Australie : le fragile fil du dialogue entre Juifs et musulmans après l’attaque à Bondi Beach
Face aux tensions record et au regain d'antisémitisme depuis le 7-Octobre, les leaders inter-religieux s'accrochent plus que jamais au maintien d'un lien fragile
MELBOURNE, Australie – C’est par une nuit d’hiver venteuse, en juin 2025, que deux réfugiés somaliens arrivent à l’aéroport de Melbourne. Il s’agit de Naima, qui a eu le bras coupé par des terroristes d’al-Shabaab, et Feisal, qui s’est vu accorder l’asile en Australie.
Six Juifs sont là pour souhaiter la bienvenue aux deux musulmans. Ces amis de longue date ont été réunis par Nicole Schlesinger, une juive qui vit à Melbourne et a entendu parler d’un programme des autorités australiennes qui met en relation des bénévoles avec des réfugiés tout juste arrivés. En plus de les accueillir, les Australiens ont pour mission de collecter des fonds et de les aider à trouver un logement.
Au départ, les six amis craignent que des musulmans ne soient pas à l’aise avec un groupe juif. Mais pour Naima et Feisal, ce n’est pas du tout un problème.
Au fil du temps, ils finissent par se considérer les uns les autres comme les membres d’une grande famille.
Cette amitié inter-confessionnelle, qui a récemment eu les faveurs de l’émission de télévision « Australian Story », est l’un des rares exemples de bonne entente israélo-musulmane en des temps où ces relations sont soumises à des pressions extrêmes.
Installé à Melbourne, le rabbin Ralph Genende joue le rôle de coordinateur inter-confessionnel auprès du Conseil des affaires australo-israéliennes et juives : cela fait des dizaines d’années qu’il travaille dans les relations inter-religieuses. Il estime, de mémoire d’homme, que la relation entre Juifs et musulmans est à son niveau le plus bas.
« La situation actuelle est précaire. Les anciennes relations n’existent plus et il y a de l’hostilité, en particulier de la part de la communauté musulmane palestinienne. Il y a de la peur, de la douleur, des traumatismes et de la méfiance des deux côtés de la fracture israélo-musulmane », explique-t-il au Times of Israel.
Depuis le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 et l’attentat terroriste survenu pour Hanoukka à Bondi Beach, à Sydney, en décembre 2025 – l’attentat le plus meurtrier de l’histoire en Australie et la deuxième fusillade de masse la plus meurtrière – la confiance entre communautés juives et musulmanes s’est dissipée, même si des individus des deux côtés continuent de travailler pour faire vivre le dialogue.
Ces dernières années, les Juifs australiens ont subi la plus forte vague d’antisémitisme de la récente histoire du pays. Des synagogues ont été attaquées au cocktail Molotov, des écoles juives et des garderies ont été obligées de déployer des mesures de sécurité sans précédent, des maisons et des commerces appartenant à des Juifs ont été vandalisés, et des centaines d’incidents – menaces, harcèlement et intimidation contre des Juifs – ont été enregistrés partout en Australie.
Les retombées de la fusillade de Bondi, qui a fait 15 morts, ont donné lieu à d’autres actes de violence antisémite qui ont renforcé le sentiment d’insécurité de nombreux Juifs australiens. La Commission royale sur l’antisémitisme et la cohésion sociale, créée après les attaques de Bondi, a entendu des témoignages indiquant que l’antisémitisme est aujourd’hui plus organisé, plus visible et plus accepté, socialement parlant, qu’à tout autre moment de ces dernières décennies.
Les deux auteurs du massacre de Bondi sont des musulmans australiens d’origine indienne ; selon la police, ils se sont radicalisés au travers de l’idéologie de l’État islamique. L’enquête sur l’existence de relations avec des organisations se poursuit.
Depuis Bondi, le coordinateur inter-confessionnel Genende a remarqué une dégradation ininterrompue des relations.
« La communauté musulmane est diverse et nombreuse. Comme dans toutes les religions, il y a des zélotes haineux et des interlocuteurs passionnément modérés. Pour le moment, il semble que les zélotes l’emportent sur la majorité des musulmans ici », explique-t-il.
À Sydney, des tensions souterraines
À Sydney, le rabbin Zalman Kastel dirige Together for Humanity, une organisation éducative à but non lucratif qui travaille avec les communautés scolaires pour lutter contre les préjugés en apprenant aux élèves à accepter la différence.
Kastel continue le travail inter-confessionnel malgré les difficultés, qui sont quotidiennes. On l’invite régulièrement à prendre la parole dans des organisations ou des écoles musulmanes partenaires, et aucun des animateurs de son groupe ni aucun Musulman membre du conseil d’administration n’a démissionné. Mais la tension couve.
« Dans l’ensemble, la dynamique inter-confessionnelle entre Juifs et musulmans n’est pas en très bon état », commente-t-il.
« Il y a beaucoup de musulmans et de Juifs qui n’ont jamais de contacts. Il y a des personnes qui parlent de choses importantes sur des sujets qui rapprochent. Il y a de la coopération, mais il y a aussi des personnes qui sont réticentes », ajoute-t-il.
Il y a des tensions depuis que le Hamas a déclenché la guerre à Gaza suite au pogrom du 7-Octobre, mais Kastel se dit rassuré par le nombre de dirigeants religieux musulmans qui ont pris contact avec lui au lendemain de l’attaque de Bondi.
Pour ces dirigeants, la tragédie a été l’occasion de se réunir et d’exprimer sa solidarité envers une communauté juive endeuillée. Certains ont contacté Kastel pour lui présenter leurs condoléances, et quelques-uns lui ont même demandé d’organiser des rendez-vous privés pour que de hauts dirigeants musulmans australiens à Sydney rencontrent des dirigeants juifs et l’une des familles juives endeuillées.
« Nombre de musulmans ont pris contact avec moi. De très hauts dirigeants musulmans sont allés réconforter des personnes endeuillées qui ont perdu un être cher à Bondi. Il y a bien évidemment eu des tensions entre communautés depuis Bondi, mais j’ai aussi été témoin de cas de soutien. Des gens qui ne me parlaient plus depuis le 7-Octobre, notamment un musulman palestinien, m’ont appelé après Bondi pour me dire qu’ils étaient désolés et qu’ils pouvaient m’aider », ajoute-t-il.
À Melbourne, la ville qui accueille la plus importante communauté juive d’Australie avec pas moins de 60 000 membres, les relations se sont effectivement détériorées entre le Conseil islamique de Victoria et le Conseil communautaire juif de Victoria suite au 7-Octobre, sur fond de désaccords publics concernant le Hamas et l’antisémitisme.
Kastel estime que Sydney s’en est légèrement mieux tirée dans l’ensemble.
« Ce qui s’est passé entre le Conseil communautaire juif de Victoria et le Conseil islamique de Victoria n’a pas eu lieu à Sydney », souligne-t-il. « Je ne veux pas donner l’impression que tout va bien à Sydney. Ce n’est pas le cas. Il y a quelques interactions positives, mais elles sont loin d’être suffisantes pour répondre aux tensions entre les communautés », estime Kastel.
Un autre rabbin de Sydney, George Mordecai, qui officie à la synagogue Emanuel, l’une des plus grandes congrégations de la ville, anime des cercles d’écoute informels et des groupes de dialogue pour Juifs et Musulmans depuis décembre 2023.
« Après le 7-Octobre, tout était épouvantable. Même pour des gens qui se voyaient depuis longtemps, tout s’est effondré », souligne Mordecai.
Mu par la conviction que le fait de parler aide à faire tomber les barrières et à améliorer les relations, le modèle plus informel de Mordecai -développé de manière organique et fondé sur la confiance mutuelle – est un succès, même si ce n’est pas toujours facile.
« Parfois, on se contente de parler. Le plus souvent, on organise un cercle d’écoute. Ce qui permet aux gens de parler lorsqu’ils ont en main une sorte d’objet rituel ; tant qu’ils ont cet objet, personne ne peut les interrompre », ajoute-t-il.
Le groupe, composé de Juifs, d’Arabes chrétiens et de musulmans originaires du Moyen-Orient et d’Asie, continue de se réunir malgré les tensions.
« Après la terrible tragédie de Bondi, le 14 décembre dernier, j’ai été submergé par les témoignages d’amour, de compassion et de soutien de mes amis arabes et musulmans, ce qui me rappelle qu’il ne faut jamais abandonner ce travail », ajoute Mordecai.
« Les musulmans de ce groupe et [d’un autre groupe inter-confessionnel] ont appelé : ils voulaient aller à Bondi et nous les y avons conduit. Ils ont déposé une gerbe de fleurs et lu des passages du Coran. J’ai récité le kaddish [la prière rituelle pour les morts]. Ensuite, nous sommes allés prendre un café. Quelques personnes nous regardaient, moi, avec ma kippa sur la tête, en compagnie de femmes en hijab », souligne-t-il.
« Je ne suis pas toujours d’accord avec les musulmans avec lesquels je fais ce travail ; parfois nous avons des conversations difficiles, mais c’est toujours enrichissant et important. Les rencontres nous apportent toujours quelque chose. »
Au moment précis où, en Australie, les relations inter-confessionnelles sont plus que jamais sous pression, Mordecai se dit néanmoins convaincu de l’importance de préserver les liens malgré la difficulté.
« Il faut faire ce travail. C’est sans doute le travail le plus important de notre génération », conclut Mordecai.
« Je le ressens dans toutes les cellules de mon corps. Il faut bâtir des ponts. Parfois, on a l’impression de ne rien faire, et subitement, cela progresse. C’est ce qui fait que tout ce travail en vaut la peine. »