Démolitions de hameaux : le propriétaire d’une maison rasée bien décidé à rester
Nabil Jabarin déplore que ses proches dorment à la belle étoile tout en espérant reconstruire sa maison, au cas où un « meilleur » gouvernement arrive au pouvoir en Israël
Au lendemain de la démolition de sa maison par l’armée, aux côtés de ses fils et d’une bonne dizaine de voisins, Nabil Jabarin explique que lui et les siens ne partiront pas, même s’ils n’ont plus de toit sur leur tête.
S’exprimant par téléphone depuis Jinba, un petit hameau des environs de Masafer Yatta, dans le sud de la Cisjordanie, qui a fait l’objet de nombreuses démolitions cette semaine, Jabarin, 52 ans, assure qu’il ne partira pas, que sa famille vit dans ce village depuis des générations et qu’elle n’a pas d’autre point de chute.
« Ils feraient bien de nous regarder droit dans les yeux, de regarder nos enfants droit dans les yeux, nous n’avons nulle part où aller », confie Jabarin en parlant des responsables des démolitions.
Mercredi, l’Administration civile, un organisme du ministère de la Défense chargé de l’application de la loi contre les constructions illégales en Cisjordanie, a démoli 24 bâtiments résidentiels à Jinba. Près de 180 personnes, dont quelque 85 enfants, se sont retrouvées sans abri, selon l’organisation de défense des droits humains B’Tselem.
L’administration a également détruit 15 bâtiments agricoles, 16 panneaux solaires, 14 réservoirs d’eau et elle a arrêté l’un des habitants du hameau, a fait savoir B’Tselem.
Selon Jabarin, il reste une quarantaine de structures en place.
L’Administration civile a confirmé les démolitions à Jinba, indiquant que « des mesures d’application ont été prises contre des éléments de construction illégaux ».
Jinba, à l’instar de sept autres hameaux de la zone, se situe à l’intérieur d’une zone de tir militaire et est depuis longtemps menacé de démolition, mais les habitants affirment que leurs logements étaient déjà là avant que l’armée ne fasse de ce lieu une zone d’exclusion, dans les années 1980.
La maison de fortune de Jabarin fait partie de celles qui ont été rasées mercredi, comme celles de son fils âgé de 30 ans et père de six enfants, et de son autre fils, âgé de 25 ans et père de quatre enfants.
Jabarin explique au Times of Israel que les familles ont dormi à la belle étoile dans la nuit de mercredi à jeudi, suite aux démolitions, mais qu’elles espéraient trouver des tentes pour la nuit de jeudi à vendredi.
« Toute notre vie est à Jinba, mon père et mon grand-père sont nés à Jinba et y sont morts, nous n’avons nulle part où aller », souligne-t-il.
Pour l’heure, il ne prévoit pas de reconstruire sa maison, de crainte qu’elle ne soit à nouveau démolie. Mais il espère qu’un nouveau gouvernement, un gouvernement « meilleur », entrera en fonction à l’issue des prochaines élections, en octobre en Israël, ce qui pourrait leur permettre de reconstruire.
Les démolitions ont été menées sous l’impulsion du ministre des Finances Bezalel Smotrich, lequel contrôle l’Administration civile en raison d’autres fonctions ministérielles au sein du ministère de la Défense.
Le porte-parole de Smotrich a déclaré que les démolitions de Masafer Yatta relevaient d’une volonté de prendre davantage de mesures pour lutter contre les constructions palestiniennes illégales, ce que le ministre avait ébauché en août dernier.
Le mois dernier, Smotrich avait en effet déclaré que la démolition de constructions palestiniennes illégales se ferait à un rythme plus élevé de façon à contrecarrer « l’établissement d’un État palestinien par la prise de contrôle des terres domaniales et une construction massive et systématique en zone C [de la Cisjordanie] ».
Les démolitions qui ont eu lieu ce mercredi sont les derniers avatars d’une série d’opérations menées contre les hameaux des environs de Masafer Yatta ce mois-ci.
Le 2 septembre dernier, l’Administration civile a démoli la totalité du hameau de Khirbet a-Taban, à plusieurs kilomètres à l’est de Jinba, laquelle abritait 12 familles, soit près de 70 personnes.
Et le 8 septembre dernier, l’Administration civile a démoli cinq maisons appartenant à quatre familles – soit 32 personnes – à Khirbet al-Fakhit, à moins de deux kilomètres de Khirbet a-Taban, ainsi que des enclos pour moutons, des toilettes, des réservoirs d’eau, des panneaux solaires, des citernes et des poulaillers.
Jabarin explique que lorsque les forces de l’Administration civile sont arrivées à Jinba mercredi, elles ont laissé 10 minutes aux habitants pour sortir leurs affaires avant de détruire leur maison. De son propre aveu, lui et ses proches ne sont parvenus à prendre que quelques objets avant la démolition.
Security forces, Civil Administration, demolishing buildings in Palestinian hamlet of Jinba in South Hebron Hills/Masafer Yatta region right now. 19 buildings demolished so far according to B'Tselem… pic.twitter.com/jq4VAjmgJD
— Jeremy Sharon (@jeremysharon) September 23, 2026
Le porte-parole de l’Administration civile n’a pas répondu à l’affirmation de Jabarin selon laquelle il n’avait eu que 10 minutes pour faire ses bagages.
Jinba est l’un des huit hameaux de la région visés par des ordres de démolition depuis 2022, date à laquelle la Cour suprême a décidé que les habitants de Masafer Yatta n’avaient pas prouvé vivre dans ces villages avant la création de la zone de tir, au terme d’une bataille judiciaire de plusieurs dizaines d’années.
Comme nombre de Bédouins, les habitants des hameaux situés dans la zone de tir ne disposent pas de titres de propriété formels reconnus par Jérusalem pour les terres sur lesquelles ils ont construit leur maison, raison pour laquelle Israël les considère comme des terrains sans propriétaire.
Tout comme d’autres, Jabarin assure disposer de documents ottomans prouvant leur propriété, mais Israël n’accepte comme titres fonciers que les registres des Mandats britannique et jordaniens.
« Ils disent qu’il s’agit d’une zone de tir, mais nous étions là bien avant la création de l’État, ils ont établi la zone de tir sur le village, mais nous vivons là depuis la période ottomane, depuis 270 ans », maintient Jabarin avant d’ajouter être, jour après jour, victime de harcèlement de la part des résidents des avant-postes d’implantations voisins, lesquels l’empêchent de mener ses moutons au pâturage et de leur donner à boire, fût-ce à des puits qui, selon lui, lui appartiennent et ont été creusés par son père.
Au-delà des démolitions, Smotrich est en outre à l’origine de la décision de l’actuel gouvernement de créer 103 implantations en Cisjordanie, d’autoriser la construction de plus de 200 avant-postes d’implantations illégaux et d’approuver la construction d’un nombre record de nouveaux logements dans les implantations déjà existantes.
Smotrich répète à l’envi que ce développement massif des implantations a vocation à annexer de facto la Cisjordanie et « tuer dans l’oeuf » toute velléité d’Etat palestinien.
Selon l’organisation des droits civiques Bimkom, les ordres de démolition de constructions palestiniennes ont presque tous été exécutés l’an dernier, contrairement aux ordres de démolition des implantations illégales, exécutés eu à hauteur de 20 %.