Après l’exil, l’autre drame pour les réfugiés sur-qualifiés : le déclassement social

40 % des réfugiés sont sur-qualifiés dans leur emploi ou n'arrivent pas à renouer avec le métier d'origine, selon une ONG spécialisée dans leur inclusion socio-économique

Fichier : Des réfugiés ukrainiens à la frontière, à Palanca, en Moldavie, le 14 mars 2022. (Crédit : Yossi Zeliger/Flash90)

Ne dites surtout pas à Sameh Abdullah qu’il est un migrant. Le terme l’horripile. C’est « Dr Abdullah » et il y tient. Même si le médecin yéménite n’a jamais pu exercer en France où, comme nombre de réfugiés hautement qualifiés, il subit un vertigineux « déclassement ».

Lorsqu’il quitte son pays ravagé par la guerre, en 2021, l’ancien urgentiste de 40 ans a pourtant l’impression que les étoiles sont alignées pour un nouveau départ. A l’époque, la pandémie de Covid-19 exacerbe les besoins de blouses blanches en France.

« Je pensais que mes problèmes étaient derrière moi », se souvient Sameh Abdullah. Il déchante très vite : les médecins étrangers non-Européens ne peuvent pas exercer sans avoir passé de nouveaux examens, faute de reconnaissance des diplômes.

« Je me sens complètement bloqué », expose à l’AFP le Dr Abdullah, qui a suivi ses sept années d’études en anglais au Yémen et qui doit désormais passer un test de français auquel il a échoué l’an dernier. « J’ai de l’expérience, je suis qualifié, motivé. Je ne comprends pas pourquoi tout est rendu si difficile », rumine le médecin devenu allocataire du RSA à Bordeaux, après dix-huit mois sous perfusion de l’allocation pour demandeurs d’asile.

La raison ? Sur son CV, il refuse d’éluder sa carrière médicale. « Donc Pôle emploi dit que je suis sur-qualifié même pour les petits boulots. »

« Gâchis » 

Comme lui, 40 % des réfugiés sont sur-qualifiés dans leur emploi ou n’arrivent pas à renouer avec le métier d’origine, selon l’ONG Singa, spécialisée dans leur inclusion socio-économique, qui mène en juillet une campagne de sensibilisation contre ce déclassement.

Non-reconnaissance des diplômes, barrière de la langue, manque de réseau… les causes du phénomène sont largement documentées.

Tout comme son ampleur : si l’on compare l’emploi des réfugiés dans le pays d’origine et en France, la part des ouvriers passe de 22 à 46 %, soulignait une étude de l’Ifri (Institut français des relations internationales) en 2022. Pour les cadres et professions intellectuelles, la courbe s’inverse : 10 % à l’origine, 2 % à l’arrivée.

Benoît Hamon à La Fête de la Rose du PS 44, à Préfailles, le 15 septembre 2009. (Crédit : Pleclown/CC SA 3.0/Wikimedia commons)

« C’est un immense gâchis », déplore l’ancien ministre socialiste Benoît Hamon, désormais patron de Singa. « D’abord pour les personnes concernées mais aussi pour nous, avec des conséquences en termes de performance pour les entreprises et de cohésion sociale », observe le dirigeant, qui invite à s’attaquer également aux autres freins que sont « le racisme et les discriminations ».

« Pourquoi ne pas s’inspirer de l’Allemagne, qui a un programme de remise à niveau pour les médecins syriens ? », interpelle également Camila Rios Armas, responsable de l’association UniR (Universités réfugiés), qui accompagne de nombreux « déclassés » contraints de reprendre des études.

En attendant, les réfugiés s’engagent dans un « parcours du combattant » qui « s’ajoute aux traumatismes de l’exil », reprend Benoît Hamon.

« Honte »

Pour Hamze Ghalebi, la traversée du désert a duré « dix ans ». Ingénieur de formation, l’Iranien de 41 ans a fui son pays après la présidentielle de 2009, alors qu’il dirigeait un think-tank proche de l’ex-Premier ministre Mir Hossein Mousavi. Après la prison, c’est l’exil, d’abord à pied par le Kurdistan irakien, puis l’arrivée en France en 2010.

« J’avais perdu ma finesse linguistique, qui était mon point fort. Le déclassement a été extrêmement dur à vivre », raconte le gaillard au visage rond qui a enchaîné les petits boulots, notamment dans une station-essence.

Jusqu’à sombrer mentalement. « J’étais arrivé à la conclusion que ça valait le coup de rentrer, passer cinq ans en prison (condamnation dont il a écopé après son exil, Ndlr) mais pouvoir être quelqu’un à nouveau », lâche-t-il dans un français impeccable teinté d’amertume.

Pendant des années, Hamze Ghalebi a « caché » son statut de réfugié, une « honte ». « Ça me rappelait que je n’étais plus rien, alors que chez moi ma parole comptait. Quand j’entendais le mot ‘réfugié’, je commençais à transpirer. »

Il sèche aussi les cours de français, où l’on « traite les réfugiés comme des petits enfants ».

Désormais, Hamze Ghalebi est « en paix ». Il ne retrouvera peut-être jamais l’aura ni la position sociale dont il était auréolé en Iran. C’est entendu. Le « capital social, c’est le plus difficile à reconstruire », philosophe-t-il.

Mais il a décidé de faire de son itinéraire une force. Il dirige aujourd’hui une entreprise qui « résout les problèmes bancaires des nouveaux arrivants », un sujet qu’il « connaît bien », plaisante l’Iranien, attablé à la Station F, campus parisien où sa start-up est incubée.

Après 13 ans d’exil, il se jauge à 20 % de ses capacités. « Et pour en arriver là, il a déjà fallu faire 10 fois plus d’efforts pour 100 fois moins de résultats. »

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