« Ce que Dieu veut » ou la croisade têtue d’un rabbin sioniste religieux pour la paix avec les Palestiniens
Il y a 20 ans, Michael Melchior était membre de la Knesset et ministre, chef du parti religieux Meimad ; aujourd’hui, il estime que les valeurs fondées sur la foi sont la voie vers un avenir meilleur pour Israël
Le rabbin Michael Melchior, 72 ans, est constamment confronté à la question du but ultime de l’État juif. Lui, qui représente la huitième génération d’une lignée de rabbins danois, a choisi de quitter le Danemark pour s’installer en Israël en 1986.
« Le but ultime de l’État juif est-il simplement d’assurer la sécurité [du peuple juif] ? Ou bien s’agit-il d’un objectif plus élevé : un État qui sanctifie le nom de Dieu aux yeux des Juifs et du monde entier, guidé par les idées de justice et de droiture, autant de principes que la Torah décrit comme la raison même de notre présence sur cette Terre ? » interroge Melchior.
Pour la plupart des Israéliens d’un certain âge, ce rabbin est avant tout le chef de Meimad, parti sioniste religieux modéré aujourd’hui disparu, associé à la gauche israélienne et qui a soutenu le processus de paix avec les Palestiniens entre les années 1990 et le début des années 2000. Le nom Meimad était l’acronyme hébreu des mots « Un État juif, un État démocratique ».
Pendant une décennie, Melchior a siégé à la Knesset et occupé divers postes ministériels. Il a été impliqué dans certaines des décisions les plus cruciales concernant le processus de paix et la sécurité nationale, soutenant et observant les différentes tentatives pour mettre fin au conflit avec les Palestiniens prospérer… puis s’évanouir.
« [Notre] Dieu est celui de la justice, et c’est ainsi que nous voulons que notre société soit perçue dans le monde, car le plus grand péché, dans le judaïsme, est de profaner le nom de Dieu », affirme Melchior. « Est-ce seulement une considération lorsque vous siégez au cabinet de sécurité ? J’en connais un rayon, car j’y ai siégé. »
Le Times of Israel s’est récemment entretenu par téléphone, et à deux reprises, avec Melchior, avant de le rejoindre dans son appartement de Jérusalem. Le rabbin demeure optimiste quant à la trajectoire d’Israël et du Moyen-Orient, affirmant que malgré deux années et demie de guerres déclenchées par le pogrom commis par le Hamas le 7 octobre 2023, la paix est peut-être plus que jamais à portée de main.
Aujourd’hui, Melchior rejette l’étiquette de « gauche ». Il continue pourtant de travailler à la promotion d’une autre manière d’intégrer les valeurs religieuses dans le service public et le discours politique, à une époque où la communauté sioniste religieuse est de plus en plus associée à la droite dure.
« Aujourd’hui, nous travaillons à la recherche de la paix dans une perspective religieuse, plutôt que de gauche », précise-t-il.
Que sont les valeurs religieuses ?
Selon Melchior, c’est le manque flagrant de compréhension de l’identité et des valeurs religieuses, au sein des populations israélienne et palestinienne, qui est l’un des facteurs les plus importants de l’échec du processus de paix, ainsi que de l’aliénation de la population à son égard.
« Une partie de l’échec d’Oslo réside dans le fait qu’il incluait le camp de la paix [largement laïc], mais qu’il n’a pas cherché à intégrer la communauté plus traditionnelle et religieuse », avance Melchior, en parlant des accords signés dans les années 1990 sous l’égide des États-Unis entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), lesquels ont donné naissance à l’Autorité palestinienne.
« Le prisme d’Oslo est devenu trop étroit et ne pouvait donc pas réussir, que ce soit du côté israélien ou du côté palestinien », ajoute-t-il. « Si vous utilisez la paix pour aller à l’encontre de l’ADN d’une société, dans le cadre d’une tentative de promotion de la laïcisation, vous n’obtenez ni la paix ni la laïcisation. Les gens étaient peut-être prêts à renoncer à de la terre, mais pas à ce qu’ils étaient. »
Selon Melchior, le processus de Camp David mené par le Premier ministre Ehud Barak quelques années plus tard a été pire encore.
« J’ai très bien connu [le Premier ministre et architecte d’Oslo] Yitzhak Rabin, que son souvenir soit une bénédiction, et je pouvais lui parler de ces sujets », se souvient-il. « J’ai siégé au sein du gouvernement d’Ehud Barak : il a pris toutes les questions religieuses les plus sensibles et a tout gâché. »
C’est pour promouvoir une approche différente que Melchior a fondé en 1999 Mosaica, en collaboration avec le regretté cheikh Abdullah Nimer Darwish, fondateur du Mouvement islamique en Israël. L’aile politique du Mouvement islamique est devenue plus tard le parti Raam, qui, en 2021, a été le premier parti à majorité arabe depuis des décennies à faire partie d’une coalition gouvernementale en Israël.
Selon le rabbin, Mosaica rassemble aujourd’hui des centaines de chefs religieux, juifs et musulmans, en Israël, en Cisjordanie et au-delà.
« Nous travaillons en coulisses et ne faisons pas de publicité autour de nos succès », confie Melchior. « Je peux affirmer que des milliers de vies ont été sauvées grâce à notre travail. »
Il se rappelle comment, le 7 octobre 2023, son téléphone n’a cessé de sonner, recevant des appels et des messages d’imams d’Israël et de Cisjordanie, affirmant qu’ils allaient s’exprimer dans les mosquées et les communautés non seulement pour dissuader les gens de se joindre aux attaques, mais aussi pour dénoncer ces dernières comme une profanation de l’islam.
« C’est exactement ce qui s’est passé », déclare Melchior. « C’est pour moi la preuve, et c’est toujours le cas, que notre coalition repose sur des bases très solides. Partout dans le monde, la plupart des initiatives de dialogue judéo-musulman se sont volatilisées ce jour-là. »
Une autre voie pour le sionisme religieux
Melchior admet que la plupart des personnes qui se réclament du sionisme religieux en Israël, aujourd’hui, soutiennent des idées très éloignées de sa vision d’une Torah de tolérance.
« Les membres du camp religieux sont devenus, d’une certaine manière, très obsédés par la question de la terre », dit-il.
« J’ai moi-même immigré en Israël parce que j’estime que notre lien avec cette terre est à la fois historique et religieux, que notre retour sur cette terre est l’accomplissement d’une promesse divine », ajoute-t-il. « En même temps, il y a un autre peuple qui vit sur cette terre, et je crois que Dieu a voulu qu’il en soit ainsi — sinon, ce ne serait pas le cas. »
« La volonté de Dieu est en fin de compte que nous fassions la paix ; il n’y a pas une seule prière juive qui ne se termine par un appel à la paix », insiste Melchior.
Le rabbin souligne que son point de vue s’appuie sur de nombreuses sources bibliques et juives.
« Abraham, Isaac et le roi Salomon ont renoncé à des terres pour faire la paix », rappelle-t-il.
« Le Talmud explique également que le peuple n’avait pas l’obligation de résider en Samarie [l’ancien royaume d’Israël] si les conditions socio-économiques ne le permettaient pas. »
« J’ai participé à différents débats avec des rabbins qui s’opposent à cette [vision], et je n’ai jamais entendu de réponse substantielle à ces arguments », ajoute-t-il. « C’est plutôt une question de sentiments, et les sentiments, je pense que cela se travaille. »
Selon Melchior, même les rabbins adeptes de la ligne dure sont prêts à faire preuve de souplesse lorsqu’ils entendent un désir sincère de paix chez les dirigeants musulmans.
« Le rêve juif est qu’un jour [la terre] soit entièrement à nous », dit-il.
« Cependant, lorsqu’ils voient des dirigeants musulmans, qui partagent également ce rêve, affirmer que nous devons le mettre de côté parce que la paix et l’espoir pour les générations futures sont des rêves plus grands, et qu’ils rédigent des fatwas [avis juridiques islamiques] faisant autorité à ce sujet, ils comprennent qu’il y a là une base sur laquelle nous pouvons peut-être travailler ensemble. »
Melchior affirme également que nombre de ces rabbins intransigeants voient dans l’augmentation dramatique des violences des résidents d’implantations extrémistes contre les Palestiniens un phénomène inacceptable.
« Ils ne savent pas toujours quoi faire face à cela, mais ils le comprennent », soutient-il.
Les données publiées en début d’année par l’armée israélienne et le Shin Bet montrent que les attaques de résidents d’implantations ont augmenté de 27 % en 2025 par rapport à 2024. L’organisation de gauche Yesh Din a recensé 378 incidents au cours des 40 récents jours d’hostilités contre l’Iran, lesquels ont fait huit morts et 200 blessés parmi les Palestiniens.
« La violence des résidents d’implantations ne peut croître que lorsqu’elle bénéficie d’une légitimation au sein de la communauté générale des résidents d’implantations et dans les cercles gouvernementaux », fustige Melchior.
« Même ceux qui la condamnent ne prennent pas de mesures efficaces pour mettre fin à cette honte. »
« Nous sommes tous responsables, en tant que société », ajoute-t-il. « La question est de savoir ce que nous faisons de cette responsabilité. Encore une fois, à mon avis, la meilleure solution est de faire la paix et d’intégrer le camp sioniste religieux. »
La montée de l’antisémitisme ressentie dans la diaspora
Melchior dirige toujours le tribunal rabbinique de Scandinavie et, jusqu’à peu, il occupait les fonctions de grand rabbin de Norvège. C’est désormais son fils Joav qui a repris le flambeau ; un autre de ses fils, Jair, est le grand rabbin du Danemark.
Melchior dit comprendre pourquoi les Israéliens ont peur et ont tendance à ne plus croire en la solution à deux États après le traumatisme profond laissé par l’invasion et le pogrom du 7-Octobre.
Pour lui, cependant, la solution à deux États reste le cadre à privilégier. Il explique qu’après tant de décennies de conflit, il ne croit pas « à l’utopie selon laquelle Israéliens et Palestiniens peuvent vivre ensemble dans un seul État ».
Le rabbin affirme qu’il existe aujourd’hui une possibilité réelle et viable de faire la paix avec l’ensemble du monde arabe et musulman, « une véritable paix entre les religions, soutenue non pas par 30 ou 40 % de la population, mais par 90 ou 95 % ».
Le rabbin s’efforce également de lutter contre la polarisation au sein du pays et de rassembler les Israéliens juifs de différentes sensibilités religieuses à travers l’autre organisation qu’il a fondée, le réseau éducatif Meitarim.
« Nous avons commencé avec deux écoles », conclut-il.
« Aujourd’hui, notre réseau compte 180 institutions. On pourrait se dire que les choses vont dans la mauvaise direction, mais je peux prouver qu’elles vont dans la bonne direction. Il y a beaucoup d’espoir pour l’avenir. »