Accord gazier égyptien : une fois les réserves épuisées, les Israéliens pourraient en faire les frais
Selon les experts, ce marché 'historique' d'une valeur de 35 milliards de dollars signe la fin de l'indépendance énergétique et de l'électricité moins chère dix ans plus tôt que prévu, sans grand potentiel offshore en vue
C’est à l’occasion d’une annonce faite au moment de Hanoukka, plus tôt ce mois-ci, que le Premier ministre, Benjamin Netanyahu, et son ministre de l’Énergie, Eli Cohen, ont annoncé la conclusion d’un accord avec l’Égypte d’une valeur de 35 milliards de dollars sur le gaz naturel, présenté comme un « moment historique ».
Netanyahu s’est engagé à ce que cet accord injecte 58 milliards de NIS dans les caisses de l’État, qui pourraient aller à l’éducation, aux services de santé, aux infrastructures et à la sécurité, sans pour autant provoquer de hausse des prix de l’énergie pour la population israélienne.
Mais en réalité, cet accord risque bien de provoquer une pénurie de gaz naturel sur le marché israélien d’ici une dizaine d’années, avec à la clef une hausse des prix de l’électricité pour le grand public.
Conformément aux dispositions de cet accord inédit dans l’histoire d’Israël, ce sont quelque 130 milliards de mètres cubes de gaz naturel qui seront fournis à l’Égypte d’ici 2040, pour un montant de 112 milliards de NIS. Ce volume gazier représente près de 15 % des réserves de gaz prouvées du pays, soit environ une décennie de consommation intérieure.
Israël touchera en fait près de la moitié de ces recettes, le reste allant au consortium détenteur des droits de développement du gisement offshore Leviathan, l’un des plus importantes réserves de gaz en eaux profondes au monde.
Ce consortium compte dans ses rangs NewMed Energy, l’ex-Delek Drilling (membre du Delek Group d’Yitzhak Tshuva), à hauteur de 45,3 %, le géant américain de l’énergie Chevron, avec 39,66 %, et enfin Ratio Oil Corp., avec 15 % des parts.
Les partisans de l’accord y voient une opportunité diplomatique et économique permettant d’échanger des ressources naturelles contre de l’argent sonnant et trébuchant et une meilleure stabilité régionale. En revanche, ses contempteurs dénoncent la vente de précieuses réserves énergétiques israéliennes qui profitera à quelques magnats mais hypothèquera l’indépendance énergétique du pays plus tôt que prévu.
« Israël jouit actuellement d’une indépendance énergétique sur le marché de l’électricité, ce qui signifie que nous ne dépendons d’aucun autre pays pour notre consommation et nos approvisionnements en électricité », explique au Times of Israel Ariel Paz-Sawicki, responsable de la recherche chez Lobby 99, un groupe citoyen de défense.
Il précise que cet accord implique le doublement du rythme d’exploitation de Leviathan, lequel sera épuisé plus rapidement. Ce qui, ajoute-t-il, mettra prématurément fin à l’indépendance énergétique israélienne.
« Ce qui va sans doute se passer en Israël est déjà arrivé à d’autres pays indépendants sur le plan énergétique qui, en raison de politiques d’exportation libérales, sont devenus dépendants d’importations coûteuses, à commencer par les Pays-Bas ou le Royaume-Uni », souligne Paz-Sawicki.
Pour l’heure, plus de 70 % de l’électricité israélienne est produite grâce à la production nationale de gaz naturel. Une fois que les gisements gaziers seront à sec, Israël devra acheter ailleurs, avec une hausse des prix à la clef.
Selon Paz-Sawicki, l’épuisement des réserves de gaz naturel impliquera pour les consommateurs une augmentation de 25 % des prix de l’électricité, à considérer qu’Israël ne mette pas en oeuvre ses plans d’augmentation des ressources d’énergie renouvelable.
Selon Gabriel Mitchell, chercheur en politique au think tank Mitvim Institute, cet accord avec l’Égypte réduit cet horizon à environ dix ans.
« Pour ce qui est de la trajectoire et des estimations du ‘pic’ de consommation de gaz, on pensait initialement que cela se produirait aux alentours de 2045… Nous pensons maintenant que ce sera probablement dès 2035 », ajoute-t-il.
Dans la mesure où l’on estime désormais que la demande locale dépassera l’offre locale plus tôt que prévu, les producteurs de gaz auront tendance à relever leurs prix lors de la négociation de leurs contrats, renchérit-il.
« Ce qui aura un effet très clair sur le coût de la vie pour la population israélienne car tout le monde consomme de l’électricité », résume Mitchell.
C’est lors de la première décennie des années 2000 qu’Israël a découvert d’importants gisements de gaz naturel au large de ses côtes méditerranéennes, le faisant passer du statut d’importateur d’énergie sans grandes ressources domestiques en un pays riche en gaz naturel – avec suffisamment de ressources pour répondre à la fois à son besoin et exporter par ailleurs.
Ce sont précisément ces découvertes qui ont mis le pays à l’abri des pires effets de la crise énergétique déclenchée par l’invasion russe de l’Ukraine, tout comme elles ont servi de monnaie d’échange potentielle dans le cadre de la diplomatie géopolitique.
Le gaz du gisement de Tamar, qui renferme près de 280 milliards de milliards de mètres cubes de gaz naturel, a commencé à alimenter le marché intérieur israélien en 2013, rejoint en 2019 par Leviathan et ses réserves potentiellement deux fois supérieures.
C’est en 2020 que les membres du consortium qui exploite le gisement de Leviathan ont commencé à exporter du gaz naturel vers l’Égypte dans le cadre d’un accord conclu pour un volume de 60 milliards de mètres cubes, à fournir d’ici le début des années 2030.
« Israël doit accepter que ses réserves de gaz diminuent et que la demande de gaz augmente, et se préparer à l’après ‘pic de gaz’ de façon à garantir que la transition n’ait pas de conséquences négatives sur sa croissance économique et sa sécurité énergétique », commente Mitchell, par ailleurs chercheur invité au German Marshall Fund.
« La demande égyptienne ne va pas diminuer ; elle ne va faire que croître dans les dix prochaines années. »
« Israël va devoir trouver le bon équilibre, en tenant compte de tous les facteurs en jeu, des intérêts géopolitiques, mais aussi de ses propres intérêts, de façon à garantir que les Israéliens bénéficient d’une électricité à des prix abordables », ajoute Mitchell.
Le pouvoir appartient à ceux qui extraient
Cet énorme accord conclu avec l’Égypte a été validé par le gouvernement en dépit des réserves du ministère des Finances envers la hausse des exportations, susceptible selon lui de miner la sécurité énergétique israélienne et de se traduire par une hausse des prix pour les consommateurs.
Netanyahu justifie cet accord avec l’Égypte en assurant qu’il permettra de faire d’Israël une superpuissance énergétique régionale et incitera d’autres entreprises à chercher – et découvrir – de nouveaux gisements de gaz naturel dans les eaux israéliennes, ce qui sera favorable à la couverture des besoins futurs de la consommation intérieure.
Mais Paz-Sawicki rappelle que les prospecteurs n’ont pas attendu cela pour le faire au large des côtes israéliennes.
« Quinze années se sont écoulées depuis la dernière grande découverte dans les eaux israéliennes : la prospection a été encouragée et un très grand nombre de concessions ont été accordées », détaille-t-il.
Il y a une certaine logique derrière l’espoir que cet accord avec l’Égypte favorise la prospection, les investissements et, à terme, les rentrées fiscales qui profiteront aux contribuables, poursuit Mitchell.
« Ça fait tout de même beaucoup de si », conclut-il.
Selon le géologue confirmé Yossi Langotsky, à l’origine de la découverte du gisement gazier de Tamar, en 2009, cela fait déjà longtemps qu’Israël fait l’erreur de privilégier les exportations sur la sécurité de ses réserves stratégiques de gaz, d’autant qu’il est finalement peu probable de trouver d’autres gisements d’une taille comparable à ceux de Tamar ou Leviathan.
« Compte tenu de ces perspectives plutôt pessimistes de découverte de nouveaux gisements de gaz, il conviendrait d’être plus prudent et de garder davantage de gaz pour le marché israélien, mais hélas, les pressions sont fortes de la part des compagnies gazières et de l’administration américaine pour autoriser cet accord », ajoute Paz-Sawicki.
« L’idéal, en matière de sécurité énergétique, serait de faire en sorte que l’expansion de Leviathan se fasse en partenariat avec un client phare en Israël – par exemple, l’Israel Electric Corporation (IEC) – autour d’un accord pour 40 ans susceptible de garantir la satisfaction de la demande locale. »
Il ajoute toutefois que les entreprises privées qui extraient le gaz du sol préfèrent l’export et sa marge bénéficiaire plus élevée.
« Israël se trouve dans l’impasse : sa seule option d’exportation se limite à l’horizon égyptien et il est lié à des partenaires commerciaux qui ne veulent pas entendre parler d’une autre option, ce qui limite sa capacité de négociation pour exporter moins, même dans les années à venir. »
Les experts estiment que les promesses de richesses de Netanyahu – impôts et redevances sur le gaz supposés affluer dans les caisses de l’État – doivent être prises avec précaution.
« La dernière décennie nous a appris que les promesses de rentrées fiscales concernant le gaz n’étaient pas dignes de confiance », rappelle Paz-Sawicki.
« En 2015, le ministère des Finances estimait que les réserves de gaz génèreraient d’ici 2024 plus de 5 milliards de dollars de rentrées dans le fonds souverain ; en réalité, ce chiffre est d’environ 1,5 milliard de dollars, soit moins d’un tiers des promesses initiales. »
L’essentiel des rentrées fiscales – les redevances sur le gaz – viennent des ventes à l’exportation, principalement vers l’Égypte et, dans une moindre mesure, vers la Jordanie.
Le fonds souverain israélien, également connu sous le nom de Fonds des citoyens israéliens, a été créé pour investir les profits issus des gisements de gaz naturel et d’autres ressources naturelles.
Mitchell ajoute que sans vision politique de long terme, Israël pourrait, dans les dix prochaines années, être sommé d’expliquer pour quelle raison il a laissé partir ses ressources naturelles, avec pour effet de devoir importer du gaz naturel à des prix élevés pour répondre à ses besoins énergétiques.
Une décennie, c’est long, et le gouvernement peut d’ores et déjà commencer à développer les infrastructures nécessaires pour prendre ses distances avec le gaz – une ressource limitée – et se tourner vers des énergies renouvelables, conseille-t-il.
« Les gains de court terme de cet accord sont évidents, mais ils supposent qu’Israël se dote d’une stratégie globale de long terme capable de répondre aux besoins énergétiques futurs du pays et de prendre en compte sa vulnérabilité face aux exigences d’un petit groupe d’investisseurs et d’un importateur de taille, l’Égypte », conclut Mitchell.
« Israël ne se trouve pas dans une zone dangereuse, mais plus le gouvernement attend, plus cela va coûter cher. »