Armement : la Suisse privilégie Israël et invoque la neutralité pour écarter l’Ukraine
Lors de son discret déplacement à Tel-Aviv pour faire le point sur les contrats en souffrance, le chef d'Armasuisse a confirmé le partenariat avec Israël et son refus de travailler avec Kiev
En Suisse, au moment où la torpeur estivale s’empare des ministères, le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) redouble d’activité diplomatique et militaire.
Comme le révèle un article du quotidien suisse Le Temps, relayé par le média en ligne Watson, ce ne sont pas moins d’une dizaine de rencontres internationales et huit déplacements à l’étranger qui ont été programmés en juillet dernier.
Parmi ces déplacements entre lesquels se détachent la visite du chef du Département, Martin Pfister, à Paris et Stockholm, ou celles du chef des armées, Benedikt Roos, aux États-Unis, au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine —, une mission se distingue par sa confidentialité.
En effet, les 13 et 14 juillet derniers, le patron d’Armasuisse (l’Office fédéral de l’armement), Urs Loher, s’est rendu en « voyage de service » en Israël pour s’entretenir avec des représentants du ministère israélien de la Défense et des industriels.
Contrairement aux autres missions officielles de l’armée, l’identité des interlocuteurs israéliens n’a pas été révélée. Interrogée par Le Temps, la porte-parole d’Armasuisse, Lea Ryf, a expliqué : « Pour des raisons de sécurité, ainsi que pour protéger la vie privée des personnes concernées ainsi que la confidentialité, aucune autre information ne sera communiquée sur les personnes concernées ou leurs fonctions. »
Selon les informations obtenues par Le Temps et Watson, cette visite visait avant tout à évaluer l’avancement de trois projets d’acquisition militaires stratégiques menés avec des partenaires israéliens, dont les indicateurs de suivi (objectifs, finances, personnel et délais) sont au rouge selon les derniers pointages de février 2026.
Le premier dossier sensible concerne les drones de reconnaissance (ADS 15). Le dernier des six appareils prévus, qui aurait dû être livré en 2020, ne le sera finalement qu’en 2027, avec sept ans de retard. Malgré une série de fiascos techniques et financiers, Martin Pfister a confirmé la commande l’automne dernier, rappelant que la Confédération avait déjà engagé 240 millions de francs suisses sans perspective de remboursement. La facture totale s’élève désormais à 298 millions de francs suisses, soit 30 millions de plus que le budget initial.
Le Temps rappelle d’ailleurs qu’un couple gazaoui et trois associations ont saisi la justice suisse pour contester cet achat.
Le deuxième projet dans le collimateur des autorités concerne le système intégré d’exploration et d’émission radio (Ifass), également affecté par des difficultés de suivi.
Enfin, le troisième volet porte sur le sous-projet de modernisation des communications mobiles. Ce chantier global, destiné à numériser le réseau et uniformiser les systèmes de communication de l’armée via l’utilisation partagée de réseaux civils, représente un investissement massif de 1,68 milliard de francs suisses. Selon le DDPS, l’état d’avancement de ce chantier est « insuffisant », contraint par des finances « limitées » et un calendrier « retardé ».
Le déplacement d’Urs Loher n’a pas donné lieu à la conclusion de nouveaux contrats, mais le chef d’Armasuisse en a profité pour se renseigner sur les dernières technologies israéliennes de lutte anti-drones. L’office fédéral précise toutefois qu’il n’y a « pour l’instant aucune intention concrète d’acquérir » ces matériels.
Ces arbitrages interviennent alors que le Conseil fédéral a fixé en juin 2025 une nouvelle politique d’acquisition : 60 % du volume doit être réalisé en Suisse, 30 % en Europe, et les 10 % restants hors du continent européen.
Armasuisse a reconnu pour Le Temps que ces cibles n’étaient pas encore pleinement atteintes, sans pour autant préciser le poids réel des fournisseurs israéliens ou des lourds contrats américains (F-35 et missiles Patriot) conclus avant cette réforme.
Le maintien de cette collaboration avec Israël suscite une vive polémique au regard de la doctrine traditionnelle de neutralité helvétique.
Sollicité par Le Temps sur l’éventualité d’une coopération technique avec l’Ukraine — une référence mondiale en matière de drones et systèmes anti-drones —, Armasuisse a exclu toute démarche avec Kiev : « Il n’existe actuellement aucune coopération en matière d’armement entre la Suisse et l’Ukraine. […] Il convient toutefois de respecter les dispositions légales en matière d’acquisitions et de neutralité, ainsi que les éventuelles sanctions. »