À Haïfa, les habitants font face aux tirs quasi incessants de l’Iran et du Hezbollah
Les commerçants chrétiens, musulmans et juifs souffrent tous de la même manière, les clients boudant les magasins, laissant un grand nombre à bout de souffle — et dans l'attente de leur prochain salaire
À la blanchisserie Almakwa de Haitam Suleiman, une enseigne qui fait aussi office de café et qui est située Route de Jaffa – une artère habituellement très animée du centre-ville de Haïfa – rien d’autre à faire qu’une partie d’échecs en cette journée de lundi.
Comme tant d’autres commerces du nord de cette ville mixte – des Juifs, des chrétiens et des musulmans s’y côtoient – il n’y a plus de clients depuis qu’Israël et les États-Unis ont lancé des frappes aériennes contre le régime iranien, le 28 février.
Israël essuie des tirs de missiles iraniens quasi-constants tandis qu’à la frontière nord avec le Liban, le groupe terroriste du Hezbollah lance également des roquettes et autres projectiles en direction de l’État juif, poussant les habitants de tout le pays à se ruer vers les abris.
Suleiman, 36 ans, qui est d’origine à la fois chrétienne et musulmane, a ouvert Almakwa il y a huit ans. Il a depuis traversé la crise de la pandémie de coronavirus, le conflit de deux ans à Gaza et la guerre de douze jours contre l’Iran, au mois de juin dernier.
Aujourd’hui, il a une compagne, Maysoon, qui est âgée de 34 ans et un fils de 18 mois, Tsari, dont il doit s’occuper. Au moins, Maysoon, qui travaille auprès des personnes en situation de handicap, reprend peu à peu le travail – une partie en présentiel, une partie via Zoom.
Suleiman confie qu’il ne sait absolument pas combien de temps il parviendra à encore maintenir son entreprise à flot. « Nous ne recevons d’aide de personne », ajoute-t-il.
« Il n’y a pas non plus de soutien émotionnel ou social », renchérit Maysoon. « Nous sommes un jeune couple avec un enfant. Comment continuer ? »
Si Suleiman et Maysoon disposent d’une pièce blindée dans leur habitation où ils peuvent se réfugier pendant les alertes, lorsqu’ils sont au travail, ils doivent sortir en hâte du café pour se rendre dans un parking souterrain voisin qui avait également servi aux habitants de Haïfa lors de la dernière guerre contre la république islamique.
Il s’est passé moins d’un an depuis que des missiles iraniens se sont abattus sur cette ville pour la dernière fois. Des attaques qui avaient déjà entraîné des dégâts dans les bâtiments résidentiels et publics. Les tirs n’avaient pas épargné la raffinerie de pétrole Bazan, dans la baie, où trois ouvriers avaient trouvé la mort dans un incendie qui avait été provoqué par un projectile.
Témoignant de cette période pas si lointaine, deux immeubles d’habitation ravagés par les ondes de choc d’un missile iranien, le 18 juin, sont toujours debout, attendant d’être démolis.
« Je ne peux pas obliger mes clients à payer, alors je ne fais que dépenser »
À quelques pâtés de maisons de la blanchisserie et du café Almakwa, Samy Faisal, un avocat de confession musulmane, achète un téléphone portable pour sa mère.
« Toutes les décisions de justice ont été reportées au 14 avril », explique-t-il. « Je ne peux pas obliger mes clients à payer alors je dépense simplement de l’argent ».
À proximité, les rues habituellement animées du quartier arabe majoritairement chrétien de Wadi Nisnas restent désertes, à l’exception de quelques garçons de cafés et employés de magasins qui traînent dehors au soleil, les yeux rivés sur leur téléphone portable.
Le quartier est connu pour son festival haut en couleur qui est organisé en l’honneur de Noël et de Hanoukka, chaque mois de décembre.
Faez Shkara est tranquillement assis dans le salon de coiffure qu’il tient depuis 35 ans.
« Les gens ont peur de sortir », indique-t-il.
A quoi ressemblent actuellement ses journées ? A cette question, Shkara répond qu’il reste assis, comme ça, à attendre des clients qui ne viennent jamais, faisant des allers-retours entre son commerce et un abri antiaérien qui se trouve dans la rue.
« Le gouvernement ne se soucie pas de nous », déplore-t-il, ajoutant qu’il ne s’intéresse plus à l’actualité, qu’il se concentre sur sa survie et qu’il ne garde la télévision allumée que pour les alertes.
Il continue : « Je dois toujours assumer la responsabilité de payer la banque, les impôts et les taxes municipales, et de subvenir aux besoins de ma famille ». Il est marié et sa fille de 25 ans vit toujours au domicile familial. Son fils de 24 ans est marié, lui aussi.
« La date de paiement de la TVA a été reportée mais elle est seulement passée du 15 au 26 mars », dit-il.
« C’est nous, les citoyens, qui payons cette guerre », poursuit-il. »Est-ce que vous pensez que les salaires des députés de la Knesset s’arrêtent en temps de guerre ? »
Dans une rue branchée du quartier de Hadar, Asia Cherepkina et Noam Orrsont assis, sirotant un café et fumant des cigarettes roulées.
Chrepkina, 27 ans, qui est originaire d’Odessa, a immigré il y a cinq ans au sein de l’État juif, principalement pour échapper à l’emprise d’un membre de sa famille qui la maltraitait depuis son enfance.
Elle souffre d’un trouble bipolaire d’origine génétique, explique-t-elle.
Orr, 29 ans, chef cuisinière, née à l’Ouest de la Galilée, dans le nord d’Israël, n’a repris le travail qu’il y a quelques mois, après un grave accident de voiture survenu il y a quatre ans dans le sud d’Israël, qui avait nécessité une opération du cerveau et une longue rééducation.
Orr confie que l’accident lui a laissé un syndrome de stress post-traumatique et une phobie des lieux bondés – comme c’est le cas de l’abri antiérien de son quartier, où elle envisage de ne plus se rendre.
Elle ajoute que son fiancé souffre également de ce trouble après un incident survenu alors qu’il servait au sein de l’armée israélienne – incident au cours duquel son commandant avait été tué et deux de ses coéquipiers blessés par des tirs amis.
« Tous ses amis font leur devoir de réserve et il est trop déprimé pour les rejoindre, mais il se sent très mal de ne pas le faire », dit-elle.
Les deux femmes expliquent être dans un certain état d’hébétement depuis le début de la guerre en cours.
« Si seulement nous pouvions avoir un véritable accord de paix », s’exclame Orr, « mais je ne pense pas que qui que ce soit le souhaite au sein de ce gouvernement. Cette guerre prendra fin, mais il y aura une nouvelle vague dans quelques années ».
A Nesher, une ville voisine de Haïfa qui surplombe son port, des experts sont venus, en cette journée de lundi, pour évaluer les dégâts qui ont été causés par une bombe à sous-munitions et par un missile intercepteur tombés pendant la nuit sur un immeuble de quatre appartements.
Deux des appartements, occupés par un couple et un homme seul, sont dorénavant inhabitables, tandis que quatre autres résidents ont pu regagner leur domicile après quelques heures. Ces sept personnes se trouvaient dans l’abri antiaérien du bâtiment pendant l’attaque, et aucune n’a été blessée.
Alors que la journaliste que je suis s’entretient avec une voisine, Galit Barkan, dans l’immeuble d’en face, une sirène retentit, poussant une quinzaine de personnes, dont trois jeunes enfants et un chien, à se réfugier dans l’abri antiaérien du bâtiment où nous nous trouvons.
Interrogée sur les pourparlers que le président américain Donald Trump aurait engagés avec l’Iran pour mettre un terme à la guerre, Barkan déclare : « Nous devons continuer jusqu’à ce que nous mettions la main sur leur uranium [enrichi] et jusqu’à ce que nous les détruisions complètement ».
Interrogé sur ce qu’il pense, un homme qui s’est lui aussi, réfugié dans l’abri, répond : « Je suis juste fatigué ».
Un autre ajoute : « J’essaie de rester optimiste. Si je n’étais pas optimiste, je dirais qu’il faut tous les raser ».