Contrôleur d’État : Comme d’autres, Netanyahu a négligé le front intérieur avant et après le 7 octobre

Très critique, le rapport révèle que les défaillances de court et long terme ont sapé la préparation des systèmes civils, affaiblis en cas de guerre ; Netanyahu rejette des conclusions jugées 'non pertinentes'

Le contrôleur de l'État Matanyahu Englman assistant à une réunion de la commission des Finances de la Knesset, à Jérusalem, le 6 janvier 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Mercredi, le contrôleur d’État, Matanyahu Englman, a vivement critiqué le Premier ministre, Benjamin Netanyahu, le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, l’ex-ministre de la Défense, Yoav Gallant, ainsi que d’autres membres des autorités – actuels et passés – et leur incapacité à gérer efficacement le front intérieur suite au pogrom du Hamas du 7 octobre 2023.

Dans un rapport publié par ses services – le quatrième depuis le début d’une vaste enquête sur les « défaillances systémiques » liées au 7 octobre –, le contrôleur a déclaré que les décisions du gouvernement depuis le déclenchement de la guerre n’avaient pas permis d’atteindre les objectifs.

Il a par ailleurs mis en évidence l’existence d’une tendance plus globale et ancienne, remontant à une vingtaine d’années, selon laquelle les gouvernements successifs « ont échoué à désigner une entité responsable de la gestion du front intérieur en cas d’urgence ».

Le rapport examine en effet la manière dont le gouvernement gère le front intérieur depuis le début de la guerre, sur la base de données recueillies entre janvier et mai 2024, avec une attention particulière sur les services de santé et d’éducation des populations évacuées, les services sociaux et psychologiques et les droits des réservistes.

Les inspections effectuées par Englman un peu partout dans le pays ont révélé des pénuries de main-d’œuvre dans des centres de production essentiels, un manque criant de spécialistes en soins psychologiques, un nombre insuffisant de représentants du gouvernement au niveau des sites évacués et des lacunes dans la distribution des subventions et des indemnités.

Le rapport souligne l’intense pression à laquelle fait face la société israélienne depuis le 7 octobre, avec ses centaines de milliers de personnes évacuées des communautés du nord et du sud, pour de longues périodes, et le nombre encore plus important de réservistes rappelés à plusieurs reprises, ce qui a des conséquences économiques, physiques et psychologiques sur la population.

« Des centaines de milliers d’habitants ont fait l’expérience directe des défaillances du gouvernement israélien dans la gestion du secteur civil pendant la guerre », écrit Englman dans la note de présentation du rapport en pressant les autorités politiques de mettre en œuvre sans délai un système complet de gestion du front civil : « Nous ne pouvons plus perdre de temps. »

Netanyahu et les services du Premier ministre

Alors que des voix critiques, à commencer par l’opposition et des groupes de surveillance, se demandaient si Englman, qui est un économiste doublé d’un homme d’affaires sans formation juridique et nommé par Netanyahu, n’allait pas minimiser la responsabilité de l’échelon politique dans l’attaque du 7 octobre, le contrôleur ne se prive pas de formuler des critiques sévères à l’envers du gouvernement dans son rapport.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (au centre) préside une réunion du cabinet dans un lieu sécurisé non divulgué, le 31 août 2025 (Capture d’écran/GPO)

Selon Englman, depuis la fin de la deuxième guerre du Liban, en 2006, les gouvernements successifs ne sont pas parvenus à prendre de décision sur la question de l’autorité en charge du front intérieur dans sa globalité, et Netanyahu – qui a été Premier ministre pendant 13 années sur les 14,5 qui séparent mars 2009 du 7 octobre – n’a pas réussi à trouver des solutions à des problèmes connus de longue date.

Englman a noté que les ex-Premiers ministres Naftali Bennett (juin 2021-juin 2022) et Yair Lapid (juin-décembre 2022) « n’avaient pas davantage agi sur la question ».

Le rapport note par exemple que la question de l’autorité et de la responsabilité globale de la gestion des aspects civils du front intérieur en temps de guerre n’a jamais été vraiment réglée.

La critique n’épargne pas Yossi Shelley, ex-directeur général du cabinet du Premier ministre, et sa gestion du forum permettant aux directeurs généraux de plusieurs ministères de se coordonner dans le cadre des activités interministérielles. Il lui reproche notamment de ne pas avoir défini de procédures claires et de ne pas avoir coordonné la prise de décision. Selon le rapport, le mauvais fonctionnement de ce forum a directement nui à la faculté du gouvernement à bien gérer la société civile depuis le début de la guerre.

Le ministère des Finances

Le rapport n’épargne pas davantage Smotrich, le ministre des Finances, vivement critiqué pour avoir failli, en sa qualité de chef du cabinet socio-économique du ministère des Finances, à gérer le centre de contrôle civil conçu pour coordonner les activités des ministères en temps de guerre.

Le ministre des Finances Bezalel Smotrich, à droite, et le gouverneur de la Banque d’Israël Amir Yaron assistent à une conférence de presse à Jérusalem le 6 août 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Au début de la guerre, c’est le gouvernement qui a – avec la participation active de Smotrich – décidé de créer ce centre, fermé deux mois et demi seulement après sa création, note le rapport, sans plus de précisions.

Selon Englman, à considérer que Smotrich n’ait pas été en mesure de mettre en œuvre la décision du gouvernement, il aurait dû en faire rapport au gouvernement et s’assurer qu’un autre organisme soit désigné à la place.

Le rapport note que le cabinet socio-économique ne s’est réuni que cinq fois au cours de la première année de guerre, et qu’il n’a jamais évoqué la question du centre de commandement civil ou de la coordination interministérielle. Pas davantage que les besoins considérables évoqués par les représentants des ministres au début de la guerre, comme l’emploi ou le logement.

La critique va jusqu’aux hauts fonctionnaires du ministère des Finances – et notamment à ses directions administratives et juridiques, le commissaire aux salaires et la Commission de la fonction publique – accusés de ne pas avoir été capables de gérer le centre de commandement civil.

Le ministère des Finances a répondu que la prise de décision et l’établissement de rapports efficaces sur la question avaient fait les frais d’obstacles bureaucratiques et juridiques, à commencer par les retards budgétaires, mais que les services de Smotrich avaient permis d’aider 200 000 évacués, 300 000 réservistes et de nombreux travailleurs indépendants, tout en pilotant le budget et la reconstruction.

Le ministère de la Défense

Gallant – tout comme les ministres de la Défense qui l’ont précédé – sont accusés de ne pas avoir pris de dispositions pour réglementer le statut de l’Autorité nationale d’urgence et du Commandement du front intérieur de Tsahal.

L’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant s’entretient avec Yonit Levi et avec Amit Segal de la chaîne N12 dans une interview diffusée le 6 février 2024. (Capture d’écran : N12 ; used in accordance with Clause 27a of the Copyright Law)

En conséquence de quoi, écrit le contrôleur, ces organismes d’urgence et leurs dirigeants n’ont pas apporté de réponse appropriée aux besoins civils liés à la guerre.

Le rapport révèle que l’Autorité nationale d’urgence n’était pas équipée pour gérer le front intérieur en temps de guerre, et que le Commandement du front intérieur, bien que doté de ressources suffisantes, n’avait pas correctement pris en charge les populations évacuées du nord et du sud du pays. Il ajoute que le rôle des représentants du Commandement du front intérieur sur les sites évacués n’est pas clair.

Bien que l’Autorité nationale d’urgence estime que la préparation du front intérieur aux situations d’urgence était « moyenne voire bonne », en pratique, l’action du gouvernement doit être considérablement améliorée, conclut le rapport.

Le rapport souligne que les manquements énumérés sont toujours d’actualité malgré les avertissements répétés des services du contrôleur d’Etat.

Netanyahu s’inscrit en faux face à des « conclusions infondées »

Netanyahu a rejeté les conclusions du rapport d’Englman, qu’il a qualifiées de « non pertinentes » et remis en cause le moment choisi pour le rendre public.

« Alors que le gouvernement d’Israël remporte des succès historiques de nature à changer la face du Moyen-Orient, le rapport du contrôleur d’État se concentre sur des notes de bas de page, des questions marginales sans grand sens », dit le communiqué publié par le cabinet de Netanyahu.

Le rapport d’Englman « ignore totalement le fait qu’il s’agit d’une guerre existentielle d’une ampleur que le pays n’a jamais connue – une guerre sans précédent qui a éclaté sans avertissement. Le gouvernement israélien a réagi immédiatement en se dotant de méthodes de travail appropriées pour faire face à l’urgence unique qui s’est présentée. »

« Le Premier ministre rejette les conclusions infondées de ce rapport et considère ce document comme non pertinent », a déclaré le cabinet du Premier ministre.

« Le moment choisi pour publier ce rapport – à la veille de l’entrée et de la prise de contrôle de Gaza-City, une étape critique pour défaire le Hamas – est déroutant et soulève des questions sur le sens de cette publication et ses conclusions », a-t-il ajouté.

La vaste enquête d’Englman est, à ce jour, la seule et unique enquête officielle exhaustive sur le 7 octobre, jour où 1 200 personnes ont été massacrées et 251 prises en otage par le Hamas et des groupes alliés dans le sud d’Israël.

Netanyahu s’oppose depuis le début de la guerre à la constitution d’une commission d’enquête publique : au début, il expliquait que cela se ferait mais dans l’après-guerre, et plus tard, qu’une telle commission – nommée par le chef de la Cour suprême, comme le veut la loi – serait forcément biaisée.

Mardi, la chaîne N12 a fait laissé entendre que le Premier ministre envisageait de former un groupe gouvernemental de sa composition chargé de diriger une commission d’enquête.

Jeremy Sharon a contribué à cet article.

read more: