Alors que l’Iran tente d’effacer Israël de la carte, un musée évoque ceux qui, les premiers, l’ont fait figurer

Rouverte depuis le cessez-le-feu, l'exposition du Musée d'Israël donne à voir des cartes qui, du XVe au XIXe siècle, mêlent géographie, croyances bibliques et politique

Ariel Tishby, conservateur de l'exposition « Fact, Faith, and Fantasy - Maps of the Holy Land from the Chinn Collection », visiblet au Musée d'Israël à Jérusalem depuis janvier 2026. (Rossella Tercatin/Times of Israel)

En 1483, Bernhard von Breydenbach, doyen de la ville allemande de Mayence, entreprend un pèlerinage de plusieurs mois en Terre Sainte.

Au cours du voyage, von Breydenbach et son groupe, qui comprend l’artiste néerlandais Erhard Reuwich d’Utrecht, visitent Jérusalem, Bethléem, Hébron et plusieurs endroits en Galilée avant de finir leur pèlerinage au monastère Sainte-Catherine, dans le désert du Sinaï.

Le voyage est consigné dans un journal richement illustré publié quelques années plus tard, tout premier carnet de voyage de ce type produit en masse, et le premier à inclure une carte panoramique assez fidèle de la Terre Sainte. Dessinée par Reuwich, elle donne à voir une grande partie des endroits traversés par le groupe, de La Mecque à Damas, avec Jérusalem et le Dôme du Rocher en son centre.

Cette carte, qui a fait sensation lors de sa première impression, est de nouveau sous les projecteurs, cette fois au Musée d’Israël de Jérusalem, où elle est exposée dans le cadre de l’exposition « Fait, Foi et Fantaisie — Cartes de la Terre Sainte de la collection Chinn. » L’exposition, qui a ouvert ses portes en janvier dernier, est de nouveau visible après une fermeture du musée de plusieurs semaines en raison de la guerre contre l’Iran.

Les philanthropes britanniques Sir Trevor et Lady Susan Chinn ont commencé à collectionner des cartes anciennes après en avoir reçu une en cadeau de mariage, en 1965. Ils ont fait don de leur collection, qui continue de prospérer, au Musée d’Israël il y a une dizaine d’années.

La carte de Breydenbach/Reuwich s’étend sur plusieurs pages et saisit l’étendue de la région. Jérusalem seule occupe environ un tiers de la carte, la ville étant plus grande et plus détaillée que tout autre lieu.

« Les cartes elles-mêmes peuvent donner lieu à des manipulations, qu’elles soient modernes ou topographiques », explique le commissaire de l’exposition, Ariel Tishby, conservateur émérite de la section Cartes de la Terre Sainte du musée. « [Les cartes] sont des moyens de communication, et elles servent aussi à de la propagande, y compris religieuse. »

L’exposition présente des dizaines de cartes du XVe au XIXe siècle, qui ont en commun de représenter la terre d’Israël et la ville de Jérusalem.

Une partie de la « Carte de Jérusalem et de la Terre Sainte » de Bernhard von Breydenbach et Erhard Reuwich (Allemagne du XVe siècle). La carte fait partie de l’exposition « Fact, Faith, and Fantasy – Maps of the Holy Land from the Chinn Collection », qui a ouvert ses portes au Musée d’Israël à Jérusalem en janvier 2026. (Elie Posner et Zohar Shemesh/Musée d’Israël, Jérusalem)

Bien qu’ils s’inspirent de témoignages de voyageurs et d’une cartographie rudimentaire, de nombreux artefacts sont fortement influencés par des récits de la Bible hébraïque et du Nouveau Testament. Sur la carte de Breydenbach/Reuwich, le sanctuaire musulman du Dôme de la Roche est désigné « Templum Salomonis », ou Temple de Salomon.

« C’est ainsi que les Croisés appelaient le Dôme du Rocher », explique Tishby au Times of Israel lors d’une visite de l’exposition.

« Il est probable que les Croisés ne pensaient pas vraiment que [le sanctuaire] était le temple [juif], mais ils voyaient cette belle architecture, située à l’endroit [où se dressait le Temple]. »

Sur la carte, la façade du Saint-Sépulcre est également tournée de quelque 90 degrés pour faire face au spectateur.

« Les choses sont mélangées, historiquement et religieusement », ajoute Tishby.

Ariel Tishby, commissaire de l’exposition « Fact, Faith, and Fantasy – Maps of the Holy Land from the Chinn Collection », qui a ouvert au Musée d’Israël à Jérusalem en janvier 2026. (Rossella Tercatin/Times of Israel)

L’exposition revient par ailleurs sur des « familles » de cartes anciennes, des regroupements dans lesquels la structure d’une carte antérieure est copiée et sert de base à des cartes ultérieures, souvent sans prendre soin de créditer la précédente.

« À cette époque, il n’y avait pas de loi sur les droits d’auteur », souligne Tishby.

L’une de ces « familles » de cartes est considérée par les experts comme remontant au géographe du IIe siècle Claude Ptolémée et à son traité, « Géographie », qui dresse la liste des milliers de lieux dans le monde selon leur latitude et leur longitude. (Les latitudes sont correctes mais pas les longitudes, car les chercheurs anciens ignoraient la circonférence de la planète.)

Les cartes incluses dans le traité se sont perdues au fil des siècles, mais le texte a survécu et s’est taillé une solide réputation à la Renaissance, ce qui a inspiré une nouvelle génération de cartographes.

La carte « Tabula Quarta de Asia » (Quatrième carte de l’Asie) par Francesco di Nicolo Berlinghieri (XVe siècle, Florence). La carte fait partie de l’exposition « Fait, Foi et Fantaisie – Cartes de la Terre Sainte de la Collection Chinn », qui a ouvert au Musée d’Israël à Jérusalem en janvier 2026. (Elie Posner et Zohar Shemesh/Musée d’Israël, Jérusalem)

« Ptolémée fut oublié au Moyen Âge, mais aux XIIIe et XIVe siècles, de nombreux manuscrits furent rapportés d’Alexandrie, [en Égypte], à Rome et traduits en latin », explique Tishby.

Alors qu’un grand nombre de cartes anciennes mettent l’est en haut de la page, les cartes ptolémaïques, à l’instar des cartes modernes, pointent vers le nord.

L’une des cartes exposées, de la main du géographe florentin du XVe siècle Francesco di Nicolo Berlinghieri, semble être l’une des cartes les plus proches d’une carte moderne, donnant à voir les caractéristiques géographiques de la région, y compris la mer de Galilée, le Jourdain et la mer Morte, et les villes, nommées et figurées par de petits cercles, sans accent particulier sur Jérusalem ou tout autre lieu biblique.

Une géographie sacrée

La grande majorité des cartes de cette période suivent les canons d’un genre que les chercheurs modernes qualifient de « géographie sacrée », un mélange de science et de dévotion.

« Ces cartes servaient surtout d’outil de méditation religieuse et de contemplation sur la Bible », note Tishby.

La plupart des cartographes à l’origine des pièces qui sont exposées ne sont jamais allés en Terre Sainte, et leur œuvre n’avait pas vocation à guider ceux qui entreprenaient ce périlleux voyage mais à transporter l’esprit des lecteurs vers un lieu vénéré et sacré, trop lointain et dangereux.

Un fragment de la carte murale perdue « Palestine ou la chorégraphie des livres sacrés » de Herman Beerntsz van Borculo (Hollande du XVIIe siècle). La carte fait partie de l’exposition « Fact, Faith, and Fantasy – Maps of the Holy Land from the Chinn Collection », qui a ouvert ses portes au Musée d’Israël à Jérusalem en janvier 2026. (Elie Posner et Zohar Shemesh/Musée d’Israël, Jérusalem)

« Si vous souhaitez voyager en Terre Promise tout en restant au calme, dans votre quotidien et votre confort, nous vous offrons, avec cette carte adaptée à votre point de vue, ce qui, autrement, vous occasionnerait beaucoup de souffrances, d’inconvénients et de fatigue », lit-on sur le fragment d’une carte néerlandaise imprimée aux environs de 1600, selon une traduction du conservateur.

L’un des artefacts les plus importants exposés provient d’une carte de Herman van Borculo, originaire de la ville néerlandaise d’Utrecht, considérée comme perdue pendant des siècles avant que trois fragments ne refassent surface ces dernières décennies.

« Une nouvelle carte de la Terre promise » par Justus Danckerts l’Ancien et Cornelis Danckerts (Hollande du XVIIe siècle). La carte fait partie de l’exposition « Fact, Faith, and Fantasy – Maps of the Holy Land from the Chinn Collection », qui a ouvert ses portes au Musée d’Israël à Jérusalem en janvier 2026. (Elie Posner et Zohar Shemesh/Musée d’Israël, Jérusalem)

La carte se composait de plusieurs feuillets destinés à être collés pour créer une œuvre beaucoup plus grande, mesurant probablement 140 x 80 centimètres. La partie exposée au Musée d’Israël représente le port de Jaffa et deux navires, une galère vénitienne et une galère ottomane, que les experts interprètent comme reflétant le désir chrétien de reconquérir la Terre Sainte.

« Dans la vraie vie, on ne voit que des ruines de vieilles villes et des lieux sauvages où on nous montre beaucoup de choses que l’œil ne peut pas voir », ajoute le texte. « Quand vous contemplez cette carte, de ville en ville, l’Ancien Testament et les Évangiles, tous deux sont représentés ici dans le grand tableau, également cartographiés avec précision. »

L’« Exode » néerlandais

Les Néerlandais ont été parmi les meilleurs cartographes médiévaux au monde, et une grande partie de ce qu’ils ont créé s’est fait sous l’influence de leur relation avec l’ancien Israël.

« Ce que l’on qualifie d’âge d’or de la Hollande correspond à la période d’après la guerre d’indépendance, la guerre de Quatre-vingts Ans contre les Espagnols [1568-1648], qui fut aussi une guerre religieuse entre protestants et catholiques », explique Tishby.

« Les Hollandais étaient principalement des protestants qui s’identifiaient à l’histoire des Israélites dans la Bible », ajoute-t-il.

« Une nouvelle description de la Terre Sainte ou de la Terre promise » d’Arnold et Nicolaes van Geelkercken (XVIIe siècle, Hollande). La carte murale fait partie de l’exposition « Fait, Foi et Fantaisie – Cartes de la Terre Sainte de la Collection Chinn », qui a ouvert au Musée d’Israël à Jérusalem en janvier 2026. (Elie Posner et Zohar Shemesh/Musée d’Israël, Jérusalem)

Cette identification se retrouve dans certaines de ces cartes. Tishby indique une carte qui précède la section des Évangiles dans la Bible des États généraux néerlandais de 1648, que la famille ayant au moins un membre alphabétisé possédait.

Cette carte est revêtue des termes Daat Ioodtsche Lant, ce qui se traduit par « La Terre Juive », un terme peu courant dans l’Europe moderne ancienne.

« D’une certaine manière, c’est très sioniste », s’en amuse Tishby.

La carte qui ouvre l’exposition date elle aussi de l’âge d’or néerlandais : il s’agit d’une carte monumentale orientée vers l’Est, intitulée « Une nouvelle description de la Terre Sainte ou de la Terre Promise ». Conçue en 1619 et imprimée en 1670 sur dix feuilles de papier reliées ensemble, elle représente la terre d’Israël divisée en plusieurs parties attribuées aux Douze Tribus bibliques après leur entrée dans le pays, à l’issue de 40 années d’errance en Égypte.

La carte « Une véritable délimitation de la ville moderne de Jérusalem » de Paulus a Milonico (XVIIe siècle, France). La carte fait partie de l’exposition « Fact, Faith, and Fantasy – Maps of the Holy Land from the Chinn Collection », qui a ouvert ses portes au Musée d’Israël à Jérusalem en janvier 2026. (Elie Posner et Zohar Shemesh/Musée d’Israël, Jérusalem)

La carte contient également près de 800 références à la Bible hébraïque, au Nouveau Testament et à l’auteur judéo-romain du Ier siècle de notre ère, Flavius Josèphe.

« [Cette carte] englobe en réalité toute l’histoire sacrée », déclare Tishby. « C’est un mélange manifeste d’art, de science, de géographie, de religion et de politique. »

L’exposition comprend plusieurs cartes offrant une vue d’ensemble de Jérusalem et de ses principaux monuments, dont le Dôme du Rocher et le Saint-Sépulcre, ainsi que de ses environs.

Tishby ajoute que la notion de carte a évolué au fil des années. Les universitaires avaient autrefois ce qu’il qualifie d’une vision « très étroite » des cartes, lesquelles étaient des « représentations schématiques et graphiques d’une région géographique ».

Aujourd’hui, souligne l’expert, une carte peut être une représentation d’un milieu ou d’un environnement culturel, ce qui peut englober à la fois un atlas routier et les types d’illustrations médiévales incluses dans cette exposition.

« C’est tout ce qui entre dans le monde culturel d’une personne », conclut Tishby.

L’exposition est visible jusqu’au 6 juin 2026.

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