Argentine : Une définition antisémite du mot « juif » maintenue malgré la justice

Deux ans après l’injonction d’un juge argentin, l’Académie royale espagnole maintient le sens « avare ou usurier », suscitant de nouvelles critiques des organisations juives

Le mot « antisémite » dans un ancien dictionnaire à la couverture texturée. Illustration. (Crédit : goglik83/iStock via Getty Images)

BUENOS AIRES, Argentine (JTA) – Deux ans après la décision d’un juge argentin ordonnant le retrait d’une définition du mot « juif » assimilant celui-ci à une personne « avare ou usurière », l’Académie royale espagnole (RAE) ne s’est toujours pas conformée à cette injonction, suscitant de nouvelles critiques des organisations juives à l’origine de la procédure.

Cette définition s’inscrit dans des siècles de préjugés antisémites associant les Juifs à la cupidité et au prêt d’argent à des taux usuraires, des stéréotypes véhiculés notamment par des personnages littéraires tels que Shylock, dans Le Marchand de Venise de Shakespeare.

La RAE, institution de référence en matière de langue espagnole établie à Madrid, défend toutefois son refus d’appliquer l’ordonnance rendue en septembre 2024 par un juge fédéral argentin. Elle fait valoir que son dictionnaire a vocation à refléter les usages de la langue, y compris dans leurs acceptions péjoratives.

Les organisations juives estiment, pour leur part, que le maintien de cette définition contribue à perpétuer un cliché antisémite.

« Nous comprenons que le dictionnaire reflète la manière dont certaines personnes utilisent la langue, mais il est également vrai que beaucoup de gens apprennent grâce au dictionnaire », a déclaré le mois dernier à la Jewish Telegraphic Agency (JTA) Ariel Siedler, du Congrès juif latino-américain (CJL), chargé du suivi de la discrimination en ligne. « C’est pourquoi l’ajout de cette définition nous paraît préjudiciable. Notre objectif était d’éviter que le dictionnaire ne contribue à renforcer et à perpétuer la discrimination. »

La décision de 2024 avait été rendue un mois après le dépôt d’une plainte pénale par le CJL et la DAIA, principale organisation représentative de la communauté juive d’Argentine, contre Santiago Muñoz Machado, directeur de l’Académie, et plusieurs autres responsables. Les plaignants les accusaient « d’incitation à la haine contre la communauté juive au moyen d’une définition discriminatoire du mot ‘juif’ ».

Lorsque le jugement avait été rendu, Muñoz Machado avait indiqué à l’agence de presse espagnole EFE qu’il l’examinerait, bien qu’il ne soit pas exécutoire en Espagne, par respect pour la justice argentine et le Congrès juif mondial, dont relève le CJL.

Vue de l’intérieur de la bibliothèque de l’Académie royale espagnole (Crédit : Albeins/Wikimedia Commons via la JTA)

« Il s’agit d’une décision judiciaire ; nous l’accueillons donc avec le plus grand respect, d’autant plus que parmi les requérants figure le Congrès juif mondial », avait-il déclaré à EFE.

Il avait toutefois réaffirmé la position qu’il avait déjà exposée au CJL en 2023, lorsque l’organisation juive avait directement demandé à l’Académie de supprimer cette définition.

« Si l’[Académie] définit le mot ‘juif’ comme ‘avare’, c’est parce que c’est ainsi que les gens l’utilisent », avait-il expliqué.

Il avait souligné que les dictionnaires consignent les usages de la langue plutôt qu’ils ne les créent, et que la suppression d’une définition n’empêcherait pas nécessairement son emploi.

Le Dictionnaire de la langue espagnole, accessible en ligne sur le site de l’Académie, recense cinq acceptions du mot espagnol « judío » (« juif »). Les quatre premières renvoient à « hébreu », à une personne « qui professe le judaïsme », à un « natif de Judée, pays de l’Asie antique » ou à ce qui « appartient ou se rapporte à la Judée ou aux Juifs ».

La cinquième désigne une personne « avare ou usurière ».

En 2021, année où le CJL avait adressé sa première réclamation à l’Académie, le dictionnaire a commencé à assortir cette définition de la mention « offensant ou discriminatoire », selon IEDRA, un site spécialisé dans l’évolution des usages de la langue espagnole.

Les dictionnaires anglophones recensent eux aussi les sens antisémites du mot « Jew », en précisant que ces emplois sont offensants.

Les défenseurs du dictionnaire de l’Académie royale espagnole invoquent sa vocation pédagogique pour justifier le maintien de cette définition.

« Le dictionnaire sert à expliquer et à comprendre. Sans recenser les différents sens que peut prendre un mot, il serait impossible de lire et de comprendre correctement les textes anciens comme modernes », avait expliqué au quotidien El País le romancier espagnol Arturo Pérez-Reverte, membre de l’Académie, en 2024, au moment du jugement argentin.

« Le dictionnaire de la RAE n’a pas vocation à faire la police de la langue, mais à en consigner les usages, à la manière d’un notaire qui dresse un procès-verbal de la façon dont elle était employée autrefois et dont elle l’est aujourd’hui », avait-il ajouté.

Le romancier et journaliste espagnol Arturo Pérez-Reverte pose pour une photo lors de la promotion de son livre Sidi, à Miami, le 22 novembre 2019. (Crédit : Wilfredo Lee/AP)

Il existe pourtant un précédent. En 2023, l’avocat espagnol Borja Luján Lago avait obtenu de l’Académie qu’elle supprime une définition du mot « avocat » présentant les membres de cette profession comme des personnes bavardes, qui embrouillent les choses et parlent à tort et à travers.

Forte de ce précédent, la communauté juive du Panama avait sollicité l’avocat espagnol pour obtenir à son tour le retrait de la définition offensante du mot « juif ». Plus de 20 organisations juives des États-Unis et d’Amérique latine s’étaient jointes à cette démarche.

Fondée en 1713 et installée à Madrid, l’Académie royale espagnole fait autorité en matière de langue espagnole. Elle travaille à l’harmonisation des normes linguistiques avec 22 autres académies, principalement en Amérique latine.

Selon le rapport 2025 de l’Instituto Cervantes, environ 636 millions de personnes parlent espagnol dans le monde. Les plus importantes populations hispanophones se trouvent notamment au Mexique (138 millions), aux États-Unis (65,5 millions), en Colombie (53,1 millions), en Espagne (48,9 millions) et en Argentine (47,5 millions).

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