Cisjordanie: Une zone militaire fermée encouragerait les violences de résidents d’implantations

Près de Duma, la fermeture imposée par Tsahal depuis un an exclut surtout Palestiniens et militants, tandis que des résidents continuent d’y accéder et sont accusés d’agressions

Des soldats montrent à des militants un ordre de zone militaire fermée dans la région de Duma, au nord de la Cisjordanie, en mars 2026. (Crédit : Autorisation)

Début avril, Thaabet Maslam a été agressé par des résidents d’implantations alors qu’il se tenait devant son domicile, en compagnie de trois autres personnes, dans le petit hameau de Khirbet al-Marajim, situé à mi-chemin entre Jérusalem et Naplouse.

Sur les images de la caméra de sécurité, on le voit debout, téléphone à la main, tentant de filmer trois hommes arrivés sur place, dont l’un est armé d’un pistolet. Lorsque l’homme armé lui arrache son téléphone, Maslam le lui reprend et une brève altercation s’ensuit, les deux camps se frappant avec des bâtons pendant quelques secondes. L’homme armé pointe alors son arme en direction des Palestiniens avant de battre rapidement en retraite avec ses deux compagnons.

Tsahal a réagi à l’incident en indiquant « qu’un rapport avait été reçu faisant état d’attaques de civils israéliens contre des Palestiniens dans la région. Un coordinateur de sécurité local – Ravshatz – présent à proximité a été dépêché sur place et a mené des recherches, sans trouver de preuves ».

En termes de violence des résidents d’implantations, cet incident reste relativement limité, surtout si on le compare aux agressions violentes, incendies criminels et fusillades meurtrières menés ces derniers mois par des Israéliens contre des Palestiniens en Cisjordanie, dont la fréquence et l’intensité ont augmenté.

Mais, à la différence d’autres affrontements, celui impliquant Maslam s’est déroulé dans une zone déclarée militaire fermée par l’armée israélienne, où l’accès est interdit à toute personne autre que les soldats et les résidents.

Officiellement destinées à prévenir les tensions entre Palestiniens et Israéliens, ces restrictions d’accès sont, selon les critiques, souvent appliquées de manière sélective contre les militants israéliens qui tentent de protéger les habitants face aux violences de résidents d’implantations. Elles laisseraient ainsi les Palestiniens exposés à un harcèlement continu, voire à des violences plus graves. Selon des habitants et des militants, cette situation a déjà contraint des dizaines de familles à quitter la région.

« Les résidents d’implantations sont autorisés à entrer dans la zone militaire, mais pas les militants », a confié Maslam au Times of Israel.


Les ordres de zone militaire fermée sont généralement émis au cas par cas et pour des périodes limitées. Dans le cas de la zone entourant Khirbet al-Marajim, au sud de la ville palestinienne de Duma, l’ordre est en vigueur depuis mars et l’armée a récemment pris la décision inhabituelle de le prolonger jusqu’en avril 2027.

Tsahal a indiqué que cet ordre avait été imposé dans la région du village de Duma en raison d’un nombre élevé d’incidents et de troubles répétés.

Selon le communiqué, « Tsahal applique, en règle générale, l’ordre de zone militaire fermée de manière égale à toute personne qui l’enfreint », afin de « maintenir l’ordre et de prévenir les tensions dans la région ».

Escalade de la violence

Composé d’une dizaine de maisons délabrées, d’enclos pour animaux et de quelques structures sur un versant broussailleux, Khirbet al-Marajim est l’une des nombreuses communautés, principalement bédouines, situées près de Duma qui font l’objet d’attaques de plus en plus fréquentes de résidents d’implantations voisins.

Ces hameaux, qui abritent environ 200 personnes, se trouvent en zone C de la Cisjordanie, sous contrôle civil et sécuritaire israélien. Selon des militants, ces dernières années, des résidents d’implantations, cherchant à étendre leur présence, ont intensifié leurs efforts pour chasser les Palestiniens de cette zone à travers une campagne de harcèlement et de violence. Cette dynamique a déjà entraîné le déplacement de près de 60 petites communautés pastorales comme Khirbet al-Marajim, selon l’organisation israélienne B’Tselem.

Des familles bédouines démantèlent leurs habitations en prévision de leur départ, en raison de la recrudescence des attaques de résidents d’implantations israéliennes, près de Jéricho , le 16 janvier 2026. (Crédit : Yaniv Nadav/Flash90)

La famille de Maslam vit à Khirbet al-Marajim depuis des dizaines d’années il affirme qu’environ deux mois après le pogrom du 7 octobre 2023, des résidents d’implantations ont commencé à attaquer le village et les communautés voisines.

« Ils nous ont frappés, ils ont brûlé du matériel, incendié une maison, et brûlé une maison où se trouvaient deux enfants, mes neveux, qui ont survécu. Ils ont ensuite mis le feu à une voiture avant de voler du bétail », a-t-il déclaré.

Selon des habitants et des militants de Torat Tzedek, un groupe israélien religieux qui cherche à protéger les Palestiniens des violences de résidents d’implantations, les attaques se sont intensifiées ces derniers mois.

Yotam, un militant israélien ayant demandé à rester anonyme, affirme qu’à partir de janvier, des résidents d’implantations d’un avant-poste établi dans la région l’été dernier ont commencé à attaquer presque quotidiennement habitants et militants avec du gaz poivré. Yael Rozmarin, militante elle aussi, raconte comment, à plusieurs reprises, des résidents d’implantations armés de matraques ont envahi les communautés, endommageant ou volant les biens des habitants.

Une photo publiée sur X montre des biens appartenant à des familles ayant quitté leurs maisons en raison des violences des habitants des implantations, dans la région de Duma, en mars 2026. (Crédit : Utilisé conformément à la clause 27a de la loi sur le droit d’auteur)

Le 3 mars, Tsahal a imposé un ordre de zone militaire fermée à l’ensemble des communautés entourant Duma, à la suite d’affrontements survenus la veille entre résidents d’implantations et militants.

Une vidéo montée publiée par la militante de gauche Adele Shoko, montre des adolescents identifiés comme des résidents d’implantations, dont l’un avec la lèvre en sang, en train de crier, de donner des coups de tête et de frapper des Israéliens qui tentaient de protéger des Palestiniens sur place.

Selon Rozmarin, des résidents d’implantations venus d’un avant-poste voisin ont frappé Yotam et utilisé du gaz poivré contre eux.

Des soldats sont finalement arrivés sur place et ont tiré en l’air pour disperser les personnes impliquées. Quatre Palestiniens et un militant israélien ont été arrêtés, puis relâchés plus tard dans la soirée sans qu’aucune charge ne soit retenue contre eux. Aucun résident d’implantations n’a été arrêté.

Tsahal a déclaré en réponse que « des troupes avaient été dépêchées sur place après avoir reçu un signalement selon lequel des Palestiniens lançaient des pierres sur des civils israéliens présents dans la zone. À leur arrivée, les forces ont agi pour disperser à la fois les civils israéliens et les Palestiniens ».

Fermé aux militants, ouvert aux résidents d’implantations

Quelques heures après la publication de l’ordre, trois familles ont quitté la zone pour s’installer à Duma, invoquant la violence et la crainte qu’elle ne s’intensifie en l’absence de militants israéliens venus les soutenir.

Ces familles, composées de 25 personnes, venaient d’arriver d’Ein Rashash, un village situé plus au sud, dont les habitants avaient fui fin 2023 en raison d’attaques de résidents d’implantations.

« Sans les militants, nous n’aurions pas tenu cinq minutes », a déclaré Raad Zuabra, l’un des habitants ayant quitté la zone. « Ils ont documenté les attaques et nous ont protégés. Les militants sont partis, puis nous sommes partis. »

Malgré l’ordre de fermeture, habitants et militants affirment que des résidents d’implantations ont continué à pénétrer dans la zone pour y mener des attaques.

Selon eux, peu après le départ des trois familles, des résidents d’implantations sont revenus et ont saccagé l’une des maisons abandonnées. Des images montrent d’importants dégâts, notamment des panneaux solaires brisés.

« Les résidents d’implantations sont venus et ont tout détruit dans l’une des maisons abandonnées », a déclaré Zuabra.

Tsahal a indiqué, en réponse à cet incident, que des forces avaient été dépêchées sur place et avaient mené des fouilles dans la zone, sans trouver d’éléments.

Outre cet épisode, la caméra de sécurité de Maslam a également filmé, le 14 mars, un résident d’implantations attaquant son père près de l’entrée de sa maison. Selon Maslam, l’agresseur l’a aspergé de gaz poivré.

Après les incidents de ce mois-ci, Maslam a déclaré avoir contacté le Bureau de coordination du district palestinien, chargé d’assurer la liaison entre les Palestiniens et les forces de l’ordre israéliennes. Il a également appelé la police, sans réponse, dit-il.

Une autre vidéo, filmée le 17 mars par le militant Ofek Sivoni lors d’une visite dans la région, semble illustrer ce que les militants décrivent comme une application différenciée de l’ordre militaire, visant les militants, mais pas les résidents d’implantations.

Sur les images, des soldats lui demandent de quitter la zone en vertu de l’ordre en vigueur, tandis qu’à l’arrière-plan, un résident d’implantations est autorisé à rester. Sivoni les interpelle alors sur ce qu’il perçoit comme une application inégale du dispositif.

« Il a le droit d’être ici, pas vous », entend-on un soldat lui répondre.

Selon Sivoni, le militaire lui a également déclaré que « c’est comme ça. C’est moi qui décide qui reste et qui part ».

Tsahal a indiqué au Times of Israel qu’il s’agissait « d’une erreur humaine due à une méconnaissance des détails de l’ordre », précisant que ceux-ci avaient depuis été clarifiés auprès du soldat.

Sivoni affirme avoir constaté plus tard, à Duma, que ce même résident d’implantations était toujours autorisé à rester.

Zuabra a pour sa part confié au Times of Israel qu’un retour dans le hameau ne serait envisageable que si les militants pouvaient de nouveau leur venir en aide.

Des ordres plus longs, des craintes plus vives

L’armée émet généralement des ordres de zone militaire fermée lorsque des activités menées par des Palestiniens ou des résidents d’implantations risquent d’accroître les contacts entre eux et, par conséquent, les tensions.

Bien que l’armée ne publie pas d’informations détaillées sur la localisation et la durée de ces ordres, ceux-ci semblent être les plus fréquents pendant la saison de la récolte des olives, lorsque les Palestiniens se rendent dans des oliveraies situées à proximité d’implantations ou d’avant-postes, ce qui augmente les risques de frictions. Ces ordres durent généralement quelques mois tout au plus.

Des Palestiniens inspectant un véhicule incendié lors d’une attaque menée par des extrémistes juifs, dans le village de Jaba, en Cisjordanie, le 18 novembre 2025. (Crédit : Wisam Hashlamoun/Flash90)

Hormis le cas des villages autour de Duma, l’armée n’a émis que deux autres ordres de zone militaire fermée d’une durée d’un an ces dernières années, selon des experts.

À la mi-2024, une telle mesure avait été imposée dans une zone située entre la ville palestinienne de Djaba et l’implantation de Geva Binyamin, au nord de Jérusalem. Un dispositif similaire avait été mis en place à la fin de l’année dernière, quelques kilomètres plus au nord, près de la ville palestinienne de Mukhmas.

Une maison en feu, qui aurait été incendiée par des extrémistes juifs, dans la communauté bédouine d’al-Araara, près de Mukhmas, à l’ouest de Ramallah, en Cisjordanie, le 25 octobre 2025. (Crédit : Torat Tzedek)

Dans ces deux cas, les ordres avaient été décidés à la suite de violences d’une ampleur bien supérieure à celles observées à Duma, notamment des incendies criminels répétés visant des habitations palestiniennes.

Yotam, également actif dans la région de Mukhmas, affirme y avoir constaté le même phénomène : l’ordre y est appliqué aux militants, mais pas aux résidents d’implantations.

L’avocate Roni Pelli, de l’organisation de défense des droits humains Yesh Din, a indiqué avoir observé une situation comparable dans une zone agricole autour de la ville palestinienne d’al-Mughayyir, où un ordre émis pendant la récolte des olives en octobre doit rester en vigueur jusqu’en juillet.

Un résident d’implantations met ses tefillin et prie tout en faisant paître ses moutons parmi des campements bédouins près de Duma, le 6 mars 2026. (Crédit : Autorisation)

« Cette application unilatérale empêche les Palestiniens qui ne vivent pas dans la zone, ainsi que ceux qui leur viennent en aide, d’y accéder », explique Pelli, qui tente d’obtenir une injonction judiciaire pour lever l’ordre. « En revanche, les résidents d’implantations ne sont pas empêchés d’y entrer. Dans les faits, cela revient à transférer l’usage des terres des propriétaires palestiniens aux résidents d’implantations. »

Le rabbin Arik Ascherman, qui dirige Torat Tzedek, a indiqué au Times of Israel que son organisation ne s’opposait pas à l’ordre militaire, à condition qu’il soit appliqué de manière équitable, y compris aux résidents d’implantations.

Il précise que Torat Tzedek pourrait saisir la Haute Cour afin d’obtenir la levée de l’ordre près de Duma, en raison de son application inégale. La décision dépendra notamment de la réponse de l’Administration civile, l’organe du ministère de la Défense chargé de la gestion de la zone C, à une requête déposée la semaine dernière visant à exempter trois militants de la fermeture militaire.

Aucune réponse n’avait été reçue à ce stade.

Si la violence autour de Duma reste inférieure à celle observée dans d’autres zones, habitants et militants interrogés par le Times of Israel redoutent que la situation ne se dégrade à mesure que l’ordre se prolonge, les militants étant empêchés de jouer leur rôle de protection face aux résidents d’implantations.

« Il règne une peur immense parmi les habitants », souligne Rozmarin.

« À Khirbet al-Marajim, les menaces se sont nettement intensifiées ces derniers temps, avec du gaz poivré et des matraques. Ils n’y sont pas habitués », ajoute-t-elle.

Les forces de sécurité israéliennes se rassemblent alors que de la fumée s’élève, après que des résidents d’implantations ont incendié des voitures et des habitations, dans la région de Duma, en Cisjordanie, le 13 avril 2024. (Crédit : Itai Ron/Flash90)

Pour Maslam, la situation illustre un problème plus profond, où, selon lui, ceux qui sont censés contenir la violence des résidents d’implantations la laissent, selon lui, se développer.

« Ce n’est pas comme si l’on pouvait lutter contre les résidents d’implantations par la loi, vu que ni l’armée ni la police ne l’appliquent », a-t-il affirmé. « Le résident d’implantation, en revanche, est protégé. »

« Celui qui m’expulse n’est pas seulement le résident d’implantation, c’est l’État tout entier », poursuit-il. « C’est lui qui me chasse. »

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