Au « Sukkoberfest » de Berlin, les jeunes Juifs trinquent et s’interrogent
Face à l'essor de l'antisémitisme et des succès politiques des extrêmes, des participants au festival évoquent un climat dégradé
BERLIN — Mardi soir, une soixantaine de jeunes Juifs se sont retrouvés à la congrégation orthodoxe Kahal Adass Jisroel de Berlin, avec des etrogs, des lulavs et des kippot, mais aussi des dirndls, des lederhosen et de grosses quantités de bière.
Eugene Zakopaylo, le principal organisateur du « Sukkoberfest » — un mix entre la fête juive de Souccot et le célèbre Oktoberfest —, évoque un « Souccot avec une touche d’originalité ».
Notamment grâce à la bière qui coule à flots, l’événement est parvenu à faire venir des Juifs de tous horizons. Entre les tables dressées dans la soukka, on entendait autant de russe et d’anglais que d’hébreu ou d’allemand.
« Nous avons voulu rassembler des Juifs religieux et laïcs, y compris ceux qui sont éloignés du judaïsme », explique Zakopaylo, le chef de projet de l’évènement, âgé de 38 ans.
Le Sukkoberfest est l’œuvre du collectif « Jewish Berlin », né peu après le pogrom du Hamas du 7 octobre 2023 en Israël sous la forme d’un groupe WhatsApp destiné à faire se connaître les jeunes juifs. Ce groupe s’est développé et a d’ores et déjà donné lieu à des événements récurrents, parfois organisés en coopération avec des congrégations établies, dans le but de rapprocher les Juifs de Berlin dans un contexte de regain de l’antisémitisme.
Les fêtards semblaient s’amuser, buvant de la bière bavaroise et se souhaitant « Chag sameach » en hébreu, mais tous disaient, une fois interrogés, que la situation des Juifs en Allemagne n’avait jamais été aussi mauvaise de leur vivant. À tel point que, du fait de la poussée d’antisémitisme enregistrée durant la guerre contre le Hamas à Gaza et la situation politique fracturée, nombre d’entre eux se demandent s’il est temps de faire leurs bagages pour rallier des cieux plus cléments.
« Quand la politique bascule à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, ce n’est jamais bon pour les Juifs », explique Daniel Stelzer. « Dans la situation actuelle, je me sens impuissant. »
Comme c’est désormais la norme, les participants inscrits en ligne ont dû donner le nom de deux connaissances prêtes à se porter garantes pour eux. Le lieu exact n’a été annoncé que la veille, et des policiers ont monté la garde à l’extérieur tout au long de la nuit.
De telles mesures de sécurité font partie du quotidien de la communauté juive d’Allemagne depuis des décennies. Pourtant, les personnes qui se sont confiées au Times of Israel lors de ce Sukkoberfest estiment que la vie des Juifs en Allemagne est beaucoup plus difficile depuis ces trois dernières années.
Les statistiques officielles de la police confirment ce sentiment viscéral, avec une forte hausse des actes antisémites depuis le 7-Octobre. Les autorités ont enregistré 2 641 actes antisémites en 2022 et 6 548 en 2025, dont 156 crimes violents.
Partir ou rester ?
Pour Ron Siedner, le 7-Octobre est un « tournant majeur » pour la communauté juive et lui-même. Cet homme de 53 ans est né à Berlin mais il a décidé de quitter la ville.
« Jamais je n’aurais pensé faire mon alyah un jour », se confie-t-il en évoquant l’émigration vers Israël, « mais aujourd’hui, Israël ressemble plus à un foyer que Berlin. »
Siedner, qui est agent immobilier, a créé une activité en Israël avant son départ. De son point de vue, l’économie florissante d’Israël est une autre raison de ce départ.
Il avait déjà pris sa décision mais la victoire du parti d’extrême gauche Die Linke aux élections régionales de Berlin, le 20 septembre dernier, est comme il le dit ironiquement, « la cerise sur le gâteau ». Il est désormais certain qu’il n’a plus rien à faire dans sa ville natale.
Les extrêmes politiques gagnent du terrain en Allemagne. Die Linke est arrivée en tête à Berlin et mène actuellement des négociations en vue d’une coalition, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) l’a emporté haut la main à l’Est, dans les Lander de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et de Saxe-Anhalt, à quelques voix seulement de la majorité absolue, dans ce dernier, en position pour empêcher la formation d’un nouveau gouvernement.
Les dirigeants de la communauté juive reprochent depuis longtemps à ces deux partis d’avoir un problème avec l’antisémitisme et de représenter une menace pour la vie juive en Allemagne.
Lors d’une conférence de presse tenue dans la foulée des élections régionales, le chancelier Friedrich Merz, dont les chrétiens-démocrates conservateurs ont subi de lourdes pertes, a déclaré que la vie juive en Allemagne « n’était plus sûre ». Il a qualifié la situation de « honte » pour le pays et s’est engagé à tout faire « pour la maîtriser ».
Si les propos du chancelier ont fait la une des médias israéliens et juifs un peu partout dans le monde, peu de participants au Sukkoberfest en ont entendu parler. Ceux qui en ont eu vent n’ont pas été impressionnés. Nombre d’entre eux reconnaissent que les partis allemands traditionnels et la police protègent la vie juive, mais ils sont peu nombreux à estimer qu’ils parviendront à inverser la tendance.
Ceux qui restent… pour l’instant
Il y a sept ans de cela, Stelzer, qui a aujourd’hui 35 ans, a quitté le Brésil pour venir s’installer à Berlin, là où ses grands-parents avaient vécu avant de fuir les nazis. Pour l’instant, il dit vouloir rester. « J’aime l’Allemagne », déclare-t-il.
Si toutefois l’AfD arrivait au pouvoir à l’issue des prochaines élections fédérales, il y repenserait. Dans les sondages nationaux, le parti, souvent accusé de minimiser les crimes nazis, devance la CDU, le parti actuellement au pouvoir. Mais en l’état actuel des choses, aucun des autres partis ne se dit prêt à former un gouvernement avec lui.
« Les choses pourraient être bien meilleures, mais elles pourraient aussi être pires », estime Stelzer.
C’est un sentiment partagé par de nombreuses personnes ce soir-là.
Pour Carol, qui n’a pas souhaité donner son nom de famille, l’Allemagne est un endroit aussi propice à la vie des Juifs que n’importe quel autre.
« Évidemment, il y a moins d’antisémitisme en Israël, mais il faut pouvoir vivre dans une zone de guerre permanente. »
Carol, qui est trentenaire, a quitté les États-Unis où elle est née pour Berlin il y a de cela trois ans. Dans son pays d’origine, dit-elle, la communauté juive, nombreuse, rend la vie en tant que Juif un peu plus facile. « Mais là-bas aussi, les choses semblent s’aggraver. »
« Dans l’ensemble, j’apprécie de vivre à Berlin, malgré ces sentiments partagés », nuance-t-elle.
La plupart des fêtards venus pour cet événement ont la trentaine, et pour beaucoup, la question est de savoir s’ils veulent fonder une famille en Allemagne.
Liad, Israélien de 36 ans qui vit à Berlin depuis 2019, a eu avec son épouse une fille aujourd’hui âgée de 18 mois. Il y a une garderie à côté de chez eux mais ils ont choisi une garderie juive située de l’autre côté de la ville.
« Nous vivons dans un quartier très arabe », explique-t-il. « La seule raison pour laquelle nous nous entendons avec nos voisins, c’est que je ne leur dis pas que je suis un Israélien sioniste qui a fait son service militaire dans l’armée israelienne. »
Pour l’heure, cette « vie incognito », comme il le dit, fonctionne pour la petite famille – et encore. « Mais un jour, nous devrons retourner en Israël. » À terme, il souhaite que sa fille grandisse dans un endroit où elle n’aura pas à cacher qui elle est.
L’an prochain à Jérusalem ? Ou à Berlin ?
Chawa et David Perushev sont arrivés à la même conclusion.
« Avant de nous marier, nous avons convenu de faire rapidement notre alyah et de fonder notre famille en Israël », explique David, qui porte un lederhosen et des tzitzit.
Ils ont fait ce choix en dépit de leurs profondes racines en Allemagne : David est en effet arrivé d’Ukraine lorsqu’il était adolescent, il y a 25 ans, et Chawa est née et a grandi près de Munich.
Selon Chawa, de plus en plus de Juifs d’Allemagne envisagent l’alyah.
« Beaucoup en parlent depuis longtemps mais hésitaient à franchir le pas », souligne-t-elle. « Mais pour beaucoup, les récents développements politiques ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. »
Jusqu’à présent, les chiffres officiels ne montrent aucune augmentation du nombre d’immigrants en Israël au départ de l’Allemagne. Depuis 15 ans, ce chiffre tourne autour de 200 par an. Mais à écouter les conversations au Sukkoberfest, on a l’impression que, du moins chez les jeunes Juifs, cela pourrait bientôt changer.
Zakopaylo, l’organisateur de l’événement, se montre prudent lorsqu’il est interrogé sur l’avenir de la communauté juive d’Allemagne.
« Nous ressentons de l’inquiétude », confie-t-il, « mais nombre d’entre nous, moi y compris, veulent continuer à rassembler les Juifs et organiser des événements comme celui-ci. »
L’an prochain, il espère pouvoir à nouveau boire des bières et partager des etrogs au Sukkoberfest de Berlin.