À la découverte de demeures de luxe à Jérusalem
Selon les experts immobiliers, des Juifs richissimes de la diaspora s’installent en Israël, avec un fort intérêt pour des propriétés « historiques » comme la Villa Sherover, à Talbieh
Debout sur le toit baigné de soleil de ce qui pourrait être la plus grande résidence privée de tout Jérusalem, Tomer Dowek explique comment ce manoir de Talbieh, dans le centre, est devenu une partie intégrante de l’histoire culturelle d’Israël.
« Lorsque l’industriel Miles Sherover a fait construire cette maison, en 1956, c’était la plus grande résidence privée de tout Israël. Elle est vite devenue un centre d’accueil pour des chefs d’État, des dignitaires étrangers et les élites de la société israélienne », précise Dowek, qui est vice-président du développement commercial chez Prosperity Real Estate, l’agence chargée de la vendre. « Il n’existe aujourd’hui aucune propriété privée de cette envergure. »
Plus connue sous le nom de Villa Sherover, elle se compose d’une immense demeure de 1 200 mètres carrés, idéale pour les amateurs de grands événements.
En plus des vastes espaces réservés aux chambres, salles de divertissement, caves à vin et piscine intérieure, ses trois étages regorgent d’œuvres d’art anciennes, sans oublier des quais de livraison et des entrées latérales permettant aux traiteurs de préparer des festins sans pour autant déranger les résidents.
Le terrain d’origine, d’une superficie d’un demi-hectare, a été récemment subdivisé : la partie inférieure accueille désormais le tout nouveau complexe d’appartements de luxe One Dubnov, qui surplombe le sud de Jérusalem. Avec ses 0,24 hectare de terrain restant, la propriété, unique en son genre à Jérusalem, est donc à vendre. (Le vendeur a demandé à ce que son prix ne soit pas publié.)
« Plusieurs personnes étrangères sont intéressées », souligne Ronit Dowek, propriétaire de Prosperity et mère de Tomer, lors d’une visite privée de maisons de luxe avec The Times of Israel. « Il est rarissime que des propriétés de ce calibre soient sur le marché à Jérusalem. »
Un marché du luxe en pleine expansion
Les propriétés du type de la Villa Sherover sont en forte demande à Jérusalem, en raison des Juifs fortunés de la diaspora qui s’installent dans la Ville Sainte.
De plus en plus d’investisseurs étrangers achètent des biens à Jérusalem pour des prix oscillant entre 10 et 25 millions de NIS, selon les agences immobilières locales. Un marché plus restreint encore d’acheteurs ultra-riches s’intéresse à des logements plus grands et uniques, susceptibles de coûter 100 millions de NIS voire plus.
« Nous parlons de personnes qui, il y a de cela dix ans, auraient acheté de petits appartements pour des locations de vacances », explique Oren Cohen, fondateur du groupe Oren Cohen, spécialisé dans l’immobilier de luxe dans la capitale depuis plus de 30 ans. « Mais aujourd’hui, ces personnes achètent de grandes maisons de 250 mètres carrés ou plus, et dépensent beaucoup pour la décoration intérieure, parce qu’elles veulent vivre ici avec le même style de vie qu’à l’étranger. »
Le regain d’antisémitisme est la cause première qui pousse les Juifs de la diaspora à acquérir des biens ici, analysent les agents immobiliers. Au Royaume-Uni, par exemple, plus de 60 % de la communauté juive déclare avoir envisagé de quitter le pays depuis que le Hamas a déclaré la guerre à Israël, le 7 octobre 2023, et plus de la moitié estiment ne pas avoir d’avenir à long terme au Royaume-Uni, selon une récente enquête de Campaign Against Antisemitism.
Les dynamiques sociales jouent également un rôle important car nombre de ces Juifs de la diaspora voient leurs enfants partir s’installer en Israël et souhaitent rester proches d’eux, quitte pour cela à partir s’y installer pour de bon eux aussi.
« Environ 60 % de mes clients disent vouloir déménager en Israël dans les deux prochaines années et y vivre à plein temps », souligne Dowek.
Besoins et privilèges
À Jérusalem, la plupart des acheteurs de luxe sont des Juifs religieux, essentiellement originaires des États-Unis, d’Australie, du Canada ou d’Europe, explique Dowek. La croissance de communautés anglophones fortes dans des quartiers tels que Shaarei Hesed, Rehavia, la colonie allemande ou Baka facilite l’intégration sociale de ces acheteurs.
« En général, à Jérusalem, les acheteurs visent un quartier qui correspond à des communautés qui leur ressemblent », poursuit-il. « Le fait que les gens parlent anglais et que les enfants puissent facilement se faire des amis rend l’acclimatation beaucoup plus facile. »
À Tel Aviv, en revanche, le marché est beaucoup plus israélien, et les acheteurs cherchent surtout à s’installer près de la plage, ajoute Dowek. Des villes comme Herzliya, Raanana ou encore Netanya comptent d’excellentes communautés anglophones pour celles et ceux qui préfèrent vivre dans le centre du pays, ajoute-t-il.
Les acheteurs fortunés ont tendance à se méfier des agents immobiliers israéliens qui ont tôt fait de présenter des constructions neuves pour des biens « luxueux », supposant que ces clients ne comprennent pas vraiment le marché israélien, signale Cohen.
« Les clients avec lesquels je travaille sont très discrets et sophistiqués : ils savent reconnaître un bien de qualité et s’attendent à un bon rapport qualité-prix », ajoute-t-il. « Ils savent ce qu’est le luxe et n’ont pas de temps à perdre. Ils sont plutôt méfiants, surtout les Israéliens, et cherchent des personnes de confiance, avec une bonne réputation, en lesquels ils peuvent avoir confiance. »
Ils font souvent rénover leur maison pour agrandir les chambres ou ajouter des équipements, comme par exemple une piscine privée ou une salle de cinéma, précise Levi Feld, un nouveau venu sur le marché du luxe qui a récemment ouvert un bureau privé à Jérusalem.
« Je note un fort intérêt pour les projets inachevés, que les clients peuvent personnaliser comme ils le souhaitent », explique-t-il.
Les ultra-riches
A Jérusalem, les acheteurs ultra-riches cherchent souvent bien davantage qu’une simple maison de luxe, affirme Dowek. Nombre d’entre eux, qui disposent souvent de plus d’un milliard de dollars, cherchent quelque chose de plus.
La personne qui fera in fine l’acquisition de la Villa Sherover, par exemple, en appréciera sans nul doute l’histoire tout autant que le design, ce qui en a fait une véritable icône de Jérusalem, explique Dowek.
« Pour une maison comme celle-ci, le prix ne se calcule pas sur la base des mètres carrés ou d’autres mesures standard », décrypte Dowek. « C’est un peu comme d’acheter un bijou rarissime ou une œuvre d’art unique : la valeur s’établit différemment. »
Prenons l’exemple de la maison centenaire, d’une superficie de 650 mètres carrés, dans le quartier de Talbieh, qui a appartenu au philosophe Martin Buber. Cette maison a récemment été vendue par le milliardaire et philanthrope Michael Steinhardt pour 21 millions de dollars par l’entremise de Dowek.
Pour un bien comme la Villa Sherover, il n’y a sans doute que quelques centaines d’acquéreurs potentiels dans le monde, analyse Dowek, « même si nous avons le sentiment qu’il y en a de plus en plus. »
L’histoire de la Villa Sherover
La Villa Sherover est située rue Pinsker, à Jérusalem, dans un quartier qui regorge de biens parmi les plus chers de tout le pays, en surplomb du Théâtre de Jérusalem et du tout nouvel hôtel Theatron. Depuis le trottoir, on peut apercevoir le très original toit de la maison, couronné d’une mosaïque colorée, œuvre du sculpteur néerlandais Cornelis Zitman.
Commanditée par Miles Sherover, homme d’affaires juif qui a fait fortune dans l’acier, la villa est l’œuvre, dans les années 1950, des architectes vénézuéliens Carlos Guinand Sandoz, Moses Ben-Asheraf et Emilio Vestuti. Leur idée était d’introduire un peu de l’audace du style moderniste sud-américain dans le paysage architectural d’après-guerre de Jérusalem, plutôt conservateur.
À l’intérieur de la maison, les Sherover ont commandé à la célèbre designer israélienne Dora Gad et à son mari, Yehezkel, un ensemble cohérent intégrant des œuvres permanentes, dont une mosaïque murale monumentale de Zvi Gali représentant des scènes des premières années de Jérusalem, une tapisserie de Yaakov Wexler, ainsi que des meubles, textiles et éclairages sur mesure conçus par Gad elle-même.
Plusieurs mosaïques subsistent encore aujourd’hui et sont officiellement protégées, le reste de l’intérieur ayant été dépouillé jusqu’à ses fondations après sa vente à un acheteur privé en 2014.
Après son inauguration en 1956, la villa est devenue un centre de la vie civique et culturelle de Jérusalem. Miles et Gitta Sherover y organisaient des événements somptueux, souvent comparés à ceux des palais européens. Tous deux étaient des philanthropes reconnus, qui ont notamment apporté leur concours à la salle principale du Théâtre de Jérusalem, à la promenade Sherover à Armon Hanatziv ou encore au centre culturel Beit Gabriel, non loin de la mer de Galilée.
À la mort de Miles, en 1976, Gitta a proposé de mettre la villa à disposition de l’État pour en faire la résidence des dignitaires étrangers, ce qui a été refusé en raison des coûts d’entretien. Elle a donc revendu la propriété, conservant pour elle-même une parcelle de terrain destinée à se faire bâtir une maison plus modeste, œuvre de l’architecte David Resnick.
L’intérieur de cette maison autrefois somptueuse est aujourd’hui totalement dépouillé, dans l’attente de son nouveau propriétaire, qui saura la restaurer. La terrasse de toit d’une superficie de 700 mètres carrés offre une vue imprenable sur le sud de Jérusalem, mais le parking, d’une surface de 690 mètres carrés, assez pour stationner une dizaine de véhicules, aurait bien besoin d’une remise en état.
La mosaïque murale originale de Gali est toujours là, tout comme la cheminée centrale et les plafonds de huit mètres de haut. Ces grands espaces témoignent du fait que la structure a été pensée pour l’organisation de réceptions.
« Il s’agit d’un bien réellement unique, idéal pour celui ou celle qui voudra la remodeler à son image », explique Dowek.
Un immeuble familial historique
Avec cet autre bien proposé par Dowek, un immeuble d’appartements de 900 mètres carrés construit dans les années 1930 rue Abarbanel, au cœur de Rehavia, c’est une tout autre histoire, qui évoque l’évolution architecturale de la ville au début du XXe siècle.
Conçu par Yehoshua Salant, l’un des architectes les plus influents de Jérusalem durant la période du mandat britannique, il regorge de détails architecturaux emblématiques – lignes épurées, escaliers courbés et détails géométriques d’une grande élégance.
Entouré de grands espaces et de verdure inspirés du concept de « ville-jardin », ce lieu a accueilli plusieurs personnalités publiques et intellectuels de tout premier plan. La menuiserie, la métallurgie, la maçonnerie et les proportions originales de style art déco ont été bien préservées, ce qui en fait l’un des meilleurs exemples du modernisme de l’époque du Mandat dans le quartier, explique Dowek.
L’immeuble est actuellement divisé en neuf appartements, mais il est possible d’en faire une maison privée ou de le diviser en cinq appartements de plus grande taille pour des familles avec enfants, ajoute Dowek.
« Nous sommes en discussion avec plusieurs personnes au sujet de ce bien ; elles ont toutes plus ou moins la même idée et sont toutes des Juifs orthodoxes », ce qu’explique la proximité du quartier haredi Shaarei Chesed, poursuit Dowek. Le prix de vente est de 75 millions de NIS.
La maison épiscopale
L’agence de Dowek a récemment entré dans son catalogue la maison épiscopale, construite à la fin des années 1800 au numéro 25 de la rue Haneviim. Ce bâtiment en pierre de deux étages se distingue par la finesse de ses détails, la richesse de ses parties intérieures et l’espace de ses cours, sans oublier ses célèbres parements en pierre, très reconnaissables.
Ce qui fut une maison d’hôtes puis le domicile du directeur de la London Society for Promoting Christianity Among the Jews et qui s’étend sur 1 145 mètres carrés, comprenait autrefois une grande cour fermée, des écuries et une maison de garde.
Aujourd’hui, elle offre une spacieuse cour de 782 mètres carrés et une maison d’une surface de 630 mètres carrés. Dans les combles, une chambre connue autrefois sous le nom de « Chambre du Prophète » offre une vue panoramique sur les murs de la Vieille Ville, le mont du Temple et le désert de Judée.
Des fouilles archéologiques récentes ont mis au jour des vestiges de la période byzantine dans son sous-sol, ajoute Dowek.
« C’est un domaine historique rarissime, à la fois discret mais porteur d’une forte identité, construit à l’époque où Jérusalem a pris forme en tant que ville internationale », explique Dowek. Son prix de vente est de 54 millions de NIS.
Du luxe moderne
Les biens de luxe les plus récents sont conçus pour une clientèle différente.
Au sein de la colonie allemande, Cohen commercialise le projet Hashlosha, un ensemble de trois bâtiments de cinq étages disposés autour d’espaces verts privés. Situé à quelques minutes à pied de la rue Emek Refaim, le complexe ne compte que 45 appartements, dont la plupart ont déjà été vendus.
Cohen souligne avoir récemment vendu le dernier penthouse de ce projet, un espace à vivre de 200 mètres carrés avec 78 mètres carrés de terrasses extérieures, pour 21,6 millions de NIS.
« Le projet combine une architecture contemporaine avec des normes de construction très élevées, un parking privé et des espaces de rangement, avec d’importantes options de personnalisation et une qualité de long terme », ajoute-t-il.
Feld, quant à lui, commercialise un très spacieux immeuble de trois étages, dans le quartier de Talbieh, avec plus de 500 mètres carrés de bâti et un toit ouvert de 125 mètres carrés, avec piscine privée en option. Le tout pour 50 millions de NIS.
La rareté de l’offre et la forte demande dans les quartiers historiques de Jérusalem font que les prix vont rester élevés, estime Cohen, même si, ailleurs en Israël, certains marchés ont quelque peu ralenti en raison des taux d’intérêt élevés, de l’offre record de logements neufs et des incertitudes liées à la sécurité d’Israël.
« Les Juifs du monde entier commencent à se dire qu’ils viendront ici tôt ou tard, ce qui dynamise la demande étrangère », conclut Cohen.
« Les gens voudront toujours acheter ici. »
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