Aide à Israël : l’AIPAC part en guerre contre ceux qui veulent la conditionner

Affaibli, le lobby pro-Israël scrute les candidatures à travers le pays, tandis que de plus en plus de politiciens refusent publiquement son soutien et ses financements

Photo d'illustration : le président de l'American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) Michael Tuchin s'exprime lors du sommet politique de l'organisation dans un hôtel de Washington DC, le 5 juin 2023. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

JTA – Les dépenses massives récemment engagées par un comité d’action politique (PAC) affilié à l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) contre un candidat démocrate au Congrès dans le New Jersey ont laissé de nombreux observateurs perplexes. Pourquoi le lobby pro-Israël s’en est-il pris à quelqu’un qui se décrit lui-même comme pro-Israël, alors que la course électorale comptait un candidat autrement plus hostile à l’égard d’Israël ?

Le PAC a justifié son choix par la position de Tom Malinowski, qui s’était déclaré ouvert à conditionner l’aide américaine à Israël, une ligne rouge pour l’AIPAC.

« Nous allons nous concentrer sur l’élimination des candidats qui critiquent Israël ou souhaitent assortir l’aide de conditions », a expliqué Patrick Dorton, porte-parole du super PAC de l’AIPAC, le United Democracy Project (UDP), dans un entretien.

L’idée de subordonner l’aide américaine à Israël au comportement de ce dernier a longtemps été un anathème pour la grande majorité des politiciens américains, défendue jusqu’alors par la seule extrême gauche. Mais à mesure que la guerre à Gaza se prolongeait en 2024 et 2025, et que la campagne israélienne se poursuivait en dépit des exhortations de deux administrations successives, un nombre croissant de législateurs ont commencé à se montrer réceptifs à cette idée.

Ce changement s’est accéléré l’été dernier, lorsque des informations faisant état de « famine » à Gaza [qui se sont révélées être exagérées par la suite] se sont multipliées. Des politiciens qui jusqu’alors n’avaient jamais franchi ce pas ont voté pour bloquer certaines armes destinées à Israël. Les alliés de longue date au Congrès franchissent sans cesse les lignes rouges. La nouvelle guerre entre les États-Unis et Israël contre l’Iran a ravivé le débat.

À l’approche des élections de novembre, l’AIPAC, passe en revue les candidatures à soutenir à travers le pays, tandis qu’un nombre croissant de politiciens s’engagent publiquement à refuser son soutien comme celui de son comité d’action politique (PAC) affilié.

Voici un aperçu des candidats susceptibles de se retrouver dans le collimateur de l’AIPAC, des raisons qui pourraient motiver ses attaques, et de ce qu’ils disent d’un lobby pro-Israël devenu de plus en plus toxique auprès des électeurs démocrates.

Franchir une ligne rouge, tout en restant ouvert au soutien de l’AIPAC

Le représentant Adam Smith avait bénéficié du soutien de l’AIPAC lors du dernier cycle électoral, mais s’est depuis prononcé en faveur d’une aide conditionnelle à Israël. Le démocrate de l’État de Washington a écrit l’été dernier que les États-Unis devraient « cesser la vente de certains systèmes d’armes offensives à Israël afin de faire pression sur ce pays » si celui-ci ne prenait pas une série de mesures concrètes, notamment la mise en œuvre d’un cessez-le-feu à Gaza, l’arrêt de l’expansion des implantations en Cisjordanie et l’adoption de « mesures sérieuses » pour réduire la violence dans cette région.

Élu au Congrès depuis 1997, Smith devra affronter une primaire non partisane en août avant l’élection de novembre qui opposera les deux candidats arrivés en tête. Parmi ses adversaires figure Kshama Sawant, ancienne conseillère municipale de Seattle, qui se présente en indépendante avec un programme qu’elle qualifie de « pro-classe ouvrière, anti-guerre et anti-génocide ».

Sawant prône la fin de toute aide militaire à Israël et a qualifié la campagne militaire israélienne à Gaza de « nouvelle Shoah ». Israël affirme mettre en œuvre toutes les mesures possibles pour limiter les victimes civiles, et ce, alors même que le groupe terroriste palestinien du Hamas opère au sein de zones résidentielles et a installé ses infrastructures militaires dans des écoles, des mosquées et des hôpitaux.

Smith se trouve dans une position délicate, entre soutenir Israël tout en critiquant son gouvernement et ses politiques, et, ce faisant, prendre ses distances avec l’AIPAC.

« Je ne vois pas comment l’AIPAC pourrait intervenir dans ma campagne », a-t-il confié à la Jewish Telegraphic Agency dans un communiqué transmis par son directeur de campagne. « J’ai certes voté et pris des positions contraires à celles souhaitées par l’AIPAC. Mais d’un autre côté, je continue de soutenir le droit d’Israël à exister et je comprends les menaces auxquelles Israël continue d’être confronté, notamment de la part de l’Iran, des Houthis, du Hezbollah et du Hamas. »

Le représentant Adam Smith au Capitole américain à Washington, le 11 juin 2024. (Crédit : J. Scott Applewhite/AP)

Smith a ajouté qu’Israël avait le droit de se défendre contre ces menaces, « même si je ne suis pas toujours d’accord avec la manière dont Israël choisit d’exercer ce droit ».

Bien qu’il ait pris des positions contraires aux souhaits de l’AIPAC, Smith a indiqué qu’il continuerait à accueillir favorablement le soutien de ses membres.

« J’ai un certain nombre d’électeurs dans ma circonscription qui sont membres actifs de l’AIPAC », a-t-il écrit. « Je m’entretiens régulièrement avec eux et oui, j’accueillerais volontiers leur soutien s’ils choisissaient de me l’offrir, même si nous ne sommes pas d’accord sur tout. »

Le représentant de l’Illinois Jonathan Jackson figure également parmi les rares démocrates à déclarer publiquement qu’ils accepteraient toujours les contributions de l’AIPAC. Il a épar ailleurs coparrainé l’été dernier le Block the Bombs to Israel Act, qui limiterait la vente de certaines armes fabriquées aux États-Unis à Israël.

Défier l’AIPAC et tenter sa chance

La liste des politiciens qui, tout en ayant soutenu Israël par le passé, s’éloignent de la ligne de l’AIPAC s’allonge de jour en jour. Elle comprend un certain nombre de candidats qui n’ont pas indiqué publiquement s’ils accepteraient les contributions ou le soutien de l’AIPAC, mais qui pourraient néanmoins devenir la cible de son super PAC.

Lors des dernières élections, la représentante de l’Oregon Maxine Dexter avait bénéficié du soutien de l’AIPAC et d’une contribution de plus de 2 millions de dollars en dépenses UDP. Elle figurait néanmoins parmi les 21 co-auteurs d’un projet de loi accusant Israël de génocide, soutenu par des groupes antisionistes tels que Codepink et Jewish Voice for Peace (JVP).

Dexter a également coparrainé le projet de loi Block the Bombs Act, rejeté en septembre dernier. Plusieurs candidats soutenus par l’AIPAC en 2024 ont signé ce texte depuis son dépôt en mai, parmi lesquels Robert Garcia (Californie), Suzanne Bonamici et Andrea Salinas (Oregon), Sylvia Garcia (Texas) et Steven Horsford (Nevada).

De gauche à droite, la représentante Delia Ramirez, la représentante Ilhan Omar et la représentante Maxine Dexter lors d’une conférence de presse au Capitole américain à Washington, le 13 janvier 2026. (Crédit : J. Scott Applewhite/AP)

Des membres du Congrès réputés pro-Israël et ayant entretenu des liens avec l’AIPAC ont également voté en faveur du Block the Bombs Act, comme le représentant californien Mark Takano, qui avait participé en 2013 à un voyage en Israël et en Cisjordanie organisé par l’AIPAC, et le représentant californien Jared Huffman, qui s’était lui aussi rendu en Israël en 2013 avec une organisation éducative à but non lucratif affiliée à l’AIPAC. L’un comme l’autre bénéficient du soutien régulier de J Street, le lobby libéral pro-Israël, et non de celui de l’AIPAC.

Le représentant de Floride Maxwell Frost a voté en faveur du Block the Bombs Act, trois ans après avoir écrit dans une note de synthèse pour dire que conditionner l’aide à Israël « compromettrait la capacité d’Israël à se défendre contre les menaces très sérieuses auxquelles il est confronté ».

D’autres anciens défenseurs d’Israël, dont les positions se font de plus en plus critiques, semblent avoir accepté qu’ils pourraient, comme Malinowski, devenir la cible des dépenses de l’AIPAC.

Tom Malinowski s’exprime lors d’une audition de la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants à Washington, DC, le 16 septembre 2020. (Crédit : Stefani Reynolds/AFP)

C’est le cas notamment de Sue Altman, qui se présente dans la 12e circonscription voisine du New Jersey. En 2024, Altman avait remporté l’investiture démocrate dans une autre circonscription en tant que candidate pro-Israël soutenue par Democratic Majority for Israel, un groupe de pression centriste dont les soutiens recoupent souvent ceux de l’AIPAC. Elle avait ensuite été battue par le républicain Thomas Kean Jr., lui-même soutenu par l’AIPAC, lors de l’élection générale.

Cette année, selon un enregistrement audio divulgué par Drop Site News, connu pour ses positions anti-Israël, Altman a déclaré que « beaucoup de choses se sont passées » depuis 2024 et qu’elle « sera au moins aussi à gauche que Tom [Malinowski], sinon plus » en matière d’aide à Israël.

« Je ne peux donc que m’attendre à ce que l’AIPAC, s’il l’a fait en 2011, recommence ici en 2026 », a-t-elle déclaré, ajoutant qu’il « pourrait y avoir d’autres PAC ». Le mois dernier, elle a publié sur X que « l’AIPAC et d’innombrables SuperPAC sont en train de détruire notre démocratie en polarisant et en trompant le public ».

Et toi aussi, sénatrice ?

Au Sénat, signe historique d’un glissement des opinions, une majorité de démocrates ont voté en juillet dernier en faveur des résolutions présentées par Bernie Sanders visant à bloquer la vente de certaines armes à Israël.

Parmi les votes favorables figuraient huit sénateurs qui n’avaient jamais auparavant voté pour une réduction de l’aide à Israël : Jack Reed (Rhode Island), Tammy Baldwin (Wisconsin), Tammy Duckworth (Illinois), Patty Murray (Washington), Lisa Blunt Rochester (Delaware), Angela Alsobrooks (Maryland), Amy Klobuchar (Minnesota) et Sheldon Whitehouse (Rhode Island), qui se décrivait l’an dernier encore comme « farouchement pro-Israël ».

Le candidat à la mairie de New York, Zohran Mamdani, au centre, avec le sénateur américain Bernie Sanders, à gauche, et la représentante américaine Alexandria Ocasio-Cortez, à droite, lors d’un rassemblement électoral le 26 octobre 2025 au Forest Hills Stadium, dans le quartier du Queens, à New York. (Crédit : Andres Kudacki/Getty Images/AFP)

Reed, qui brigue un nouveau mandat sénatorial, et Klobuchar, candidate au poste de gouverneur, sont tous deux en lice cette année. L’un des adversaires de Klobuchar, l’organisateur communautaire Kobey Layne, affirme qu’elle empêcherait les fonds de retraite de l’État « d’investir dans des entreprises soutenant les implantations israéliennes ou fournissant du matériel militaire à Israël ».

Le sénateur du Delaware Chris Coons a voté contre les résolutions de Sanders. Mais Coons, qui s’est déjà exprimé lors de la conférence politique annuelle de l’AIPAC, avait indiqué lors d’un événement l’an dernier qu’il serait ouvert à l’idée de limiter les ventes d’armes à Israël.

« Si le gouvernement israélien ne change pas de cap, j’envisagerais sérieusement cette option pour la première fois », a-t-il déclaré, précisant qu’il n’avait jamais « voté pour refuser des armes à Israël, à Tsahal ». Coons se présente à sa réélection lors des primaires en septembre.

Par ailleurs, tous les votes favorables n’ont pas été interprétés comme un revirement total vis-à-vis d’Israël.

Le vote d’Alsobrooks en faveur d’une réduction de l’aide a suscité l’inquiétude de membres de la communauté juive à qui elle avait pourtant témoigné son soutien à Israël pendant la campagne. Ron Halber, président-directeur général du Greater Washington Jewish Community Relations Council, avait toutefois déclaré à l’époque s’être entretenu avec Alsobrooks et estimer qu’elle avait voté de manière symbolique sur un texte qui n’avait aucune chance d’être adopté.

« Je ne pense pas que cela annonce un changement fondamental dans le soutien à Israël », avait-il déclaré.

Pour l’AIPAC, cependant, voter en faveur de l’une des nombreuses résolutions de Sanders sur Israël suffit comme prétexte pour lancer une campagne publicitaire négative.

Le sénateur de Géorgie Jon Ossoff, lui-même Juif, avait voté en faveur de l’interdiction de vendre certains types d’armes en juillet dernier, comme il l’avait déjà fait en novembre 2024. L’AIPAC avait alors diffusé une publicité l’attaquant, ainsi que d’autres législateurs ayant soutenu les résolutions de Sanders en novembre 2024. Le DMFI avait apporté son soutien à Ossoff en 2020, mais ni lui ni l’AIPAC n’ont soutenu de candidat lors des élections de cette année.

Le sénateur américain Jon Ossoff, démocrate de Géorgie, comparaît devant la commission des crédits du Sénat au Capitole, le 20 novembre 2024, à Washington. (Crédit : Mark Schiefelbein/AP)

Vous ne pouvez pas me licencier, je démissionne

Conscients de la détérioration de l’image publique de l’AIPAC, un nombre croissant de démocrates modérés ont annoncé qu’ils refuseront tout don de campagne en provenance du groupe.

L’une de ces candidates, la représentante de Caroline du Nord Valerie Foushee, a remporté de justesse les primaires la semaine dernière, avec moins de 1 % d’avance sur son adversaire Nida Allam, candidate soutenue par Bernie Sanders qui accuse le gouvernement israélien de génocide. En 2022, Foushee avait été l’une des principales bénéficiaires du soutien de l’AIPAC, qui avait engagé plus de 2 millions de dollars de dépenses via l’UDP en sa faveur.

Les adversaires de l’AIPAC y voient une occasion à saisir. Bien que Foushee affirme qu’elle n’acceptera pas les contributions de l’AIPAC pour la campagne de 2026, le Working Families Party a envoyé en février un email de collecte de fonds en faveur d’Allam, la présentant comme « opposée à l’AIPAC et aux cryptomilliardaires ». (Lors de sa campagne de 2022, qui lui avait permis de remporter son siège à la Chambre des représentants, également contre Allam, Foushee avait bénéficié du soutien de PAC pro-Israël, dont l’AIPAC, ainsi que d’un PAC principalement financé par Sam Bankman-Fried, l’entrepreneur en cryptomonnaies depuis condamné pour fraude. Foushee avait alors battu Allam de plus de 9 %.)

La représentante Deborah Ross (D-NC) écoute un témoignage lors de l’audience de la sous-commission judiciaire de la Chambre des représentants sur les crimes violents à Charlotte, en Caroline du Nord, le 29 septembre 2025. (Crédit : Nell Redmond/AP)

Une autre élue sortante de Caroline du Nord, Deborah Ross, a renoncé aux dons de l’AIPAC pour cette année après les avoir précédemment acceptés. Il en va de même pour le député du Kentucky Morgan McGarvey, qui avait indiqué l’an dernier qu’il « n’acceptait plus l’argent de l’AIPAC. »

Le représentant du Massachusetts Seth Moulton est allé plus loin encore, affirmant qu’il restituerait les quelque 35 000 dollars de dons reçus de l’AIPAC. La représentante Robin Kelly, candidate au Sénat dans l’Illinois, a renoncé aux fonds de l’AIPAC et durci sa position à l’égard d’Israël, notamment en soutenant le Block the Bombs Act et en accusant Israël de génocide. La représentante du Texas Veronica Escobar, qui avait elle aussi reçu des contributions de l’AIPAC, a adopté la même position que Kelly.

D’autres démocrates, comme le représentant de New York Dan Goldman, ont renoncé à tout financement provenant de PAC d’entreprises, y compris ceux affiliés à l’AIPAC et au DMFI, qui a récemment publié sa première série de soutiens aux candidats à la Chambre des représentants.

Goldman a toutefois maintenu ses liens avec l’AIPAC et accepté son soutien dans sa campagne contre son adversaire progressiste Brad Lander.

Reste à savoir si l’UDP engagera des dépenses dans des circonscriptions comme celle de Goldman. Si un candidat peut refuser une contribution directe, des dépenses publicitaires indépendantes peuvent être engagées sans coordination avec les campagnes. Dans certains cas, ces publicités sont positives et invitent les téléspectateurs à voter pour le candidat favori de l’AIPAC.

Dans le cas du New Jersey, la stratégie « Tout sauf Malinowski » de l’AIPAC semble avoir produit l’effet inverse de celui escompté : c’est un critique virulent d’Israël qui a remporté la victoire, accentuant ainsi le sentiment d’isolement croissant du lobby.

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