Dans des camps d’été juifs américains, des ados israéliens ont oublié un temps la guerre
Programme de l'Agence juive pour Israël, Campers2Gether permet à des jeunes qui ont vécu les horreurs du 7 octobre de se changer l'esprit en allant ailleurs, à la rencontre de nouvelles têtes
JTA — En juillet dernier, en arrivant au Camp Ramah, un camp américain appartenant au Mouvement conservateur, à Ojai, en Californie, Guy, un Israélien âgé de 15 ans n’a pas mis longtemps à se faire à l’ambiance décontractée de la Californie.
« Ce que j’ai vu en premier, ce sont les paysages incroyables du sud de la Californie – les montagnes, les forêts, tous les animaux sauvages », témoigne Guy. « Je me sentais tellement calme. Tout s’est apaisé. »
Pour Guy, ce calme était le bienvenu. Suite au pogrom commis par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023, Guy a dû quitter son domicile d’Eshkol, localité située à proximité de Gaza et fortement attaquée. Il a vécu dans un hôtel avant d’emménager dans un logement, près de Tel Aviv, et de rentrer chez lui, dix-huit mois plus tard.
Guy est l’un des 770 adolescents israéliens qui ont pu bénéficier d’un séjour dans des camps d’été juifs américains, cette année, grâce à Campers2Gether, un programme de l’Agence juive pour Israël qui permet aux adolescents israéliens d’oublier un temps la guerre. (Les noms de famille des adolescents ne sont pas cités pour des questions tenant à la protection de la vie privée, conformément à la politique de sécurité de l’Agence juive pour Israël.)
Créé en 2024, ce programme a donc permis à des élèves de 3ème et seconde originaires de la région de l’enveloppe de Gaza de passer l’été dans l’un de ses 35 camps d’été en Amérique du Nord. Le Camp Ramah, en Californie, a, à lui seul, accueilli 20 adolescents originaires d’Eshkol.
Campers2Gether met en contact des adolescents juifs israéliens et américains – une occasion devenue rare en raison de la diminution des voyages en Israël liée aux conflits régionaux. En outre, la vie dans le camp donne aux Israéliens un aperçu des pratiques juives américaines conservatrices.
Elle-même campeuse et membre de la délégation venue d’Eshkol, Ella a grandi au sein d’une communauté Masorti – c’est-à-dire conservatrice. Elle apprécie le fait que les filles soient incluses dans les pratiques religieuses du camp.
« J’ai bien aimé parce que, pour les Américains, le fait que des filles mettent des téfilines est normal », témoigne Ella, 14 ans. « Ce n’est pas une chose à laquelle je suis habituée, mais quand j’ai vu tout le monde réagir ainsi, je me suis dit, bien sûr, c’est bien que les filles mettent des téfilines. »
« C’était la première fois que je voyais des filles chanter la Torah », explique Guy, qui a grandi au sein d’une communauté laïque. « C’était vraiment très sympa. »
À l’origine, l’Agence juive voyait en Campers2Gether un programme ponctuel destiné à aider les adolescents au lendemain du 7 octobre. Compte tenu de son impact de part et d’autre, la directrice chargée des évaluations, la Dre Shelley Kedar, a fait de Campers2Gether un programme annuel.
La deuxième édition du programme a apporté son lot de nouveaux défis, au moment-même où l’Agence juive faisait de son mieux pour répondre aux besoins des Israéliens en matière de santé mentale.
« L’été dernier, beaucoup d’adolescents ont tenu le coup pour leurs parents ; maintenant qu’ils sont rentrés ou rentrent chez eux, ce n’est plus aussi vrai », explique Kedar. « Les adolescents sont très résilients, mais cette guerre fait des ravages chez les jeunes. »
Pour aider les jeunes Israéliens donc, l’Agence juive avait prévu, chaque jour, un temps pour les traitements et un autre pour parler hébreu avec leurs madrihim, ces éducateurs qui accompagnent les adolescents.
« Au début, c’était difficile parce que j’étais très loin de ma famille », confie Guy. « Les [services] de santé mentale m’ont beaucoup aidé et c’était sympa de parler avec des membres de l’équipe israélienne. »
Le camp avait interdit les téléphones, ce qui a permis à Ella de faire une pause avec l’actualité israélienne.
« Si mon téléphone était resté à côté de moi, j’aurais tout suivi », explique Ella. « Nous avions l’impression d’être en-dehors du monde ; l’impression d’être totalement à cet endroit. C’est ça qui m’a calmée. »
Les adolescents américains, à l’instar de Mara, de Denver, dans le Colorado, ont dans un premier temps trouvé difficile de communiquer avec leurs invités israéliens, à cause de la barrière de la langue.
« Ils me disaient : « Salut, comment ça va ? » mais c’était difficile de poursuivre la conversation », admet Mara, 15 ans.
Mais les activités proposées par le camp ont contribué à ce que des liens se nouent.
« Au moment de Shabbat, ils ont fait tellement d’efforts que nous avons fini par danser avec eux et chanter des chansons », poursuit Mara. « C’était plus facile de créer du lien parce que on n’avait pas besoin de mobiliser des compétences linguistiques. »
Max, un campeur de Los Angeles, en Californie, s’est fait des amis, parmi les ados israéliens, en dehors des activités et même des horaires du camp.
« Nous nous sommes rapprochés parce que nous logions dans des tentes, certes différentes mais proches l’une de l’autre », explique Max, 16 ans. « J’ai commencé à créer du lien, à parler en faisant comme si le monde extérieur n’existait pas ; c’est l’essence-même du camp. On est là, dans le moment présent, dans l’instant. On s’asseyait le soir, on parlait sans rien faire. Une fois qu’ils se sont sentis plus à l’aise, j’ai commencé à leur parler de choses plus personnelles et eux aussi. »
Neuf jours après le début du séjour des adolescents israéliens, le personnel a animé des cercles de parole pour que les Israéliens puissent faire part de ce qu’ils ont vécu le 7 octobre.
Ariella Moss Peterseil, directrice de l’expérience et directrice du camp, considère ces dialogues comme des moments d’incarnation du vécu israélien.
« Loin des réseaux sociaux et des informations, la parole circule de personne à personne », explique Moss Peterseil.
Pour Guy, il était important de donner son point de vue de première main aux adolescents américains.
« Ils savaient tout des faits – ce qui s’est passé, combien [de victimes], quand, où – mais pas des sentiments de ceux qui l’ont réellement vécu ; c’est justement ça que nous avons pu leur faire passer et partager », explique Guy.
Jack, un campeur de 15 ans origine de Los Angeles, en Californie, estime que la conversation autour du 7 octobre a été un moment marquant.
« Les adolescents israéliens se comportaient comme si le 7 octobre n’avait jamais eu lieu », explique Jack. « Mais ensuite, ils ont évoqué de l’une des pires choses qui soient arrivées aux Juifs et dont ils en ont été les témoins. Ils ont fait un virage à 180 degrés et se sont ouverts après ça. J’étais sous le choc. L’un d’entre eux connaissait un otage – c’est devenu bien tangible. »
Ella a apprécié les efforts des Américains pour sympathiser avec elle.
« Les Américains ne comprennent pas vraiment ce qu’est notre vie en ce moment, mais ils ont vraiment essayé de nous comprendre, de se faire une idée des choses », estime Ella. « Tout ce que les Américains avaient peur de demander, ils l’ont demandé. Cela nous a fait nous sentir plus proches et aussi plus libres. »
« C’était rassurant de savoir que, désormais, ils connaissent eux aussi cette histoire », confie Guy. « Un peu comme une thérapie. »
Pour Mara, le fait d’entendre des adolescents israéliens parler de la guerre a fait qu’elle s’y est davantage intéressée.
« Le 7 octobre, c’était il y n’a pas si longtemps, mais on l’impression de s’en éloigner à mesure qu’on lit de nouvelles choses à ce sujet », témoigne Mara. « La présence des Israéliens nous fait nous sentir plus proches de la guerre, et réaliser encore et encore que cela doit cesser. »
Les adolescents israéliens ont raconté leur histoire mais aussi écouté celle des Américains.
Ella a appris de quelle manière les adolescents juifs américains vivaient le récent regain d’antisémitisme.
« Quand ils portent leur étoile de David en pendentif, certains se sentent obligés de la cacher », regrette Ella. « J’ai été surprise : je ne m’imagine pas devoir cacher mon identité. »
De retour chez lui, Guy estime que le camp lui a apporté de la maturité.
« Cela m’a rendu plus indépendant, comme si j’avais eu besoin de me préparer pour la suite », explique Guy. « Avant le camp, c’était très difficile pour moi : j’avais besoin de l’aide de mes parents. Au camp, ils n’étaient pas là et j’ai donc dû apprendre à faire les choses par moi-même. »
Moss Peterseil espère que ce qu’auront vécu les adolescents israéliens aura une influence durable sur leur opinion, en Israël.
« Plus les enfants israéliens sont exposés à l’Amérique du Nord juive pluraliste, plus Israël est fort, car même à l’âge de 14 ans, ils sont un peu épatés », souligne Moss Peterseil.
Max est heureux des amitiés qu’il a nouées avec les adolescents israéliens, amitiés qui, selon lui, continueront à vivre après le camp.
« En ce moment, on sent parfois le peuple juif divisé entre le peuple américain et les Israéliens », explique Max. « Le fait d’avoir ces liens inter-culturels, que des ados israéliens soient venus ici, passer du temps avec nous, créer du vrai lien – c’est ce qui fait du peuple juif un peuple unique. Je vais continuer de leur parler après le camp, [c’est sûr] à 100 %.
Cet article a été rédigé dans le cadre de la bourse de journalisme pour adolescents de la JTA, un programme qui travaille avec des adolescents juifs du monde entier pour faire des reportages sur des questions qui les intéressent.