Interview

Avec des bénéfices colossaux pour les banques, faut-il instaurer une taxe empêchant l’accaparement des richesses ?

Après l'échec de plans visant à stimuler la concurrence, un ex-directeur de recherche de la Banque d'Israël, affirme qu'une taxe sur les revenus des prêteurs allégera le fardeau en temps de guerre

Illustration : Des passants devant une agence de la banque Hapoalim à Tel Aviv, le 25 mars 2025. (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

Si de nombreux ménages et petites entreprises israéliens ont, ces 22 derniers mois, connu la pire période de leur existence, les banques du pays, en revanche, ont pour leur part engrangé des profits toujours plus importants.

Au début du mois, les plus grandes banques du pays ont annoncé que leurs bénéfices, déjà records, avaient encore bondi de plus de 10 %, poursuivant ainsi une série ininterrompue de trimestres marqués par des gains colossaux, pour la plus grande satisfaction des actionnaires.

Pour de nombreux Israéliens, il n’est pas seulement difficile de constater que les riches continuent à s’enrichir alors qu’eux subviennent à peine à leurs besoins. Le fait que ces gains exceptionnels soient générés sur leur dos est également source de mécontentement.

Confrontés à une demande en baisse et à des financements plus rares et plus coûteux, les ménages et les chefs d’entreprise, notamment les réservistes militaires n’assurant plus leur profession initiale, empruntent à des niveaux records. Ils remplissent ainsi les coffres des banques en raison de taux d’intérêts et de frais élevés, comme en témoignent les états financiers. Dans le même temps, les comptes de dépôt des consommateurs ne génèrent toujours que de maigres rendements, à des taux bien inférieurs à ceux pratiqués par les banques.

D’après Michel Strawczynski, ancien directeur de recherche à la Banque centrale d’Israël, le fait que les établissement financiers engrangent de tels bénéfices tout en en distribuant si peu est la « principale source de discorde », à l’origine du mécontentement de la population.

« Il apparaît très clairement que des profits aussi considérables sont injustifiables, lorsqu’ils proviennent de la différence colossale entre la partie crédit et la partie dépôt », a déclaré Strawczynski, professeur d’économie à l’Université hébraïque de Jérusalem, au Times of Israel. « En tant que client, vous devez vous acquitter de frais élevés si vous voulez un crédit, alors que vous obtenez beaucoup moins lorsque vous disposez d’un dépôt. »

Michel Strawczynski, professeur d’économie à l’Université hébraïque de Jérusalem et ancien directeur de recherche à la Banque d’Israël. (Crédit : Autorisation)

Né en Uruguay, Strawczynski a occupé la fonction de directeur du département de recherche de la Banque d’Israël entre 2017 et 2022. Il a également été membre du comité en charge de la politique monétaire de la banque centrale. Durant son mandat, il a en outre coprésidé un comité visant à accroître la concurrence dans le secteur du crédit, au sein duquel siégeaient des représentants du ministère des Finances.

Les responsables estiment qu’une concurrence accrue contribuerait à réduire cet écart, en obligeant les banques à proposer à la fois de meilleurs taux et des frais moins élevés, afin d’attirer des clients. Mais de tels dispositifs agissent sur le temps long et n’ont jusqu’à présent rencontré qu’un succès limité, selon Strawczynski. Ce dernier a donc suggéré que les décideurs politiques prennent des mesures immédiates pour redistribuer les énormes revenus des banques, notamment la mise en place d’une taxe sur leurs bénéfices excédentaires. Une telle stratégie permettrait de récupérer des recettes supplémentaires pour les caisses de l’État, comme l’ont déjà fait de nombreux pays européens.

« Imposer davantage les importants bénéfices des établissements bancaires est une mesure logique et réalisable », a fait remarquer Strawczynski. Les revenus sont déjà soumis à un mécanisme d’impôt progressif, avec des taux plus élevés pour les personnes dont les revenus sont plus importants.

« Un tel taux d’imposition progressif devrait également être appliqué aux banques. Passé un certain niveau de profits, elles devraient régler un impôt plus élevé sur ces bénéfices supplémentaires », a-t-il expliqué.

Une photo montre des magasins fermés dans la ville méridionale de Sderot, près de la frontière avec Gaza, le 8 janvier 2024, alors que les combats se poursuivent entre Israël et le Hamas. (Crédit : Alberto PIZZOLI/AFP)

« C’est une mesure simple, qui permet de tirer parti de la bonne situation des banques au profit de la population. Les recettes fiscales supplémentaires ainsi collectées seraient en effet utilisées pour financer les biens et dépenses publics. »

Strawczynski préconise un taux d’imposition de 30 % sur les bénéfices excédentaires. Un tel chiffre représente certes une augmentation par rapport au taux actuel applicable aux entreprises en Israël, à savoir 23 %, mais sans pour autant franchir la ligne rouge.

L’Espagne, la Hongrie, la République tchèque et l’Allemagne ont déjà pris des mesures similaires, a déclaré Strawczynski.

« Actuellement, la Banque d’Israël demande aux prêteurs de rembourser l’argent au public. Un impôt sur les bénéfices est largement préférable : dans ce cas, c’est le gouvernement qui décide de la meilleure façon d’allouer les recettes supplémentaires aux dépenses, besoins et services publics – plutôt que de laisser les banques prendre ces initiatives », a ajouté Strawczynski.

Confrontée aux réactions négatives de la population face à ses bénéfices records, la banque Hapoalim a annoncé dimanche qu’elle allait offrir à chacun de ses clients deux de ses actions d’une valeur d’environ 124 shekels ou une subvention de 100 shekels, tout en admettant que cette compensation restait symbolique.

Le 15 août, Hapoalim a annoncé des bénéfices de 2,5 milliards de shekels pour le deuxième trimestre 2025, soit une augmentation de 14 % par rapport à la même période en 2024. Selon la banque, ces résultats financiers sont dus à une hausse de 15,1 % des revenus financiers et à une augmentation de 8,2 % des commissions, ainsi qu’à une forte croissance du crédit.

Durant les six premiers mois de l’année, Hapoalim et la banque Leumi, les deux plus grands prêteurs du pays, ont enregistré un bénéfice exceptionnel de 10 milliards de shekels, contre 9,2 milliards de shekels pour la même période en 2024. Ils battent ainsi les records établis en 2022 puis en 2023 grâce au maintien de coûts d’emprunt élevés pour les détenteurs de prêts immobiliers et de crédits, des frais qui ont contribué à stimuler les revenus provenant des intérêts nets et des commissions de crédit.

Entre mi-2022 et 2023, la Banque centrale d’Israël a relevé ses taux directeurs de 0,10 % à 4,75 %. Une telle hausse a permis aux banques d’augmenter les taux d’intérêt accordés aux emprunteurs, et d’augmenter rapidement le coût des prêts immobiliers. Depuis le début de la guerre, le 7 octobre 2023, la Banque centrale n’a réduit les coûts d’emprunt qu’à une seule reprise, passant à 4,5 % en janvier 2024, conservant ainsi des taux d’emprunt élevés pour les ménages et les entreprises.

Des gens font leurs courses au supermarché Osher Ad, à Jérusalem, le 3 avril 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Selon des données de Fresh Start, une organisation israélienne à but non lucratif qui aide les ménages et les entreprises fortement endettés, en avril 2024, les dépenses de plus d’un tiers des ménages israéliens excédaient leurs revenus mensuels à hauteur de milliers de shekels, et ces ménages n’étaient pas en mesure de subvenir à leurs besoins sans avoir recours à l’emprunt. Ces pressions ont continué à s’aggraver avec la poursuite de la guerre, qui s’est accompagnée d’une hausse des impôts et des prix de nombreux produits.

Les petites entreprises de toutes sortes, des charpentiers aux photographes, ont été confrontées aux problèmes des mobilisations de réservistes et des fermetures en temps de guerre, obligeant nombre d’entre elles à mettre la clé sous la porte, temporairement pour certaines ou définitivement pour d’autres.

Selon des estimations, le nombre de fermetures d’entreprises dues à l’offensive du 7 octobre atteindra 80 000 cette année, contre environ 60 000 en 2024.

Pour contracter un prêt, les emprunteurs ont globalement le choix entre cinq banques. Dominant le secteur, Leumi, Hapoalim, Mizrahi Tefahot, Israel Discount Bank et First International Bank of Israel détiennent ensemble quelque 98 % du marché. Mettre fin à leur oligopole est depuis longtemps considéré comme la mesure essentielle qui permettra d’empêcher les banques de bafouer les droits des consommateurs.

Illustration : Des Israéliens marchent près de la banque Leumi à Jérusalem, le 16 novembre 2014. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Au début du mois, le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a salué les recommandations d’une commission de la Knesset visant à réduire la concentration et à accroître la concurrence dans le secteur de la banque de détail, qualifiant cette initiative de « moment charnière » dans la lutte contre la vie chère.

« Durant des années, le système bancaire a été trop centralisé, pas assez concurrentiel et dépourvu d’une offre de conditions suffisamment équitables », a déclaré Smotrich.

« Cette mesure nécessaire et audacieuse permettra de briser le monopole, de faire baisser les taux d’intérêt et de rendre le pouvoir à la population. »

Le cadre ainsi proposé définit une approche progressive, avec l’objectif de réduire les obstacles financiers et réglementaires qui empêchent les nouveaux acteurs, parmi lesquels les petites banques, d’obtenir une licence et d’entrer sur le marché.

Le ministre des Finances Bezalel Smotrich, à droite, et le gouverneur de la Banque d’Israël Amir Yaron assistent à une conférence de presse à Jérusalem le 6 août 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Des recommandations qui, en revanche, ont laissé Strawczynski de marbre.

« En résumé, ils prétendent attendre une avancée décisive, mais quand on regarde attentivement les recommandations, on ne voit aucun changement radical se profiler », a-t-il déploré.

« L’idée d’accueillir davantage de petites banques et de prêteurs étrangers sur le marché n’est pas nouvelle. Il est permis de douter du fait qu’elle portera ses fruits. »

Il a fait part de sa frustration face aux précédentes tentatives des responsables politiques visant à renforcer la concurrence, des tentatives qui, a-t-il dit, n’ont eu qu’un succès limité, en raison de la position dominante des cinq grands établissements.

« Nous ne pouvons pas recourir à la solution facile utilisée par d’autres pays pour permettre aux banques étrangères d’entrer sur le marché, à savoir améliorer les conditions », a expliqué Strawczynski.

« Nous avons essayé ces dernières années, mais sans jamais aboutir. Non pas en raison de la situation sécuritaire, mais parce que le marché local est tellement concentré que les banques étrangères rechignent à venir en Israël. Elles savent qu’elles passeront de nombreuses années à tenter de s’implanter, pour in fine obtenir une part de marché minuscule. »

Rester compétitif

Le plan fiscal qu’il propose, a reconnu Strawczynski, pourrait se retourner contre lui si les banques décidaient de répercuter les coûts sur les consommateurs en augmentant leurs frais. Une surveillance plus stricte de la part des régulateurs serait requise, afin de contrôler les taux d’intérêt sur les crédits et les dépôts ainsi que les montants des frais facturés aux clients.

Strawczynski a également continué d’affirmer que le renforcement de la concurrence constituait un bon moyen d’empêcher les banques de se gaver.

Il a salué les mesures précédemment adoptées par la Banque d’Israël, qui ont permis aux établissements bancaires en ligne d’entrer sur le marché local. C’est ainsi qu’en 2019, One Zero Digital Bank Ltd., créé par l’entrepreneur technologique Amnon Shashua, a été le premier établissement à obtenir une licence bancaire en Israël depuis plus de 43 ans.

Trois ans plus tard, la banque centrale a octroyé une licence conditionnelle pour la création de la deuxième banque numérique du pays, Esh Bank Israel, codirigée par Nir Zuk, le fondateur américano-israélien de la société de cybersécurité Palo Alto Networks, Inc. Tous deux espèrent pouvoir concurrencer les cinq plus grands prêteurs du pays en proposant des conditions et des services plus attractifs aux consommateurs.

« Aujourd’hui, si vous vous rendez dans une banque et demandez un dépôt pour un an, vous obtiendrez un taux d’intérêt d’environ 3,7 %. Chez One Zero, on vous proposera 4,5 % – une différence considérable, et un indice évident de concurrence dans le secteur des dépôts. Ces établissements ont en effet besoin de l’argent des déposants, ainsi que de nouveaux clients », a précisé Strawczynski. « C’est ce qui les distingue des banques traditionnelles, qui bénéficient à la fois de capitaux et d’importantes liquidités. »

Les magasins de la rue Dizengoff, habituellement très animée, à Tel Aviv, sont fermés en raison des tensions avec l’Iran, le 13 juin 2025. (Crédit : Noam Lehmann/The Times of Israel)

Selon Strawczynski, le gouvernement, sous l’impulsion du ministère des Finances, devrait promouvoir des réformes qui permettraient à des établissements non bancaires d’entrer sur le marché du crédit, afin d’offrir aux propriétaires de petites et moyennes entreprises des crédits indispensables à leur survie, à des taux plus concurrentiels.

« Les petites et moyennes entreprises sont totalement dépendantes des banques traditionnelles pour leurs activités financières. Elles sont également les premières à fermer leurs portes en temps de guerre », a ajouté Strawczynski.

Et de souligner le rôle essentiel de bon nombre de ces petites entreprises, qui assurent aux Israéliens de continuer à percevoir un salaire.

« Les petites entreprises ont des bénéfices plus modestes, mais elles créent davantage d’emplois » a-t-il poursuivi.

« C’est pour cette raison que les décideurs politiques devraient s’atteler à promouvoir la concurrence, afin d’améliorer leur situation. »

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