Des bactéries résistantes menacent la vue des animaux et sont transmissibles à l’homme – chercheurs israéliens

D'après des chercheurs de l'École de médecine vétérinaire Koret de l'Université hébraïque de Jérusalem, les bactéries résistantes aux médicaments pourraient augmenter le risque de cécité d'ici dix ans

Illustration : une clinique vétérinaire en Israël. (Autorisation)

Selon des spécialistes israéliens en médecine vétérinaire, la résistance aux antibiotiques rend certaines infections oculaires de plus en plus difficiles à soigner, faisant peser une menace croissante à l’échelle mondiale sur la santé visuelle des animaux et des humains.

Cette étude soumise à un comité de lecture a été menée par les docteurs vétérinaires Lionel Sebbag et Oren Peer de l’École de médecine vétérinaire Koret de l’Université hébraïque de Jérusalem.

« Ces bactéries peuvent se transmettre des animaux atteints d’infections oculaires ou cutanées aux humains, et inversement », a déclaré Sebbag au Times of Israel lors d’un appel vidéo. « C’est une réelle préoccupation. »

D’ici dix ans, « il deviendra beaucoup plus difficile de traiter les infections oculaires, même les plus courantes, et le risque de cécité sera plus élevé, tant chez l’homme que chez l’animal », a-t-il ajouté.

Cette étude, publiée dans la revue Veterinary Ophthalmology, préconise une utilisation plus ciblée des antibiotiques, des mesures de prophylaxie plus strictes et une meilleure sensibilisation.

« Nous devons changer notre façon de penser les antibiotiques », a affirmé Sebbag.

Professeur Lionel Sebbag, École de médecine vétérinaire Koret, Université hébraïque de Jérusalem, Rehovot, Israël. (Autorisation)

One Health : les humains, les animaux et leur environnement commun

L’approche des infections oculaires adoptée par Sebbag s’inscrit dans une stratégie holistique connue sous le nom de « One Health », un cadre mondial qui postule que la santé humaine, la santé animale et l’environnement commun sont étroitement liés.

« Les bactéries et leurs gènes de résistance peuvent se propager parmi les animaux et les humains », a indiqué Sebbag. « Bon nombre de ces bactéries ne se limitent pas à un seul hôte ; les bactéries résistantes peuvent donc se propager entre les personnes, les animaux et leur environnement. »

Sebbag a par ailleurs souligné que l’utilisation « inappropriée » des antibiotiques favorisait la résistance à ces traitements.

« Cela rend les infections plus difficiles à soigner », a-t-il expliqué. « Cela augmente le risque de complications, et affecte à la fois la santé animale et la santé humaine. »

Professeur Oren Peer, École de médecine vétérinaire Koret, Université hébraïque de Jérusalem, Rehovot, Israël. (Autorisation)

Surutilisation des antibiotiques

L’étude porte sur la kératite bactérienne. Cette infection grave de la cornée figure parmi les urgences les plus sérieuses en ophtalmologie vétérinaire.

En l’absence de traitement rapide et adapté, la kératite bactérienne peut évoluer rapidement vers une perte définitive de la vision – voire l’ablation de l’œil.

Les chercheurs ont mis en évidence des preuves de plus en plus nombreuses indiquant que nombre des bactéries responsables de ces infections présentent une résistance accrue aux antibiotiques couramment utilisés.

« Comme chez l’homme, les antibiotiques ont été surprescrits chez l’animal, ce qui favorise l’apparition de bactéries multirésistantes », a déclaré Sebbag. « Peut-être que nous ne choisissons pas le bon antibiotique, ou que nous ne l’utilisons pas assez souvent, ou pas assez longtemps. Les antibiotiques sont mal utilisés chez l’animal, tout comme ils le sont chez l’homme. »

Dans une étude transversale publiée en 2020, Sebbag et ses collègues ont constaté que la multirésistance chez les isolats bactériens oculaires était passée d’environ 5 % à plus de 30 % en l’espace de cinq ans.

« Cette tendance pourrait continuer à s’accentuer », a-t-il souligné, « et c’est très préoccupant ».

Infections oculaires

Les vétérinaires généralistes sont souvent les premiers à examiner la plupart des animaux souffrant de problèmes oculaires, a expliqué Sebbag.

Ces vétérinaires prennent en charge un large éventail de pathologies, mais ils ne sont pas des ophtalmologues.

Les chiens, par exemple, sont très sujets aux allergies, d’origine environnementale ou alimentaire.

« Dans de nombreux cas, la rougeur et les sécrétions oculaires chez les chiens sont en réalité causées par des allergies ou d’autres affections non bactériennes », a indiqué Sebbag. Le propriétaire emmène son animal chez le vétérinaire, qui peut alors supposer à tort qu’il s’agit d’une infection bactérienne et prescrire des antibiotiques.

Les chevaux, qui sont « très appréciés en Israël, que ce soit comme animaux de compagnie ou pour le sport ou la compétition, souffrent également d’infections oculaires graves », a ajouté Sebbag. « Les propriétaires doivent prendre conscience que tous les cas de rougeur oculaire ne nécessitent pas d’antibiotiques, et qu’un diagnostic approprié est essentiel avant d’entamer un traitement. »

Une gestion prudente des antibiotiques ne signifie pas pour autant qu’il faille éviter leur utilisation, a-t-il précisé.

« Cela signifie n’utiliser les antibiotiques appropriés que lorsque cela est vraiment nécessaire, à la bonne posologie et pendant la durée adéquate », a déclaré Sebbag.

Des vétérinaires examinent un cheval après son opération à l’École de médecine vétérinaire Koret de l’Université hébraïque, à Rishon Lezion, en Israël, le samedi 28 novembre 2015. (Crédit : AP Photo/Oded Balilty)

Selon lui, une autre mesure importante pour réduire la propagation de ces bactéries résistantes consiste à améliorer les protocoles de nettoyage et de prévention des infections dans les cliniques vétérinaires.

« Nous utilisons de nombreux instruments pour ausculter les animaux », a expliqué Sebbag. « Nous examinons un animal, puis nous touchons les instruments, les tables ou d’autres surfaces. Les animaux sont transférés d’un service à l’autre de la clinique, comme dans un hôpital humain. Nous savons que ces bactéries sont capables de survivre sur les surfaces dures et le matériel, ce qui expose d’autres animaux, voire des humains. »

L’ours Mango est allongé sur une table d’opération tandis que les vétérinaires et le personnel du zoo le préparent pour une intervention chirurgicale à l’hôpital vétérinaire du Centre zoologique de Ramat Gan, près de Tel Aviv. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

« Les microbes ne connaissent pas de frontières »

« L’article de synthèse du Dr Lionel Sebbag constitue un excellent résumé des connaissances fondamentales sur les antibiotiques, l’utilisation des produits antimicrobiens et la résistance, en particulier dans les cas de kératite bactérienne chez les chiens, les chats et les chevaux », a déclaré Franck Ollivier, fondateur d’Ophtamo Vétérinaire Inc., à Montréal, au Canada, au Times of Israel.

Ollivier n’a pas participé à l’étude.

Dr Franck Ollivier, docteur en médecine vétérinaire (DMV), titulaire d’un doctorat (PhD), fondateur d’Ophtamo Vétérinaire Inc., à Montréal, au Canada. (Autorisation)

La résistance aux antibiotiques est un « problème majeur tant en médecine humaine qu’en médecine vétérinaire, et donc à l’échelle mondiale, car les microbes ne connaissent pas de frontières », a-t-il ajouté.

L’approche « One Health » adoptée dans cette étude propose aux ophtalmologues vétérinaires et aux vétérinaires en général des pistes de diagnostic et de traitement des infections bactériennes.

« Cela semble être une condition essentielle pour préserver l’efficacité des agents antibiotiques », a poursuivi Ollivier.

Sebbag et ses collègues du département d’ophtalmologie de l’école vétérinaire ont récemment présenté plusieurs études dans le cadre de la Conférence européenne des ophtalmologistes vétérinaires. Selon lui, cela « témoigne de la contribution croissante de la recherche israélienne en ophtalmologie vétérinaire sur la scène internationale ».

À cette occasion, Sebbag a également participé à la mise en place d’un groupe de travail mondial chargé d’élaborer des lignes directrices en matière de gestion des antibiotiques que les vétérinaires pourront suivre.

« Il s’agit d’une initiative internationale importante », a-t-il souligné. « La sensibilisation du public à la résistance aux antibiotiques est encore limitée. Nous nous efforçons de faire évoluer les choses. »

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