Apple TV+ reporte la sortie d’un thriller inspiré d’une unité secrète de l’ADL
Selon le New York Times, le climat tendu autour du meurtre de Charlie Kirk a retardé la sortie de 'The Savant', basé sur une unité anti-extrémisme hautement secrète et bien réelle
JTA — Apple TV+ a reporté la sortie de « The Savant », une série dont le casting est dominé par Jessica Chastain et qui met en lumière une division secrète de l’Anti-Defamation League (ADL) dont la mission est d’infiltrer les groupes de haine en ligne afin de mettre un terme aux violences dans le monde réel.
Alors qu’elle devait faire son apparition sur les petits écrans vendredi dernier, la série a été reportée sans explication. Le New York Times a toutefois signalé qu’Apple TV+ avait hésité à présenter sa première de « The Savant » dans le sillage de l’assassinat de l’influenceur conservateur Charlie Kirk, un assassinat qui a sensiblement tendu le climat politique aux États-Unis.
L’assassinat de Kirk a eu lieu le même jour qu’une fusillade qui a endeuillé une école du Colorado – une fusillade qui a été vraisemblablement perpétrée par un individu dont les activités en ligne avaient été signalées par un groupe de veille de l’ADL, à un moment où les coupes budgétaires fédérales ont mis à mal le secteur chargé de contrôler l’extrémisme.
Dans « The Savant », Chastain incarne un personnage qui est inspiré d’une enquêtrice anonyme de l’ADL qui, elle, existe bel et bien – une femme sans âge et sans identité, seulement connue sous le nom de K.
K. avait fait l’objet d’un article du magazine Cosmopolitan en 2019, qui s’interrogeait à l’époque : « Est-il possible d’empêcher une fusillade de masse avant qu’elle ne se produise ? »
Un porte-parole de l’ADL a fait savoir à la Jewish Telegraphic Agency que l’enquêtrice ne travaillait plus pour l’organisation. Il n’a pas répondu à nos questions portant sur les circonstances de son départ, ni sur ses nouvelles activités.
Le portrait qui lui avait été consacré dans Cosmopolitan se terminait sur un entretien avec K, qui se confiait sur l’épuisement profond qu’elle ressentait dans le cadre de sa traque de la haine en ligne.
« L’euphorie qui règne actuellement parmi les extrémistes est vraiment déprimante. Je ne me suis jamais sentie aussi désespérée qu’au cours des 18 derniers mois », déclarait l’enquêtrice qui ajoutait que son travail « ne reste qu’une goutte d’eau dans l’océan. Je me démène pour essayer de rester au fait de tout ».
Chastain, qui est également productrice exécutive de « The Savant », a regretté mercredi la décision de reporter la date de diffusion de la série.
« Nous ne sommes pas d’accord avec cette décision », a-t-elle écrit sur Instagram, avant de citer les incidents violents survenus aux États-Unis au cours des cinq dernières années – qu’il s’agisse, entre autres, du complot qui avait visé à kidnapper Gretchen Whitmer, des émeutes qui avaient ébranlé le Capitole américain, le 6 janvier 2021, des centaines de fusillades survenues dans des écoles, ou de l’assassinat de Kirk.
« Ces incidents révèlent un état d’esprit plus général auquel il faut s’attaquer », a-t-elle poursuivi dans son post. « Je n’ai jamais évité les sujets difficiles, et même si j’aurais préféré que cette série ne soit pas aussi pertinente, elle l’est malheureusement ».
Le jour même où Kirk avait été tué, au début du mois de septembre, Desmond Holly, un adolescent de 16 ans vivant à Evergreen, dans le Colorado, avait abattu deux de ses camarades de classe, des lycéens comme lui, avant de se suicider. Il devait s’avérer ultérieurement qu’un enquêteur du Centre sur l’extrémisme de l’ADL suivait Holly. Le groupe ne connaissait pas son identité ni sa localisation à l’époque – mais il avait alerté le FBI au sujet d’une activité particulièrement alarmante sur Internet au mois de juillet dernier.
L’ADL partage régulièrement des renseignements sur les menaces extrémistes avec les forces de l’ordre, mais le groupe ne rend que rarement publics les détails de son travail. Une discrétion qui est intentionnelle, selon Oren Segal, le vice-président à la tête du Centre sur l’extrémisme de l’organisation.
« Je ne vais pas entrer dans les détails de nos méthodes et de nos tactiques. Nous savons que les extrémistes lisent beaucoup ce que nous écrivons et je ne veux pas leur donner d’idées », explique Segal au cours d’un entretien.
L’insistance mise par l’ADL sur la confidentialité ne fait que rendre l’histoire qui a inspiré la série d’Apple TV+ d’autant plus remarquable. Andrea Stanley, la journaliste qui l’a écrite, n’a pu entrer en contact avec l’enquêtrice qu’après des semaines de négociations avec l’ADL – et à la condition qu’elle taise des informations essentielles en ce qui concerne son identité et ses méthodes. Stanley a même disparu pendant 96 heures : ni son rédacteur en chef, ni son mari, ni sa mère n’avaient su où elle se trouvait pendant ces quatre jours. Elle avait acheté un billet pour une ville américaine dont le nom n’a jamais été divulgué. Elle ne connaissait pas le véritable nom de K. et elle n’avait eu aucun contact direct avec cette dernière, se fiant uniquement au numéro de téléphone d’un collaborateur de l’enquêtrice.
Un critique qui a eu l’occasion de découvrir la série en avant-première a fait savoir que son intrigue n’était que vaguement inspirée de l’histoire réelle. La bande-annonce de la série laisse entendre, pour sa part, que les scénaristes ont augmenté les enjeux du drame en faisant découvrir l’identité de K. à ses cibles.
Segal accepte de lever un peu le rideau de mystère qui entoure le Centre sur l’extrémisme en révélant quelques éléments de son travail – un Centre qui est « une référence en matière de lutte contre l’extrémisme, l’antisémitisme et la haine », dit-il.
L’équipe est composée d’une trentaine ou d’une quarantaine d’enquêteurs et d’analystes selon la période, explique-t-il. Tous viennent d’horizons professionnels divers mais ils partagent le désir « d’utiliser leurs compétences spécifiques pour aider à protéger les communautés vulnérables ». S’ils sont répartis sur différents sites, les membres de l’équipe sont étroitement coordonnés et ils travaillent avec un sentiment d’urgence, consacrant souvent « presque tout leur temps » à suivre la manière dont les acteurs malveillants recrutent, radicalisent et diffusent leur propagande, ajoute-t-il.
Il souligne que l’ADL investit massivement dans la formation, équipant son personnel non seulement de techniques de renseignement open source, mais aussi d’outils développés en interne par l’organisation. Ces outils, de plus en plus alimentés par l’intelligence artificielle, ont permis au centre de se développer de manière spectaculaire, passant d’une approche manuelle qui était laborieuse, il y a quelques années, à un mode d’opération qui est désormais capable de scanner des millions de messages chaque année.
L’automatisation, explique-t-il, est cruciale s’agissant de faire la distinction entre les menaces réelles et les bruits de fond assourdissants des discussions en ligne. « À l’époque — et je fais cela depuis plus de 20 ans — il fallait se rendre sur une plateforme susceptible d’abriter des acteurs malveillants et il fallait littéralement la parcourir », se souvient-il. « Nous avons essayé d’automatiser une partie de ce travail afin de pouvoir traiter le volume massif des contenus en ligne actuels. »
« Nous voyons donc un nombre bien plus important de menaces parce qu’il y en a beaucoup plus, mais aussi parce que nos outils nous permettent d’en voir davantage qu’auparavant », précise-t-il.
Segal quantifie l’impact de son équipe en soulignant qu’au cours des dernières années, les enquêteurs de l’ADL ont fourni à la police des milliers d’informations – suffisamment pour que le FBI les mentionne occasionnellement dans ses communiqués de presse.
Son équipe se concentre de plus en plus sur de nouveaux espaces en ligne particulièrement inquiétants, comme les forums gore qui glorifient la violence. Leurs liens avec plusieurs auteurs de fusillade survenues dans les écoles, a été prouvé – cela avait été le cas avec l’auteur de la tuerie d’Evergreen. Pour lui, ces forums représentent un changement troublant dans le paysage extrémiste, où l’idéologie passe parfois au second plan au profit de la recherche de la violence pour la violence.
Le gouvernement fédéral a récemment commencé à utiliser l’expression « extrémisme nihiliste violent » en tant que terme générique permettant de décrire les fusillades de masse et autres actes de violence spectaculaires – y compris les attaques qui auraient traditionnellement été classées comme étant d’extrême droite ou d’extrême gauche.
Segal dit avoir été initialement réticent face à cette initiative. « J’ai craint que les différentes façons de caractériser les acteurs violents soient toutes regroupées sous une seule et même appellation, ce qui rend la compréhension des tendances, des différents types d’extrémisme plus difficiles, et ce qui complique les choses quand il faut identifier les extrémismes qui sont en augmentation et ceux qui sont en déclin », indique-t-il.
Aujourd’hui, Segal estime que cette appellation constitue un cadre utile si elle est appliquée avec prudence.
« Je pense en effet qu’il y a une sorte d’adhésion à la violence nihiliste – la violence qui intervient juste pour le plaisir de la violence, ce qui est une description relativement précise de certains des phénomènes que nous sommes amenés à observer », ajoute-t-il.
Indépendamment de la manière elle peut être qualifiée, l’essor de la violence politique et extrémiste survient alors que le gouvernement fédéral américain, sous la présidence de Donald Trump, a considérablement réduit ou supprimé le financement des programmes axés sur la détection et sur la prévention du terrorisme et autres menaces violentes.
Ces programmes ont financé des subventions qui ont permis de sauver des vies – avec notamment des formations en matière de sécurité auxquelles le rabbin Charlie Cytron-Walker avait pu avoir recours pour réagir lorsqu’un agresseur armé s’était présenté à sa synagogue à Colleyville, au Texas, en 2022.
Segal reconnaît l’impact de ces coupes budgétaires.
« Je connais beaucoup de gens dans ce domaine qui sont en difficulté parce qu’ils ne disposent plus des fonds sur lesquels ils comptaient pour faire leur travail », confie-t-il.
Malgré ces difficultés, Segal dit être optimiste.
« Personne ne voit les choses aussi négativement que moi chaque jour, mais je crois que notre capacité à avoir un impact signifie qu’au final, nous allons devenir une communauté plus sûre », note-t-il.
comments