Après la guerre, la ville de Shlomi se relève et soigne les traumatismes collectifs
Le maire attend le retour de 95 % des habitants partis à cause des attaques du Hezbollah, promettant espoir et sécurité grâce à la présence de soldats à la frontière avec le Liban
SHLOMI — Un jeudi après-midi récent, trois filles de 14 ans se sont installées dans les gradins d’un gymnase de cette ville frontalière du nord, et ont attendu leur tour pour s’adonner à leur activité favorite : faire des pirouettes, des sauts périlleux et d’autres figures aériennes, propulsées par les puissants rebonds d’un grand trampoline.
Einav Albo, Shahar Katzir et Abigail Shalit font partie des meilleures athlètes de trampoline du pays, dans leur catégorie d’âge. Après avoir passé des mois à se démener pour trouver des endroits où pratiquer leur sport, Shlomi étant devenue inhabitable en raison des roquettes et des drones, elles ont enfin pu reprendre leurs pirouettes et leurs sauts périlleux à l’abri d’un gymnase.
Pendant la guerre, lorsque Shlomi a été évacuée à cause des attaques du groupe terroriste libanais du Hezbollah, le père d’Einav, Aviad Albo, l’entraîneur des filles, a organisé des séances dans des gymnases situés dans d’autres régions du pays.
Et lorsque les salles de sport n’étaient pas accessibles, Albo entraînait ses élèves dans des abris anti-bombes. Même lorsque les roquettes sifflaient, il continuait à assurer le transport des athlètes sur les lieux des entraînements et des compétitions, se couchant avec les enfants sur le trottoir chaque fois qu’une sirène retentissait sur la route.
« Il aurait été plus facile de dire : ‘On se revoit dans deux ans' », a expliqué Albo au Times of Israel. « Mais en tant qu’entraîneur, j’ai estimé qu’il était important d’enseigner aux enfants que même si nous sommes en pleine guerre, nous pouvons continuer de travailler pour nos objectifs. »
Selon les autorités municipales, plus de 70 % des quelque 7 500 habitants de Shlomi sont revenus depuis le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, qui a mis fin à 14 mois de guerre dans le nord du pays. Depuis lors, Albo a intensifié les entraînements de trampoline et de gymnastique, et propose également des cours de remise en forme aux personnes âgées de retour dans la ville.
Pendant la guerre, plus de 8 000 roquettes ont été tirées depuis le Liban vers Israël, ainsi que des centaines de drones et de missiles antichars guidés. Les attaques menées par le Hezbollah contre l’État juif, qui ont débuté en octobre 2023, ont fait 46 morts parmi les civils et 80 parmi les soldats, jusqu’à ce qu’un cessez-le-feu soit conclu fin novembre.
À Shlomi, plus de 420 maisons et bâtiments ont été endommagés par des impacts directs et des explosions. Le gymnase n’a pas été touché, mais son parquet a dû être remplacé en raison de l’usure causée par les soldats, qui l’ont utilisé comme logement de fortune.
Aujourd’hui, malgré quelques revers durant la guerre avec l’Iran, la ville se relève peu à peu. Les habitants se réadaptent à la vie, et retrouvent le sentiment de communauté qu’ils avaient perdu lorsqu’ils avaient été contraints de fuir.
Regarder vers l’avenir
Le maire de Shlomi, Gabi Naaman, est convaincu que 95 % de ceux qui ont quitté la ville seront de retour d’ici la rentrée scolaire, prévue le 1er septembre.
« Nous leur offrons l’espoir et la sécurité », a-t-il indiqué jeudi au cours d’une interview accordée au Times of Israel dans son bureau.
Selon lui, cet optimisme s’explique en partie par le déploiement de soldats israéliens sur une haute crête surplombant cette ville de la Galilée occidentale.
Cette crête, qui marque la frontière avec le Liban, se trouve à moins d’un kilomètre de Shlomi. Avant la guerre, elle permettait au Hezbollah de disposer d’un point de vue privilégié sur la ville. Aujourd’hui, elle est l’un des cinq points stratégiques du sud du Liban où Israël continue de stationner des combattants, afin d’empêcher le groupe terroriste de reprendre pied.
En mars, Israël et le Liban ont tenu des pourparlers directs visant à résoudre des différends de longue date portant sur 13 points litigieux de leur frontière commune, une frontière qui, techniquement, reste une ligne de cessez-le-feu. Naaman a fait savoir qu’il espérait qu’Israël finirait par conclure un accord pour acquérir une partie de la frontière qui zigzague le long de la crête jusqu’aux portes de Shlomi, en échange d’un échange de terres ailleurs dans le pays.
Le major général Ori Gordin, chef sortant du Commandement nord de Tsahal, a récemment annoncé que l’armée israélienne maintiendra sa présence dans le sud du Liban « aussi longtemps que nécessaire, et assurera une défense solide et puissante pour les habitants du nord ».
Les autorités israéliennes ont précédemment fait savoir que Tsahal ne se retirerait des cinq points au Liban que si le Hezbollah déposait les armes, ce que le groupe refuse catégoriquement.
Israël et le Hezbollah se sont affrontés pendant plus d’un an, après que le groupe terroriste libanais a commencé à tirer sur Israël, sans raison, par solidarité avec son allié, le Hamas, au lendemain de l’attaque lancée par le groupe terroriste de Gaza sur le sud d’Israël, massacrant quelque 1 200 personnes, le 7 octobre 2023.
Les tirs de roquettes ont provoqué le déplacement de quelque 60 000 personnes vivant dans le nord d’Israël, parmi lesquels les habitants de Shlomi.
Dès que les habitants ont commencé à revenir, après le cessez-le-feu, les équipes municipales se sont attelées à la réhabilitation des bâtiments, notamment le gymnase et le centre communautaire.
Pour saluer le retour des résidents, la ville a organisé de nombreuses activités pendant l’été, comme des festivals de musique, des animations de rue, des séances de cinéma en plein air et des séances d’enrichissement pour tous les âges.
Naaman s’est donné pour objectif que les « évacués » que la guerre a dispersés à travers le pays reforment « une communauté et renouent des liens entre eux ».
« Deux cent personnes viennent chaque semaine pour danser », a-t-il déclaré. « Nous avons veillé à rouvrir la piscine le plus rapidement possible. »
Naaman ne se contente pas d’une simple reconstruction. Il s’est donné pour objectif une ville de Shlomi en pleine croissance et dynamique et, pour ce faire, met en avant les infrastructures déjà en place afin d’agrandir la communauté.
Il est prévu de doubler la population jusqu’à atteindre 15 000 habitants, a-t-il indiqué.
Peut-on vraiment rentrer chez soi ?
Malgré l’optimisme de Naaman, les habitants de Shlomi ont subi un « traumatisme collectif », a fait remarquer Rotem Ravet Hirsh, psychologue scolaire, qui travaille avec les enfants de la ville.
Les habitants sont habitués à vivre sous la menace des tirs de roquettes et des infiltrations du Hezbollah, a rapporté Hirsh. Jusqu’en 2006, la ville était régulièrement la cible de tirs de roquettes Katioucha lancées depuis l’autre côté de la frontière. En 2002, des terroristes qui s’étaient infiltrés depuis le Liban avaient ouvert le feu sur des automobilistes à la sortie de Shlomi, tuant six personnes.
Durant les années suivantes, la sécurité de Shlomi s’est révélée largement dépendante des fluctuations des tensions avec le Hezbollah. Ces dernières années, la crainte que des terroristes ne creusent des tunnels transfrontaliers pour envahir les communautés proches de la frontière, parmi lesquelles Shlomi, était très courante.
« Les enfants savaient ce qu’on attendait d’eux en cas d’urgence, avant même le 7 octobre », a noté Hirsh. « C’était leur réalité. »
Après le cessez-le-feu, les habitants sont revenus peu à peu dans la ville, et les enfants ont commencé à se réhabituer à leur foyer. Alors est survenue la guerre de 12 jours avec l’Iran, avec ses intenses tirs de roquettes et ses alertes retentissant dans tout le pays. Shlomi n’a pas été directement touchée par les attaques, mais selon Hirsh, les tirs de roquettes ont « réactivé les traumatismes chez les enfants ».
« On a constaté une augmentation du nombre d’actes de vandalisme, de tentatives de suicide et d’appels de personnes demandant de l’aide pour leurs enfants », a fait savoir Hirsh.
Depuis lors, la communauté s’est ressoudée avec l’objectif d’améliorer la situation, mais « cela prendra du temps ».
« Cela fait huit ou neuf ans que nous parlons de résilience », a ajouté Hirsh. « Tous les services municipaux se sont mobilisés pour aider les habitants à se remettre sur pied. Nous avons l’expérience et les connaissances nécessaires pour nous aider à nous relever, ensemble. »
Pour Yochai Kamissa, directeur du département de l’éducation de Shlomi, le plus grand défi pour les parents et les enfants était de revenir habiter dans une petite ville après avoir vécu à Tel Aviv, Jérusalem et Haïfa, des villes plus animées et à l’offre plus variée que cette petite ville, éloignée du centre du pays.
« Nous aimerions proposer davantage de matières, mais notre budget ne nous le permet pas. De plus, Shlomi est éloignée », a expliqué Kamissa. « Les enfants ont vu ce qui se passe ailleurs. Vous imaginez bien que cela rend leur retour plus difficile. »
Les élèves ont également appris dans différentes écoles, avec des méthodes d’enseignement différentes, a-t-il poursuivi. Les enseignants doivent aider les élèves à s’adapter. Ils doivent également aider les élèves qui ont pris du retard pendant la période d’évacuation à combler leurs lacunes.
« Les enfants ont vécu dans l’incertitude pendant si longtemps. Ils vont lentement reprendre confiance en eux », a-t-il confié. « Ils ne sont pas encore tout à fait revenus à la normale, mais tout ira bien pour eux. »
Katzir, qui a été évacuée à Hadera, a raconté qu’elle passait quatre heures par jour dans les transports pour se rendre à l’école, puis à son entraînement de trampoline, et enfin pour retourner à son domicile temporaire. Elle faisait ses devoirs pendant le trajet.
Aujourd’hui, les trois amies sont de retour en terrain connu, et s’entraînent cinq jours par semaine pour perfectionner leurs figures sur le trampoline. Elles ont même découvert une astuce importante pour mieux sauter.
« Pas de pizza avant l’entraînement », a précisé Katzir.
Albo – l’entraîneur et père de la gymnaste – fait le tour du gymnase, aidant les plus jeunes à courir et à faire des roulades sur les tapis de sol tout en surveillant les plus grands sur les trampolines.
« Disposer d’un cadre aide les enfants sur les plans mental et émotionnel », a-t-il déclaré. « L’idée centrale est de leur offrir une base stable. »