Alors que les négociations avec les États-Unis piétinent, l’Iran semble vouloir gagner du temps plutôt que de parvenir à un accord
Tandis que les négociations se poursuivent, avec des réunions manquées et des pourparlers jugés inutiles, certains y voient une tentative du CGRI de se renforcer militairement et de retarder le règlement de la question nucléaire, qui s'avère insoluble
Les derniers rebondissements qui ont marqué les discussions entre les États-Unis et l’Iran, des échanges qui ont été caractérisés par des annulations et par des réunions manquées au Pakistan, ont souligné l’enjeu central de ces négociations à haut risque : s’agit-il d’une rupture temporaire, ou bien est-ce la preuve que les deux parties ont cessé de négocier à la même table ?
Samedi, les projets de rencontre entre les deux parties à Islamabad sont tombés à l’eau. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a quitté le Pakistan, tandis que le président américain Donald Trump a ordonné à ses négociateurs de faire demi-tour à la dernière minute, estimant que ce voyage et ces pourparlers n’étaient qu’une perte de temps. Un revirement qui a fait suite au refus de Téhéran de participer, comme prévu, à un deuxième cycle de pourparlers directs.
« Ils peuvent nous appeler quand ils le veulent. Mais plus question de faire des vols de 18 heures pour rester assis à échanger des banalités », a indiqué Trump à Steve Witkoff, son envoyé spécial, et à son gendre Jared Kushner.
Si les deux parties ont poursuivi leurs échanges indirects, cet épisode a mis en évidence le fossé qui se creuse entre elles, non seulement sur le fond, mais aussi sur la manière dont les négociations elles-mêmes devraient se dérouler.
Pour certains analystes, ce fossé reflète la réalité chaotique d’une diplomatie à haut risque. Pour d’autres, il révèle quelque chose de plus profond : un processus conçu pour gagner du temps, plutôt que pour parvenir à un accord.
Sanam Vakil, directrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord du groupe de réflexion Chatham House, a mis en garde contre une interprétation trop hâtive de l’échec de la rencontre proprement dite.
« Toutes les négociations sont très difficiles », a-t-elle expliqué, soulignant qu’à défaut de pourparlers directs, les échanges indirects étaient toujours en cours.
De ce point de vue, cette occasion manquée ne traduit pas nécessairement un revers ou un effondrement imminent. Il s’agit plutôt d’une phase courante du processus de négociation, durant laquelle les deux parties testent leur influence et fixent leurs conditions.
Si les retards et les faux départs peuvent relever d’une manœuvre tactique de la part de Téhéran, ils pourraient aussi être le signe d’un manque de cohérence au sein même de la direction iranienne quant à son positionnement dans les négociations.
Beni Sabti, chercheur senior spécialiste de l’Iran à l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS), a fait valoir que Téhéran ne disposait peut-être plus d’un cadre de négociation cohérent depuis la mort du guide suprême Ali Khamenei, tué dans une frappe américano-israélienne le 28 février.
Sous le règne de feu l’ayatollah, a ajouté Sabti, « c’est lui qui leur indiquait ce qu’il fallait accepter et ce qu’il ne fallait pas abandonner ».
Aujourd’hui, « ils ne semblent plus savoir de quoi parler. Ils passent d’un sujet à l’autre », a-t-il précisé.
Vakil a également mis en avant l’érosion de limites auparavant très strictes.
« Ils ne sont plus soumis aux mêmes contraintes qu’auparavant », a-t-elle fait remarquer, rappelant qu’Ali Khamenei avait imposé des lignes rouges très claires, parmi lesquelles le refus des négociations directes. Un tabou qui a été néanmoins brisé lorsque de hauts responsables américains et iraniens se sont rencontrés à Islamabad, ce mois-ci, pour les plus importantes discussions entre Washington et Téhéran depuis un demi-siècle.
Selon diverses informations, le fils et successeur d’Ali Khamenei, Mojtaba Khamenei, aurait été mis hors d’état de nuire suite aux blessures qui lui ont été infligées lors de la même série de frappes qui a coûté la vie à son père. C’est ainsi que les généraux du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) en sont venus à prendre les décisions diplomatiques et relatives à la guerre à la place de la traditionnelle direction théocratique, contribuant à la confusion et aux tensions internes.
Sabti a fait toutefois valoir que, malgré une certaine désorganisation concernant certaines tactiques ou positions spécifiques, les dirigeants iraniens continuent de s’accorder sur des objectifs plus généraux, notamment sur la confrontation avec l’Occident, même s’ils sont divisés sur la manière d’y parvenir.
Michael Makovsky, président du Jewish Institute for National Security of America, a expliqué qu’Ali Khamenei s’était largement inspiré de son prédécesseur, Ruhollah Khomeini, dans sa volonté ouvertement affichée à faire des concessions pour obtenir des gains diplomatiques.
Dans une phrase restée célèbre, Khomeini avait qualifié l’accord de 1988 mettant fin à la guerre Iran-Irak, auquel il avait pourtant donné son approbation, de « plus mortel que de boire dans un calice empoisonné ».
Mais le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), connu pour son opposition farouche à l’Occident, pourrait se montrer moins disposé à faire des compromis.
« J’ignore si le chef du CGRI serait capable d’agir ainsi ici », a commenté Makovsky. « Il leur sera plus difficile de boire à un calice empoisonné et de trouver un accord avec les États-Unis. »
Retarder les négociations, éluder la question nucléaire
Pour l’Iran, encore sous le choc d’une campagne de bombardements américano-israélienne de six semaines qui a détérioré ses capacités militaires, qui est dorénavant confronté à la menace d’une nouvelle attaque, les négociations présentent l’avantage de faire gagner du temps, même si les divergences entre les parties semblent finalement insurmontables.
« Ils veulent gagner du temps », a affirmé Sabti, décrivant la situation actuelle comme une « pause tactique » de la part de l’Iran.
Selon lui, Téhéran use de la diplomatie pour reconstituer ses capacités affaiblies, en particulier son programme de missiles balistiques et son réseau de proxys régionaux.
Une question plane sur les négociations : les parties parviendront-elles à s’entendre sur le programme nucléaire iranien, un dossier qui semble actuellement insoluble ? Téhéran insiste pour obtenir le droit de poursuivre l’enrichissement d’uranium, et souhaite un accord similaire à celui qui avait été signé par l’ancien président américain, Barack Obama, en 2015, et qui avait été abrogé par Donald Trump quelques années plus tard.
Donald Trump exige quant à lui que l’Iran renonce à toute activité d’enrichissement, et il semble déterminé à écarter tout accord qui ressemblerait à celui de 2015.
« Je ne vois pas comment ces deux parties pourraient trouver un terrain d’entente », a ajouté Makovsky. « Je ne vois pas comment les Iraniens pourraient accepter de renoncer à leurs armes nucléaires… Cela ne fait tout simplement pas partie de leur ADN. »
D’après Makovsky, Trump serait lui aussi peu disposé à faire des concessions sur la question nucléaire.
« Malgré sa personnalité imprévisible, il s’est montré très déterminé à se concentrer sur la question nucléaire », a-t-il observé.
Sabti a laissé entendre que le régime « ne veut aucun accord… acceptable pour l’Occident ».
Je ne vois pas comment les Iraniens pourraient accepter de renoncer à leurs armes nucléaires… Cela ne fait tout simplement pas partie de leur ADN.
Pourtant, l’Iran a fait savoir qu’il souhaitait parvenir à un accord sur d’autres points, notamment le blocus imposé par les États-Unis en réponse à la fermeture du détroit d’Ormuz par le Corps des gardiens de la révolution islamique.
C’est dans le domaine du trafic maritime que les tensions entre les États-Unis et l’Iran sont les plus manifestes. Les deux parties continuent d’exercer des pressions.
Lundi, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a annoncé que la récente proposition de l’Iran de rouvrir le détroit d’Ormuz sous des conditions strictes n’était acceptable ni pour les États-Unis ni pour les autres pays.
Alors que le cessez-le-feu est en vigueur, l’Iran a restreint la navigation, n’autorisant la traversée que sous des conditions strictes. Les États-Unis, quant à eux, ont imposé un blocus sur les ports iraniens. Selon Vakil, le résultat est une impasse aux enjeux considérables.
« Ils se pointent mutuellement une arme sur la tempe », a-t-elle expliqué. « La question est de savoir qui déposera son arme en premier. »
Selon Vakil, les pressions économiques engendrées par ces mesures, notamment la hausse des prix du pétrole et les turbulences qui agitent les marchés mondiaux, pourraient à terme peser davantage sur Washington que sur Téhéran.
« La République islamique ne prend pas ses décisions sur la base de l’inflation ou du PIB par habitant », a-t-elle ajouté. Un constat qui laisse penser que les États-Unis pourraient se sentir contraints de céder les premiers.
Dans le même temps, la proposition de l’Iran d’entamer les négociations par la question d’Ormuz, avant de passer à celle du nucléaire, pourrait laisser entendre que Téhéran ne souhaite pas que ses manœuvres dilatoires entravent la reprise du trafic maritime.
Selon certaines informations, l’Iran aurait proposé d’échelonner les négociations afin de traiter la question du détroit d’Ormuz et d’autres sujets tout en gardant la question nucléaire pour la fin – une stratégie qui permettrait au régime de Téhéran d’éviter la guerre et de reprendre ses échanges commerciaux sans renoncer à son principal moyen de pression.
Makovsky a toutefois affirmé qu’il était peu probable que Trump lève le blocus sans concessions sur le front nucléaire.
Pour Vakil, l’approche qui est celle de l’Iran, qui consiste à retarder les pourparlers sur le nucléaire, pourrait également être un moyen de simplement faire avancer les négociations, même si elle a averti que laisser la question en suspens était quelque chose de « dangereux ».
« Je ne pense pas que la question nucléaire soit mise en veilleuse », a-t-elle indiqué. « Il s’agit peut-être d’un processus par étapes… un processus susceptible de créer une dynamique menant à un accord sur le nucléaire ».
Une situation incertaine
Pour l’instant, les pourparlers semblent se trouver dans une situation instable – ils ne sont ni en progrès, ni en échec total.
Vakil dit que la situation s’apparente à un « équilibre fragile », affirmant : « Je pense que nous sommes à 50/50 » entre une percée diplomatique et la reprise des combats.
D’autres affichent davantage de scepticisme concernant les chances de succès de la diplomatie.
« Nous ne sommes pas près d’une solution diplomatique, et il semble également que nous ne soyons pas prêts à reprendre la guerre », a déclaré Sabti, décrivant un état de flou.
Makovsky, qui a prédit que « une nouvelle vague de combats est inévitable », a noté que l’espoir d’un changement de régime en Iran devait peser sur les délibérations américaines.
Tout accord conclu par Trump risque de renforcer le régime d’une manière ou d’une autre plutôt que de soutenir les forces d’opposition qui pourraient relancer les manifestations et le renverser.
« Il ne faut pas conclure un accord qui les démoralise », a dit Makovsky. « Il faut les encourager à se soulever et à renverser le régime avec la protection [américaine] ».