Des camions coincés à la frontière entre la Turquie et l’Iran

Des centaines de routiers exaspérés sont actuellement contraints d'attendre plusieurs jours pour franchir le poste-frontière de Gurbulak

Des camions attendent sur la route menant au poste-frontière de Gurbulak, à la frontière turco-iranienne, dans la province d'Ağrı, à l'est de la Turquie, le 22 septembre 2026. (Crédit : Serra Yedikardes/AP)

POSTE-FRONTIÈRE DE GURBULAK, Turquie — Des centaines de camions attendent, arrêtés au bord de la route qui mène en Iran depuis la frontière montagneuse orientale de la Turquie. Déjà très animé en temps normal, ce poste-frontière, le plus important entre les deux pays, joue désormais un rôle vital pour l’économie de Téhéran, alors que la marine américaine bloque les ports iraniens.

Le président iranien Massoud Pezeshkian a exhorté à développer le flux commercial terrestre, face à un blocus qui fait obstacle à la grande majorité des importations tout en coupant les ventes de pétrole et de gaz qui, pour l’essentiel, maintiennent l’économie à flot.

Cette situation constitue le dernier test en date de la résilience de l’Iran. Des chauffeurs routiers iraniens exaspérés se sont confiés durant leur passage à ce poste-frontière turc, désormais encombré par des files d’attente de plusieurs kilomètres.

« Cela fait 15 ans que je passe par ce poste-frontière. Je n’ai jamais dû attendre aussi longtemps qu’aujourd’hui », a déploré Muhammed Rıza Shiri, 55 ans, qui a attendu quatre jours avant de pouvoir acheminer son chargement de caoutchouc en Iran. « Notre file s’étendait sur sept kilomètres. Avant, on attendait ici trois jours au maximum. À cause de la guerre, les délais dépassent désormais cinq jours. »

L’Iran accuse les États-Unis de tenter d’affaiblir le pays.

« Ils essaient de semer le chaos partout où ils le peuvent, et ils ne reculent devant rien. Ils ferment des voies de communication, ils suspendent le trafic aérien, ils bloquent les voies terrestres, et ils tentent d’attiser les divisions internes », a déclaré mardi le président Massoud Pezeshkian.

L’Iran souligne que ces pressions ne le feront pas changer de position dans ses négociations avec Washington. Téhéran exige la levée du blocus américain avant d’autoriser à nouveau le trafic maritime commercial dans le détroit d’Ormuz, où la mainmise de l’Iran a ébranlé les marchés mondiaux et les cours du pétrole.

Le président iranien Massoud Pezeshkian prend la parole lors de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, au siège de l’ONU, le 23 septembre 2026. (Crédit : Heather Khalifa/AP)

L’Iran dépendait du golfe d’Oman pour plus de 80 % de ses échanges commerciaux

L’Iran est confronté à un défi de taille alors qu’il tente de réorienter ses activités commerciales de la voie maritime vers la voie terrestre. Selon l’économiste iranien Mohammad Farzanegan, avant la guerre, l’économie du pays dépendait du golfe d’Oman pour plus de 80 % de ses échanges commerciaux.

Désormais, ce sont les postes-frontières terrestres de l’Iran avec la Turquie à l’ouest et le Pakistan à l’est qui jouent le rôle crucial de liaison avec l’Europe et l’Asie. Les chauffeurs transportent des marchandises essentielles aux secteurs pétrochimique et manufacturier iraniens, durement touchés par les frappes américaines et israéliennes.

Mais ces postes-frontières terrestres sont soumis à une forte pression.

« La logistique et les capacités de ces frontières sont limitées. La réglementation, les contrôles aux frontières, la corruption : autant d’éléments qui rendent le transit beaucoup plus difficile et chronophage », a ajouté Farzanegan. Le commerce terrestre « ne peut fondamentalement pas se substituer au blocus ni le compenser ».

Au poste-frontière turc de Gurbulak, les temps d’attente des camions ont plus que quadruplé depuis le début de la guerre, ont révélé les données de l’International Transporters Association, qui représente le secteur turc de la logistique internationale.

Un responsable iranien a indiqué que le nombre de camions avait explosé.

« Au lieu de 200 camions, il y en a désormais 1 200 à la frontière. Le pays de destination n’a pas la capacité pour en accueillir autant », a expliqué Amir Roshanbakhsh Ghanbari, directeur adjoint d’une agence gouvernementale chargée de promouvoir le commerce iranien, dans une interview accordée à l’agence de presse semi-officielle ILNA.

Des camions attendent sur la route menant au poste-frontière de Gurbulak, à la frontière turco-iranienne, dans la province d’Ağrı, à l’est de la Turquie, le 22 septembre 2026. (Crédit : AP Photo/Serra Yedikardes)

Pour Ghanbari, les pays voisins sont en partie responsables des embouteillages à la frontière :

« Les pays de destination ne sont pas disposés à développer leurs infrastructures – faute de savoir combien de temps cette situation va durer. »

Pourtant, un journaliste qui était en visite mardi au poste-frontière turc a constaté sur place des travaux routiers visant à créer des voies supplémentaires. Deux agents d’un organisme routier local, qui se sont exprimé sous couvert d’anonymat puisque non autorisés à faire des commentaires publics, ont fait savoir que la Turquie modernisait ses infrastructures frontalières dans le cadre d’un plan lancé trois ans plus tôt.

Les routiers protestent contre les retards

Une chaîne Telegram liée à des groupes représentant les routiers iraniens et d’autres professionnels du transport est submergée de messages dénonçant ces difficultés. Leur travail, déjà peu rémunéré, est désormais doublement pénalisé, depuis que les autorités iraniennes ont augmenté les prix et restreint les quotas de carburant.

« Avec la hausse des coûts, l’augmentation des frais d’entretien, les prix élevés des pneus et des pièces détachées et, d’autre part, la réduction des chargements et la baisse des revenus des chauffeurs, il est devenu très difficile pour beaucoup d’entre nous de continuer à travailler », peut-on lire dans un message, qui avertit que les routiers « ne resteront pas silencieux face à ces pressions accrues qui pèsent sur les chauffeurs ».

Des camions attendent au poste-frontière de Gurbulak, à la frontière turco-iranienne, dans la province d’Ağrı, à l’est de la Turquie, le 22 septembre 2026. (Crédit : Serra Yedikardes/AP)

Akbar Sadigi, 42 ans, un chauffeur routier iranien originaire de Tabriz qui patientait au poste-frontière, a expliqué que l’allongement des temps d’attente l’avait contraint à réduire la fréquence de ses trajets de deux fois par mois à une seule fois par mois.

« Je gagne deux fois moins qu’avant à cause de ça », a-t-il déploré. Il a ajouté que le prix du carburant pour son camion avait augmenté de 25 % en Iran depuis son dernier voyage.

« Certains chauffeurs turcs peuvent verser des pots-de-vin et passer devant tout le monde. Notre argent ne vaut rien ici. Nous ne pouvons pas faire ça », a poursuivi Sadigi.

Selon les chauffeurs, la file d’attente à la douane est encore plus longue du côté iranien, avec des délais allant de 12 à 25 jours au cours du mois dernier. Plusieurs ont imputé cette situation aux contrôles plus approfondis effectués par les autorités turques sur les camions en provenance d’Iran.

Akbar Yahyai, un chauffeur routier iranien qui a précisé transporter aussi bien des pièces de machines que des composants chimiques, a affirmé attendre depuis quatre jours.

« C’est très pénible ici pour nous, les chauffeurs. Nous n’avons ni toilettes ni douches à notre disposition pendant l’attente. Comme vous pouvez le constater à notre apparence et à notre odeur », a-t-il commenté, faisant remarquer qu’il gagnait à peine de quoi se nourrir.

L’Iran et les pays voisins tentent de remédier au problème

Les dirigeants iraniens ont pris conscience de l’importance des enjeux. Selon l’agence nationale des statistiques, l’économie a reculé de plus de 10 % au cours des trois mois qui ont suivi le début de l’année civile iranienne, le 20 mars, par rapport à la même période l’année précédente. L’économie non pétrolière de l’Iran a enregistré un déclin de 4,6 %.

Des camions circulent sur la route menant au poste-frontière de Gurbulak, à la frontière turco-iranienne, dans la province d’Ağrı, à l’est de la Turquie, le 22 septembre 2026. (Crédit : Serra Yedikardes/AP)

La valeur du rial, la devise iranienne, s’est effondrée et l’inflation a grimpé en flèche depuis que les États-Unis et Israël ont lancé leur guerre contre l’Iran le 28 février. Quelques semaines auparavant, l’aggravation de la situation économique avait provoqué des manifestations antigouvernementales réprimées dans le sang.

Les autorités iraniennes et celles des pays voisins ont déclaré qu’elles s’efforçaient d’accélérer les passages frontaliers.

« Les douanes turques ont réduit les délais d’attente des véhicules en provenance d’Iran de 30 à 22 jours. Pour ce faire, elles ont augmenté le nombre de voies aux stations de contrôle du carburant et doublé le nombre d’appareils de contrôle par rayons X », a expliqué Ersin Simsek, représentant de l’Association internationale des transporteurs à Gurbulak, lors d’un entretien téléphonique.

Les conducteurs ont également fait état de retards à la frontière entre l’Iran et le Pakistan. Le ministre iranien de l’Intérieur, Eskandar Momeni, a annoncé cette semaine que les deux pays prévoyaient de fluidifier les passages en maintenant les postes-frontières ouverts 24 heures sur 24.

Ils ont également conclu des accords visant à ouvrir un nouveau poste-frontière à Kuhak, a rapporté l’agence de presse officielle iranienne, citant les propos de Momeni à l’issue de la visite de son homologue pakistanais à Téhéran lundi.

read more: