18 thérapeutes juifs se penchent sur les traumatismes liés au déplacement. Et au 7 octobre
Dans « Sitting on a Suitcase : Psychoanalytic Stories », des psychologues cliniciens évoquent traitements, patients, problèmes générationnels et les horreurs du conflit actuel
Au quotidien, les psychanalystes aident leurs patients à traiter leurs traumatismes. Mais qu’en est-il lorsque les traumatismes frappent ces mêmes praticiens ou qu’ils sont liés à des conflits meurtriers actuels ?
Ce sont loin d’être des questions purement rhétoriques. Ce sont, au contraire, des questions abordées directement et pour ainsi dire en temps réel par les 18 contributeurs, tous psychologues cliniciens et juifs, dans l’anthologie Sitting on a Suitcase : Psychoanalytic Stories, récemment publiée par Karnac.
Dans cet ouvrage collectif, chacun des contributeurs répond à la question suivante « Comment diriez-vous que votre développement personnel et vos choix professionnels ont été influencés par votre lien avec le judaïsme ? » avant de donner son point de vue sur la question au coeur du titre, à savoir la propension des Juifs à émigrer, souvent pour fuir l’antisémitisme.
Nombre des participants à cet ouvrage se préparaient à envoyer leur contribution lorsque le groupe terroriste du Hamas s’est introduit dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023, pour y massacrer 1 200 personnes et enlever 251 otages dans la bande de Gaza.
En plein choc, bouleversés et confrontés à la guerre dévastatrice qu’Israël a déclarée en riposte au Hamas, à Gaza, les contributeurs ont dû revoir leur copie. Quelques mois après la sortie de l’ouvrage, certains d’entre eux ont dû évacuer ailleurs en Israël, menacés par la pluie de missiles liée à un autre conflit – cette fois avec l’Iran.
« Depuis cinq jours, je vis littéralement dans ma valise », confiait Leila Djemal, une des contributrices, au Times of Israel lors d’une conversation Zoom lors de cette guerre qui aura duré 12 jours. « Trois villes différentes, je vais d’un abri à un autre… D’autre que moi n’auraient peut-être pas fait de même et seraient restés. Ça n’a pas été mon choix. »
« C’est terrifiant », ajoutait Djemal, qui est consultante en organisation et coach exécutive, normalement installée à Tel Aviv.
La vie de Mira Erlich-Ginor, analyste de formation elle aussi installée à Tel Aviv et affiliée à la Société psychanalytique d’Israël, a également été bouleversée par la guerre contre l’Iran, au cours de laquelle plus de 550 missiles et un millier de drones ont été tirés sur Israël, tuant 29 personnes et en blessant des milliers. La guerre a commencé par des frappes préventives israéliennes sur des infrastructures nucléaires et militaires en Iran, dont on connait l’ambition de détruire l’État juif.
« Mon monde est en miettes », confiait Erlich-Ginor pendant le conflit. « Difficile de se concentrer sur des choses autres que concrètes. » Pourtant, elle se disait « privilégié, avec le meilleur abri possible », contrairement à la moitié des Israéliens : « Un tel privilège procure un sentiment très partagé. »
L’histoire de la famille d’Erlich-Ginor est marquée par l’émigration et la mort. Ses parents ont quitté l’Europe pour la Palestine sous mandat britannique avant la Seconde Guerre mondiale, mais pas la famille de sa mère, qui n’a pas pu s’échapper. Elle-même est née dans la Palestine sous mandat britannique : après l’indépendance d’Israël, elle a étudié dans le système scolaire laïc de ce tout nouveau pays.
Lorsqu’on lui a proposé de contribuer à cet ouvrage, elle a d’emblée été passionnée par le thème.
« C’est que le titre, ‘Sitting on a Suitcase’ [NDLT : Assis sur une valise], a un tel pouvoir évocateur », explique-t-elle. « Ça a tout de suite éveillé quelque chose en moi. Pour chacun, cela évoque quelque chose de différent. Cela touche forcément une corde sensible. Dans la minute, des histoires me sont revenues. »
« Le sous-titre ‘Psychoanalytic Stories [NDLT : Histoires psychanalytiques]’ ramène immédiatement dans le passé », poursuit-elle. « En outre, cela reflète bien la vision du livre et les instructions reçues pour façonner notre contribution, à savoir la manière dont le passé modèle les décisions que nous prenons tout au long de notre vie, y compris sur le plan professionnel. »
Sur la couverture, on reconnait une œuvre du célèbre peintre norvégien du début du XXe siècle, Edvard Munch, « Assis sur une valise » et les contributeurs sont à l’image de la diversité et de la complexité de la communauté juive de par le monde. (Ce qu’illustrent de très jolies photos d’enfance, au début du livre.)
On y trouve par exemple Leslie Brissett, un Juif d’origine africaine du Royaume-Uni et qui passe du temps dans sa maison de l’Arkansas. Officiellement méthodiste, sa mère observait des coutumes, le vendredi soir, qui, rétrospectivement, ressemblent beaucoup au Shabbat.
« À la maison, le dîner du vendredi était très, très important », se rappelle Brissett, qui est le secrétaire du conseil d’administration de l’Association psychanalytique internationale. « Nous devions tous être à la maison, tous rideaux tirés, et dîner ensemble. »
Djemal et la co-éditrice de cette anthologie, Olya Khaleelee, ont toutes deux des origines moyen-orientales qui remontent à plusieurs générations.
Les racines de Djemal sont en Syrie et celles du père de Khaleelee, persanes, mais leurs contributions font toutes deux le récit de périples familiaux complexes et lointains, aux confins d’Alep et de Téhéran.
Une autre contributrice, Alicia Kaufmann, est elle née en Argentine et vit aujourd’hui en Espagne, où elle travaille comme sociologue.
Erlich-Ginor se présente comme la seule et unique contributrice de cet ouvrage à être née en Israël et n’avoir jamais vécu ailleurs, si ce n’est le temps d’un voyage. Elle a choisi comme titre de sa contribution « Je n’ai pas d’autre pays », un clin d’œil à la chanson d’Ehud Manor contre la première guerre du Liban. Elle y parle du très polémique projet de refonte judiciaire du Premier ministre, Benjamin Netanyahu, qui a provoqué des manifestations partout en Israël, avant le 7 octobre.
« À l’époque, je pensais que si mon pays se transformait en un État autocratique, en une sorte de dictature, je prendrais ma valise [et je partirais] », souffle-t-elle. « Et puis il y a eu le 7 octobre… Mon pays est en danger. L’idée de le quitter ne m’effleure même pas. »
Khaleelee, qui a co-édité l’anthologie aux côtés de la psychologue clinicienne, consultante en organisation et coach exécutive Halina Brunning, vit au Royaume-Uni mais se rend régulièrement en Israël pour voir ses proches et assister à des conférences, dont l’une a d’ailleurs été reportée à cause du conflit.
Elle explique au Times of Israël qu’il y a « des thèmes clés dans toutes les histoires : on peut en quelque sorte réparer les choses en travaillant avec ‘l’autre’. Cela fait partie de notre travail – aider les autres »4300.
Depuis le 7 octobre, Djemal, qui a contribué à cette anthologie, se sert de sa propre expérience pour aider les autres : elle a grandi en Thaïlande et en a appris la langue parce que son père s’y est retrouvé bloqué lors de la Seconde Guerre mondiale. Or, des ouvriers agricoles thaïlandais en Israël ont été victimes du 7 octobre et Djemal a tenté de les aider à gérer le traumatisme.
« Ils ne parlaient pas hébreu », précise Djemal. « J’ai répondu à un appel, je voulais les aider. J’ai pu leur parler – pour nombre d’entre eux, des semaines durant. »
Lorsque les contributeurs ont renvoyé leurs nouvelles contributions, enrichies de leurs réflexions sur le paysage de l’après-7 octobre, les co-éditrices de l’ouvrage ont tenu à faire la place à des points de vue non-juifs, ceux des écrivaines allemandes Claudia Nagel et Dorothee von Tippelskirch-Eissen, qui se sont chargées de l’introduction et de la conclusion, et celui de l’ancien archevêque de Cantorbéry, Rowan Williams, qui a rédigé la préface.
Bien que l’après-7 octobre ait été marqué par des discours enflammés, plusieurs contributeurs ont tenu au contraire à désamorcer les tensions, dénonçant la diabolisation des Palestiniens lors de la guerre de Gaza.
Les contributeurs souhaitent que les chapitres de l’anthologie qui traitent de l’émigration et de son impact générationnel soient utiles au plus grand nombre.
Djemal assure que si Sitting on a Suitcase parle « de l’expérience des Juifs, il s’agit avant tout d’un thème universel qui parle à absolument tout le monde ».
« Ce qui se passe dans le monde aujourd’hui – les migrations, les réfugiés, les mouvements, les traumatismes, la guerre – se retrouve dans beaucoup de pays… C’est quelque chose de puissant », conclut-elle.
« Compte tenu de l’ampleur des histoires et des contributeurs [à ce livre]… les perspectives sont très diverses. Cet ouvrage aborde des thèmes susceptibles de parler au plus grand nombre. »