujet des hassidim en Amérique, intitulé « A Life Apart », qui n’apparaissent pas dans le film mais serviront désormais de ressource pour les chercheurs, explique Bradley-Sanders.

On y voit des émissaires du mouvement Habad russophones en train d’apprendre à des enfants à mettre les tefillin à Moscou, dans les années post-soviétiques, des femmes faire une ronde lors du mariage de la petite-fille du Rebbe de Bobov, et des enfants déguisés en lapins, en policiers ou en clowns parcourir les rues de Williamsburg le jour de Pourim, avec les tours jumelles intactes en arrière-plan.

Une collection de photos disponible sur JSTOR, issue du Queens College, donne à voir la vie des communautés juives grecques en Grèce puis dans le Lower East Side, après l’immigration.

Cet exemplaire de 1969 du journal étudiant juif The Flame, du City College de New York, célèbre le 21e anniversaire de l’indépendance d’Israël. (Avec l’aimable autorisation des archives du City College of New York, recueil de journaux étudiants, The Flame)

Les exemplaires de The Flame de 1969 permettent de lire que les étudiants discutaient de la « conspiration génocidaire », de l’antisionisme de gauche et des antisionistes juifs — des débats toujours d’actualité chez les étudiants d’aujourd’hui.

« Il y a encore ces Juifs qui disent fièrement : ‘Je peux être juif sans être sioniste !’ » lit-on dans l’un de ces articles. « Ils embrassent leurs ‘coreligionnaires’ tout en rejetant leurs frères. Six millions de vies n’ont pas réussi à faire éclater la bulle dans laquelle ils vivent. »

« Il y a encore ces Juifs qui disent fièrement : ‘Je peux être juif sans être sioniste !’ » lit-on dans l’un de ces articles. « Ils embrassent leurs ‘coreligionnaires’ tout en rejetant leurs frères. Six millions de vies n’ont pas réussi à faire éclater la bulle dans laquelle ils vivent. »

Une dizaine d’années plus tard, en 1982, le journal universitaire The Source, au City College, conteste les critiques comparant Israël à l’Allemagne nazie après que les alliés libanais d’Israël eurent massacré des Palestiniens au Liban, tout en reconnaissant la souffrance des Juifs américains face à ces massacres.

Cet exemplaire de 1982 du journal juif du City College of New York, The Source, parle de la Première guerre du Liban. (Avec l’aimable autorisation des archives du City College of New York, collection de journaux étudiants, The Source)

« Il ne fait aucun doute que des cercles anti-sionistes utilisent cet incident pour diffuser de la propagande et un sentiment anti-israélien virulent », lit-on au détour d’une chronique.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu est rapidement mentionné, en sa qualité de représentant de l’ambassade d’Israël.

« Je crois que les gens ont tendance à oublier que ceux qui ont vécu avant eux, des décennies avant eux, ont traversé les mêmes épreuves », estime Bradley-Sanders.

« On se dit : ‘Oh, tu sais, la façon dont ils ont fait ça, ça ne s’est pas très bien passé.’ Peut-être devrions-nous en tirer des leçons et essayer quelque chose de différent cette fois, » conclut-elle.

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