À Tel Aviv, l’art féministe de Judy Chicago entraîne un appel au boycott anti-Israël

Dans 'What If Women Ruled the World', visible jusqu'au 27 décembre, Chicago pose une question sensible pour un pays déchiré par la guerre et dirigé surtout par des hommes - même si les critiques continuent de peser

Judy Chicago se tient devant l'une de ses œuvres intitulée « What if Women Ruled the World » (Et si les femmes dirigeaient le monde) lors d'une avant-première presse pour l'exposition « Judy Chicago : Revelations » à la galerie Serpentine North à Londres, le 21 mai 2024. (Crédit : Photo par HENRY NICHOLLS / AFP)

JTA — Si Judy Chicago n’a pas directement participé à l’organisation des deux nouvelles expositions de son œuvre à Tel Aviv, la conservatrice de l’une d’entre elles a néanmoins souligné que la fameuse question soulevée par l’artiste juive américaine ne pouvait trouver cadre plus pertinent qu’Israël.

Jusqu’au 27 décembre, le Musée d’art de Tel Aviv accueille une exposition incluant l’une des œuvres les plus célèbres de Chicago, une tapisserie qui interroge : “What If Women Ruled the World?” (Et si les femmes dirigeaient le monde ?).

Cette interrogation est aussi le titre de l’exposition, dans laquelle Chicago, à l’aide de courtepointes aux motifs artistiques et colorés, pose d’autres questions connexes, parmi lesquelles “Would God Be Female?” (Dieu serait-il une femme ?) et “Would There Be Violence?” (Y aurait-il de la violence ?). Les questions sont traduites en hébreu et en arabe, et les visiteurs sont invités à enregistrer leurs réponses.

« La motivation qui m’a poussée à présenter ce projet ici, dans un espace public au sein du musée, était de crier le plus fort possible : ‘Où sont les femmes qui mettront fin à cette guerre ?' », a expliqué Shahar Molcho, commissaire de l’exposition, au cours de l’été.

Lorsque l’exposition a été inaugurée, cet été, la guerre entre Israël et le Hamas à Gaza approchait de son deuxième anniversaire et, aux portes du musée, se tenaient des veillées en hommage aux otages israéliens restants à Gaza. Depuis le cessez-le-feu qui a débuté le mois dernier, les questions continuent de résonner, tandis que les dirigeants israéliens, de plus en plus masculins, s’écharpent sur la manière d’avancer et qu’une nouvelle équipe, exclusivement masculine, a été choisie pour prendre la tête des institutions sionistes. (Le Hamas et les autres ennemis régionaux d’Israël n’ont, d’ailleurs, jamais été dirigés par des femmes.)

La question de savoir en quoi le monde serait différent s’il était dirigé par des femmes est au cœur de l’exposition. Mais c’est une autre question qui a dominé le débat : les artistes internationaux de l’envergure de Chicago devraient-ils exposer leurs œuvres en Israël ?

Deux expositions consacrées à l’œuvre de Judy Chicago ont été organisées à Tel Aviv en 2025. (Crédit : Autorisation/Alana Zeitchik via JTA)

Quelques jours avant l’ouverture prévue de l’exposition « What If Women Ruled the World? », un groupe d’artistes israéliens et palestiniens a écrit à Chicago et à sa collaboratrice, l’artiste Nadya Tolokonnikova, les exhortant à ne pas « blanchir, avec leurs œuvres, le génocide et le nettoyage ethnique en cours » à Gaza et en Cisjordanie. (La lettre ne contenait en revanche aucune mention de l’invasion sanglante du Hamas du 7 octobre 2023, qui a déclenché la guerre.) La lettre en appelait aussi au féminisme de Chicago, affirmant qu’il serait hypocrite de sa part d’exposer son travail en Israël.

Une deuxième exposition des œuvres de Chicago, prêtées par une collection privée et retraçant les six décennies de carrière de l’artiste, est de plus présentée à la Fondation Nassima Landau de Tel Aviv jusqu’en janvier 2026.

Chicago, 86 ans, a refusé de répondre aux demandes de commentaires de la JTA et d’autres médias. Tolokonnikova, musicienne russe et fondatrice du groupe féministe Pussy Riot, a quant à elle fait savoir à la publication en ligne Hyperallergic qu’elle était d’accord avec la lettre, mais qu’elle n’avait aucun contrôle sur les lieux d’exposition du projet.

Molcho, si elle s’attendait à ce que l’exposition provoque des réactions négatives, s’est néanmoins dite surprise de constater que les condamnations émanaient également d’artistes israéliens, notamment de certains dont les œuvres sont ou ont été exposées au musée, tels que David Reeb et Guy Ben-Ner. Elle ne pensait pas, a-t-elle ajouté, que des Israéliens participeraient au mouvement international de boycott d’Israël.

« Le boycott est une affaire entre Israël et le reste du monde, pas entre Israéliens », a déclaré à JTA Ben-Ner, signataire de la lettre, dont l’exposition individuelle au musée s’est tenue jusqu’en juin 2023.

Une exposition des œuvres de Judy Chicago au Musée d’art de Tel Aviv en 2025 invite les visiteurs à imaginer un monde où les femmes sont aux commandes. (Crédit : Daniel Hanoch/Autorisation de TAMA via JTA)

Le réalisateur de documentaires israélien Barak Heymann, qui n’avait jamais entendu parler de Judy Chicago, a toutefois signé la lettre s’opposant à l’exposition. « Tous ceux qui agissent dans le but d’attirer l’attention internationale sur le génocide et qui exigent qu’il cesse immédiatement bénéficieront de mon soutien systématique et aveugle », a-t-il affirmé.

Le musée d’art de Tel Aviv se trouve à seulement quelques centaines de mètres de la place des Otages, où se sont déroulées tout au long de la guerre des manifestations de masse appelant à mettre fin au conflit afin de libérer les otages enlevés par le Hamas le 7-Octobre. Les terroristes avaient massacré plus de 1 200 personnes dans le sud d’Israël et en avaient emmené 251 autres de force vers la bande de Gaza. Molcho a confié avoir, ainsi que d’autres responsables du musée, souvent participé à des manifestations anti-guerre organisées aux portes de leur établissement.

Le financement public ne représente que 2 % du budget du musée, dont plus de 45 % proviennent de la municipalité de Tel Aviv, a indiqué Tania Coen-Uzzielli, directrice du musée.

Coen-Uzzielli a fait part de son opposition aux appel au boycott des institutions culturelles israéliennes, soulignant : « Si nous faisons taire les voix critiques, alors nous jouons le même jeu que ceux qui dirigent notre pays. Nous devrions plutôt encourager la critique, le dialogue et la participation. La culture, par essence, est une question d’échange. »

Plusieurs des signataires ont dit ignorer que l’an dernier, Chicago elle-même avait prêté deux études préparatoires qu’elle avait réalisées en travaillant sur son vitrail de 1992, Rainbow Shabbat, au musée d’art Mishkan d’Ein Harod, en Israël, où elles sont toujours exposées. Quelques jours après l’attaque du Hamas contre Israël le 7-Octobre, Chicago a publié une photo de Rainbow Shabbat sur Instagram, accompagnée de la légende suivante : « Ainsi que l’indiquent les panneaux : Guéris ces âmes brisées qui ne sont pas en paix et conduis-nous tous de l’obscurité vers la lumière. »

Un visiteur photographie une œuvre intitulée « Rainbow Warrior » de Judy Chicago lors d’une avant-première presse pour l’exposition « Judy Chicago : Revelations » à la galerie Serpentine North à Londres, le 21 mai 2024. (Crédit : Photo par HENRY NICHOLLS / AFP)

Judy Chicago n’a pas participé directement à l’organisation de l’exposition “What If Women Ruled the World?” au Musée de Tel Aviv, qui est le fruit d’une collaboration entre le musée et la société new-yorkaise DMINTI, spécialisée dans les technologies artistiques.

“What If Women Ruled the World?” constitue l’installation phare du musée de Tel Aviv après une année d’expositions individuelles consacrées aux femmes. Inspirée d’une série de bannières faites à la main créées par Chicago pour la marque de luxe Christian Dior en vue d’un défilé de haute couture en 2020, l’exposition du musée comprend 11 courtepointes artistiques posant chacune une question spécifique, une cabine d’enregistrement où « tous ceux qui partagent les valeurs féministes » sont invités à répondre aux questions, et un film sur la carrière avant-gardiste de Chicago.

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