De nouvelles figures de l’establishment juif américain rejoignent J Street
Le lobby sioniste libéral entend prouver que le fait de critiquer Israël et lui mettre la pression n'impliquent plus de rompre avec les grandes organisations juives
JTA — J Street, organisation de lobbying juif se présentant comme pro-Israël et pro-paix, cherche depuis sa création en 2008 à se faire une place au sein de l’establishment juif. En pure perte.
Alors aujourd’hui, il se donne les moyens de faire vivre ses ambitions.
L’organisation a en effet rallié à sa cause des personnalités influentes de l’establishment juif dans le but de renforcer l’argument selon lequel il parle au nom d’une importante partie de la communauté juive américaine en ce qui concerne Israël. Il fait ainsi valoir que les pressions qu’il a pu exercer sur les gouvernements israéliens successifs et ses critiques envers l’armée israélienne ne devraient plus être en soi problématiques pour les principales organisations juives.
Lundi, J Street installera son conseil consultatif de la communauté juive avec à son bord d’anciens dirigeants d’organisations représentatives de l’establishment. On y trouve notamment la Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations (CoP), l’American Jewish Committee (AJC), l’Agence juive pour Israël ou encore l’UJA-Federation of New York.
« Ensemble, leurs conseils, leur soutien et leurs critiques vont contribuer à mettre en ouvre un programme destiné à renforcer l’Israël promis dans sa Déclaration d’indépendance, épanoui dans ses relations tant avec les États-Unis qu’avec la communauté juive américaine, et imprégné de nos valeurs, pour les générations à venir », a déclaré le groupe dans un communiqué partagé en exclusivité avec la Jewish Telegraphic Agency.
Cette toute nouvelle initiative, qui vise à tester la capacité de l’establishment juif américain à tolérer le militantisme en faveur d’Israël de type « amour vache » prôné par J Street, nait trois ans après le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023. J Street soutient l’existence de l’État juif, mais a vivement critiqué la manière dont l’armée israélienne a mené la guerre contre le Hamas à Gaza. L’organisation s’oppose également avec véhémence aux gouvernements israéliens de droite et plaide pour que les États-Unis exercent des pressions sur Israël afin qu’il fasse la paix avec les Palestiniens, notamment en suspendant les ventes d’armes à Jérusalem.
Cette initiative voit le jour dans un contexte de bouleversements profonds que la guerre de Gaza a provoqués au sein de la communauté juive américaine : en effet, les jeunes Juifs s’éloignent de plus en plus d’Israël, comme le montrent les sondages et le pays est dirigé par un gouvernement on ne peut plus à droite ; par ailleurs, la diaspora est secouée par les manifestations antisémites, les critiques d’Israël étant souvent exploitées par les pires ennemis des Juifs.
Compte tenu de la réputation de plus en plus ternie d’Israël auprès des Américains, et en particulier des démocrates, J Street y voit l’occasion de se rapprocher des dirigeants juifs qui souhaitent entretenir des relations solides avec les responsables politiques américains. Son président, Jeremy Ben-Ami, a déclaré lors d’une interview à la JTA que son organisation était le meilleur moyen d’endiguer la montée des discours extrémistes anti-Israël au sein du Parti démocrate, pour lequel une large majorité de Juifs continue de voter, d’autant plus que de nombreux Juifs souhaitent s’opposer à l’administration Trump, qu’ils estiment en pleine dérive vers l’autoritarisme, associée à des personnes intolérantes.
« La question sur laquelle je dirais que nous sommes bien placés pour intervenir, c’est le fait de dire aux Juifs qui ne veulent pas vivre sous le slogan MAGA et sous le règne de Donald Trump : ‘Nous voulons nous assurer qu’il existe un Parti démocrate qui adhère à la ligne de J Street, qui ne nie pas le droit du peuple juif à un État, mais qui s’oppose à ce que fait l’État juif’ », explique Ben-Ami.
Ben-Ami estime qu’en faisant de J Street la voix de la communauté au sein du Parti démocrate, on endiguera plus facilement la contestation venue de l’aile gauche du parti, en maintenant les voix et dons juifs en faveur des démocrates, ce qui permettra d’atténuer les sentiments anti-Israël au sein du parti et le pouvoir de Trump le temps de la seconde moitié de son second mandat.
Parmi les membres du nouveau conseil figurent Bob Goodkind, ex-président de l’AJC ; John Ruskay, ex-PDG de l’UJA-Federation of New York ; Alan Solow et Seymour Reich, ex-présidents de la CoP ; Charles Ratner, ex-président du Conseil des gouverneurs de l’Agence juive pour Israël ; le rabbin Eric Yoffie, ex-président de l’Union pour le judaïsme réformé (URJ) ; Nancy Kaufman, ex-PDG du National Council of Jewish Women (NCJW) et enfin le rabbin Ismar Schorsch, ex-chancelier du Séminaire théologique juif du mouvement conservateur.
J Street a également annoncé dans le même communiqué que le rabbin David Saperstein, directeur émérite du Centre d’action religieuse du mouvement réformé, rejoignait le conseil d’administration de J Street.
Le nouveau conseil, ont déclaré ses membres lors d’entretiens, exercera une influence sur le débat juif au sujet d’Israël en tendant la main aux fédérations locales, au sein desquelles bon nombre de ses membres ont siégé. Et il y parviendra également de par sa simple existence – grâce à une pléiade de personnalités, autrefois ferventes partisanes de l’establishment, qui accueillent favorablement J Street.
« Il faut tenter de trouver le moyen d’amener les dirigeants [des fédérations] à être ouverts aux points de vue différents », explique Ratner, qui a dirigé la Fédération de Cleveland de 2000 à 2003 et est issu de l’une des principales familles de philanthropes de cette ville.
« Nous devons offrir un espace de discussion et de débat civilisé au sein de notre communauté à tous les groupes attachés à la souveraineté juive sur notre terre ancestrale, qu’ils soient d’accord avec nous ou non »
Ruskay, de l’UJA, a déclaré à la JTA que le consensus auquel lui-même et d’autres adhéraient autrefois – en vertu duquel les organisations juives américaines doivent s’en remettre entièrement au gouvernement israélien en place en matière de sécurité – est en train de s’effriter. (70 Faces Media, la société mère de la Jewish Telegraphic Agency, bénéficie d’un financement de l’UJA).
« Il existe aujourd’hui plusieurs visions du fait d’être ‘pro-Israël’ au sein de la communauté juive américaine », a-t-il déclaré.
« Je pense que c’est une bonne chose, car cela reflète des perspectives différentes sur ce qui est le mieux pour Israël. Nous devons offrir un espace de discussion et de débat civilisé au sein de notre communauté à tous les groupes attachés à la souveraineté juive sur notre terre ancestrale, qu’ils soient d’accord avec nous ou non. »
Cependant, nombre de dirigeants d’organisations traditionnelles ne sont pas convaincus que l’adhésion au point de vue de J Street soit bénéfique pour Israël ou pour les Juifs américains.
Jason Shames, directeur exécutif de la Fédération juive du nord du New Jersey, estime que les divergences de points de vue sur la sécurité d’Israël sont un cadeau pour les ennemis d’Israël au moment où ce dernier est en crise.
« Ils souhaitent des changements en Israël, ce qui est légitime, et ils ne souhaitent pas la disparition d’Israël », estime Shames.
« Le problème, c’est que cet exercice d’équilibriste, à l’ère des réseaux sociaux, est perçu comme un atout et une valeur intrinsèque par les détracteurs et ceux qui souhaitent la disparition d’Israël, et là est tout le problème. C’est pourquoi je pense que l’on observe une résistance de la part de personnes comme moi. »
D’autres détracteurs de J Street estiment que le groupe n’est tout simplement pas représentatif du militantisme pro-Israël dans ce pays, et qu’il est erroné d’ouvrir la porte à une organisation tellement contraire aux positions de nombre de personnes.
« Les principales organisations juives ne devraient pas prétendre que J Street représente le courant pro-Israël dominant », estime un ex-haut responsable de la fédération qui a souhaité garder l’anonymat de façon à pouvoir s’exprimer en toute franchise.
« Une organisation qui entend subordonner l’aide à certaines conditions, bloquer les livraisons d’armes, justifier des votes visant à supprimer l’aide à la sécurité et appuyer des décisions préjudiciables à Israël aux Nations unies s’est placée en dehors de ce consensus. Même une grande tente a besoin de limites. Si ‘pro-Israël’ peut signifier n’importe quoi, alors c’est que cela ne signifie rien. »
Depuis sa création en 2008, J Street se heurte à une résistance persistante face à son plaidoyer en faveur d’une pression américaine sur Israël pour qu’il s’oriente vers une solution à deux États, ainsi qu’à ses critiques de nombreuses actions israéliennes.
Pendant un certain temps, le groupe a dissimulé le fait que l’un de ses principaux donateurs était George Soros, milliardaire juif et survivant de la Shoah qui n’a pas ménagé ses critiques à l’égard des gouvernements israéliens et de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC).
En effet, les dirigeants de J Street estimaient que son nom était un anathème au sein de la communauté. Soros avait initialement refusé de contribuer au lancement du groupe, de crainte que sa présence ne soit utilisée contre lui. Au début, J Street a pris garde de ne pas s’opposer frontalement à l’AIPAC, mais ces dernières années, les deux organisations se sont fréquemment affrontées sur les réseaux sociaux.
La dissimulation de Soros a été dévoilée en 2010, mais même avant cela, les efforts de J Street pour toucher le grand public n’avaient guère eu de succès. Les organisations traditionnelles décourageaient les synagogues et centres communautaires juifs d’accueillir ses intervenants. En 2014, l’organisation a sollicité son adhésion à la CoP, mais sa candidature a été rejetée.
J Street avait initialement soutenu la riposte militaire d’Israël contre le Hamas à Gaza, affirmant qu’elle « soutenait fermement le droit d’Israël à se défendre de manière proportionnée face à la menace constante des tirs de roquettes, ainsi qu’à détruire les tunnels menant en Israël ». Mais le groupe a par la suite accusé le gouvernement d’ignorer les souffrances des Palestiniens.
« Nous contestons ceux qui affirment que le fait de parler des moyens de mettre fin à la violence à long-terme n’est pas pro-Israël », explique J Street.
En mars 2024, J Street s’est jointe à d’autres groupes libéraux pour demander à l’ex-président américain Joe Biden d’obtenir un cessez-le-feu à Gaza. Cette initiative faisait suite à des mois de pression de la part des progressistes qui reprochaient aux groupes sionistes libéraux de ne pas en faire assez pour réclamer la fin des combats, au moment-même où Israël s’apprêtait à entrer dans Rafah, en dépit des pressions américaines.
En novembre de la même année, lorsque la Cour pénale internationale (CPI) a émis des mandats d’arrêt à l’encontre du Premier ministre, Benjamin Netanyahu, et de l’ex- ministre de la Défense, Yoav Gallant, J Street n’a pas approuvé ces mandats sans réserve. Mais l’organisation a appelé la communauté juive organisée à ne pas « attribuer [ces mandats] à l’antisémitisme ou à une hostilité inhérente envers Israël » – une position loin de celle de plusieurs grandes organisations juives, lesquelles ont categoriquement dénoncé une CPI jugée antisémite.
L’an dernier, sous ce qu’il a reconnu être une pression de la gauche, Ben-Ami est revenu sur l’idée selon laquelle Israël ne commettait pas de « génocide », et J Street affiche désormais une position ambivalente sur la question.
Mais malgré l’antagonisme que ses positions ont suscité parmi les dirigeants juifs traditionnels, Ben-Ami estime que le fait de maintenir l’engagement des jeunes en faveur de la survie d’Israël est un défi majeur, et que cela ne se fera pas en décourageant la dissidence.
Enfin, ajoute-t-il, ce point de vue a été intégré par l’establishment, ce qui a facilité l’adhésion des anciens pontes au conseil.
« Une certaine crainte se fait jour parmi ceux qui ont consacré des dizaines et des dizaines d’années de leur vie au sionisme et aux relations entre les États-Unis et Israël », explique-t-il.
« La crainte de savoir où nous allons, celle de savoir où va Israël, quel Israël va nous rester, et la prise de conscience que, peut-être, après toutes ces décennies, le fait d’apporter un soutien inconditionnel et de ne laisser aucune marge de manœuvre n’était pas la meilleure idée, vous voyez, et que nous devons avoir une conversation ouverte et honnête. »
Il poursuit : « Certaines de ces personnes reconnaissent que l’essence même de ce que J Street défend depuis vingt ans est d’une importance capitale aujourd’hui. »
Solow, ex-président de la CoP, se rappelle avoir avancé ces arguments lorsqu’il avait plaidé, en 2014, en faveur de l’intégration de J Street à l’organisation.
« Il est de plus en plus évident que la mise au ban de J Street sur ces questions est une erreur collective, car cela décourage nombre de jeunes qui souhaitent s’impliquer de manière positive pour soutenir un Israël auquel ils veulent vraiment croire », souligne-t-il.
« Cela les dissuade de s’intégrer à la communauté et de participer au débat communautaire. »
Ruskay, de l’UJA, se dit consterné par les informations selon lesquelles l’organisation juive universitaire Hillel aurait découragé ses sections locales de collaborer avec J Street U, la branche étudiante de J Street, comme ce fut récemment le cas pour la section Hillel de l’université du Michigan.
« Quand j’entends dire que J Street n’est pas la bienvenue dans certaines sections de Hillel, je me dis que nous avons justement besoin de J Street au sein de Hillel ! », plaide-t-il.
Hillel n’a pas répondu à notre demande de commentaire.
Kaufman, du NCJW, siège au conseil d’administration de plusieurs organisations farouchement opposées à l’actuel gouvernement de Benjamin Netanyahu. À l’instar de son engagement au sein de ces autres conseils d’administration, sa participation au conseil de J Street s’inscrit dans une démarche de pénitence après son passé au NCJW, puis au Jewish Community Relations Council (JCRC) de la région de Boston.
« J’ai l’impression que nous n’en avons pas assez dit. Vraiment. C’est mon problème. Je pense que nous aurions dû nous exprimer davantage », confie-t-elle.
Elle se souvient s’être sentie mal lorsque J Street a été refusé par la CoP, qui avait pourtant accepté l’AEPi (Alpha Epsilon Pi), fraternité dont elle estimait qu’elle défendait des opinions conservatrices non représentatives des jeunes Juifs.
« C’était un moment du type ‘Nous savons maintenant qui est l’ennemi, nous’ », poursuit Kaufman, qui était présente à l’époque en sa qualité de PDG du NCJW.
« C’était une shanda », ajoute-t-elle en utilisant le mot yiddish pour dire
« scandale ».
L’AJC a joué un rôle déterminant dans le vote contre J Street lors de cette réunion, annulant ainsi le soutien que J Street avait reçu d’autres groupes majeurs tels que l’Anti-Defamation League (ADL) ou le mouvement réformé.
David Harris, alors PDG de l’AJC, assure ne pas regretter la manière dont son groupe a voté, à l’époque, et qu’il voterait de la même manière aujourd’hui.
« Je ne pense pas qu’il incombe aux Juifs américains, qui vivent à des milliers de kilomètres d’Israël, rejettent l’alyah, ne sont pas confrontés à un service militaire qui est littéralement une question de vie ou de mort et n’ont pas à emmener leurs enfants et leurs aînés dans des abris antiatomiques jour et nuit, de chercher à influencer des questions d’une importance existentielle touchant Israël et son lien vital avec les États-Unis », explique-t-il.
Il ajoute qu’un tel lobbying visant à inciter les États-Unis à exercer une pression sur Israël cat « inapproprié et néfaste ». Il en va de même, poursuit-il, pour les groupes de droite qui entendent faire pression sur Israël par l’intermédiaire des États-Unis afin d’obtenir les résultats qu’ils souhaitent.
Ratner, de l’Agence juive, qui a par le passé fait des dons à l’AIPAC, estime que cette organisation est désormais trop étroitement associée à la droite aux États-Unis et en Israël.
« À mesure que l’AIPAC est devenue de plus en plus réactionnaire et de droite, je ne me suis plus senti en phase », admet-il.
L’AIPAC, qui n’a pas répondu à la demande de commentaire, a toutefois déclaré qu’elle continuait de bénéficier du soutien de donateurs et d’élus des deux partis américains.
Ratner est d’avis que le « centre », quel qu’il ait pu être parmi les Juifs américains, est en voie de disparition.
« Je ne pense pas que J Street ait encore atteint le stade où elle est perçue comme centriste. Je ne pense pas non plus que l’AIPAC représente une position centriste. Je pense que c’est l’un des défis auxquels la communauté est confrontée. Où y a-t-il de la place pour une position centriste ? », interroge-t-il.
Jeremy Burton, PDG du JCRC du Grand Boston, estime que l’idée selon laquelle la communauté pourrait se rallier à une position unique sur Israël est dépassée, alors même qu’elle était courante au sein des organisations juives traditionnelles.
« Le projet visant à faire que les Juifs américains s’expriment d’une seule et même voix – et je dis cela en tant que PDG d’un JCRC indépendant qui compte 40 organisations, dont J Street – je ne sais pas si ce projet se présente de la même manière qu’il y a de cela une dizaine d’années en termes d’infrastructure formelle permettant d’exprimer une voix collective », explique Burton, qui ne fait pas partie du tout nouveau conseil de J Street.
Les groupes ayant participé au vote de 2014 n’ont pas répondu ou ont refusé de commenter leur position actuelle, tout comme un certain nombre de responsables de fédérations, à l’instar des Jewish Federations of North America (JFNA), de l’AIPAC, de l’ADL, de l’AJC ou encore de la CoP.
Saperstein ajoute qu’un des rôles qu’il pourrait jouer, en tant que membre du conseil d’administration, et que le nouveau conseil pourrait jouer, consiste à conseiller à J Street « d’être plus clair sur la dimension Ahavat Yisrael de son action », en référence au principe de « l’amour d’Israël », qui s’applique tant au pays qu’à la communauté juive.
Selon elle, on peut s’attendre à ce que J Street s’oppose fermement aux réfractaires à la vente d’armes à Israël, puisque l’organisation elle-même ne s’oppose qu’à certaines ventes d’armes offensives, qui, selon elle, devraient être subordonnées aux agissements d’Israël. Elle ne s’oppose pas aux ventes d’armes de défense, que les forces politiques anti-Israël proposent de plus en plus souvent.
Selon Ben-Ami, la meilleure stratégie de J Street consisterait à défendre son point de vue sans chercher à marginaliser les autres, aussi extrêmes qu’ils soient.