Au mémorial de Buchenwald, le triomphe de l’extrême droite vu comme une menace

Le chef de file de l'AfD en Thuringe est un ancien professeur d'histoire et l'une des figures les plus radicales du parti, plaidant pour rompre avec la culture de repentance des crimes nazis

Jens-Christian Wagner, directeur de la fondation Buchenwald et Mittelbau-Dora, s'exprime lors de la cérémonie de commémoration du 79e anniversaire de la libération du camp de concentration nazi de Buchenwald sur le site commémoratif du camp à Buchenwald, près de Weimar, dans l'est de l'Allemagne, le 14 avril 2024. (Crédit : JENS SCHLUETER / AFP)

Les menaces de mort n’étonnent plus le directeur du mémorial du camp de concentration de Buchenwald. Avec la victoire inédite de l’extrême droite allemande à une élection régionale, il s’attend à des jours encore plus difficiles.

« Mes collègues et moi sommes bouleversés et déprimés depuis dimanche soir », confie à l’AFP Jens-Christian Wagner à la tête de la fondation qui administre l’ancien camp nazi.

La région de Thuringe, où se trouve le site, a vu triompher le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) au scrutin de dimanche. Pour la première fois, les députés d’extrême droite seront les plus nombreux au parlement de ce petit Land de l’est de l’Allemagne.

« Les opinions dirigées contre notre mémorial vont se renforcer et ce sera de plus en plus difficile de changer l’avis des gens », grimace Jens-Christian Wagner.

Le chef de file de l’AfD en Thuringe est un ancien professeur d’histoire, Björn Höcke, et l’une des figures les plus radicales du parti, plaidant pour rompre avec la culture de repentance des crimes nazis, un héritage de l’après-guerre longtemps indiscutable.

En 2017, il avait qualifié le Mémorial de la Shoah, à Berlin, de « monument de la honte ».

Björn Höcke, co-dirigeant du parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) dans l’Etat fédéral de Thuringe (est), attend une séance de son procès pour l’utilisation présumée de phrases nazies, au tribunal régional de Halle, dans l’est de l’Allemagne, le 14 mai 2024. (Crédit : Ronny Hartmann/Pool/AFP)

Menaces de mort

La fondation commémorera l’an prochain les 80 ans de la libération du camp de Buchenwald, le premier où sont entrées les troupes américaines le 11 avril 1945.

« Peut-être que rien ne va se passer comme prévu, peut-être qu’on devra réinstaller un poste de police », envisage l’historien.

Ce fut déjà le cas dans les années 1990 à cause d’incursions répétées de groupes néonazis.

Jens-Christian Wagner a reçu quatre menaces de mort récemment, après avoir envoyé une lettre à 350 000 habitants du Land pour les convaincre de ne pas voter AfD.

Et les attaques se multiplient ces dernières années, sur les réseaux sociaux de la fondation, « inondés de contenus révisionnistes », comme sur le lieu de mémoire.

Des arbres plantés en hommage aux survivants ont été abattus, des croix gammées gravées dans le camp.

Rempli de provocations antisémites, le livre d’or des visiteurs a même été retiré.

Les responsables de ces actes « sont des idiots sans motivation politique et ne représentent pas l’AfD », assure Uwe Baumann, 63 ans, venu visiter le camp avec des amis hongrois.

L’homme, « horrifié » par les crimes nazis, traverse une vaste plaine ceinte de barbelés, près de l’ancien crématorium.

Entre 1937 et 1945, 56 000 personnes ont péri à Buchenwald. Des milliers de Juifs font partie des victimes, mais aussi des Roms, des opposants politiques au régime d’Hitler, des homosexuels ou des prisonniers de l’Union soviétique.

« On voit l’AfD comme une brebis galeuse mais elle n’a pas de problème avec le passé nazi », assure le retraité.

Prisonniers du camp de concentration allemand de Buchenwald, où des milliers de Juifs ont été incarcérés après la Nuit de cristal en 1938 (Crédit : domaine public)

Culture mémorielle

« L’AfD ne se contente pas de minimiser les crimes nazis, mais diffuse également des références positives au nazisme », rétorque Jens-Christian Wagner.

Dernier exemple: Björn Höcke a inséré une chanson du poète Franz Langheinrich, un des artisans de la politique culturelle nazie dans les années 1930, dans son programme électoral, assure M. Wagner.

Cette année, la justice l’a condamné deux fois à une amende pour avoir sciemment utilisé un slogan d’un groupe paramilitaire nazi lors de meetings.

« En relativisant la Shoah, Björn Höcke nie aussi les fondements de la démocratie allemande », constate Lorenz Blumenthaler de la fondation Amadeu Antonio.

La culture mémorielle n’a pas été « imposée par le gouvernement » mais « vient de la société civile », rappelle le porte-parole de cette ONG engagée contre l’extrême droite.

« Il y a des forces politiques qui, aujourd’hui, contestent à nouveau (les crimes nazis), les relativisent ou les minimisent (…) Nous en avons profondément honte », a dénoncé le président allemand Frank-Walter Steinmeier lundi.

En Thuringe, tous les autres partis ont refusé de s’allier à l’AfD pour constituer un gouvernement.

Mais l’extrême droite pourrait tout de même influencer le financement du mémorial, assuré à 50% par la région, redoute M. Wagner.

Comment contrer « l’hégémonie culturelle » de l’AfD ? Le mémorial veut renforcer sa présence sur les réseaux et réfléchit à investir TikTok.

Un espace saturé par l’AfD et la désinformation, mais où « certains influenceurs expliquent très bien aux plus jeunes le travail de mémoire », note Lorenz Blumenthaler.

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