Des étudiants juifs découvrent la riche histoire juive du sud des États-Unis
Présents dans le Sud depuis des siècles, les Juifs peinent parfois à concilier l’image de bastion chrétien de la région avec leur vision des Juifs américains et des lieux où ils s’épanouissent
The Conversation via Reuters — Depuis près d’une dizaine d’années, divers médias, tels que The Atlantic, The Forward ou encore The Free Press, font état de l’augmentation du nombre d’étudiants juifs inscrits dans les universités du Sud.
Cette évolution n’est pas propre aux Juifs américains. Les cinq États où le nombre de candidats augmente le plus rapidement se trouvent tous dans le Sud ou le Sud-Ouest. La plupart des étudiants américains fréquentent des établissements situés dans leur propre État, mais les établissements du Sud ont également connu une forte augmentation des candidatures provenant d’autres États, en particulier du Nord-Est.
Bien que cette tendance à la hausse ait commencé avant le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza, certains observateurs estiment que la politique sur les campus joue désormais un rôle – en particulier pour les étudiants juifs, dont certains évitent les campus réputés pour être des foyers d’activisme.
De nombreux Américains semblent surpris par l’idée que des étudiants juifs s’orientent vers le Sud. Je dirige le Centre Pearlstine/Lipov pour la culture juive du Sud au College of Charleston et je co-écris actuellement un ouvrage sur l’histoire de l’immigration juive d’Europe de l’Est dans cette ville. Si je recevais 5 cents à chaque fois que quelqu’un réagissait avec stupéfaction à mon titre professionnel – « Il y a des Juifs dans le Sud ?! » -, je pourrais m’offrir un cappuccino au prix pratiqué à Charleston avec les recettes.
Les Juifs se sont installés dans le Sud depuis des siècles. Pourtant, beaucoup de gens ont du mal à concilier les images populaires de la « Bible Belt », bastion du christianisme évangélique, et de la violence suprémaciste blanche, avec leur conception des Juifs américains et des conditions dans lesquelles ils sont le plus susceptibles de s’épanouir.
Un pôle juif
Je préfère laisser les chiffres parler d’eux-mêmes. Dans les années 1820, environ 800 Juifs résidaient à Charleston, contre quelque 550 à New York à la même époque.
Plus tard, lorsque l’économie de Charleston a décliné, les Juifs ont de plus en plus tenté leur chance dans des villes telles que La Nouvelle-Orléans, New York ou Philadelphie. Entre 1881 et 1924, plus de 2 millions de Juifs d’Europe de l’Est ont immigré aux États-Unis, et la plupart ont choisi de s’installer dans le Nord-Est.
Mais au début du XIXᵉ siècle, Charleston était un centre commercial animé et des commerçants juifs d’horizons divers s’y étaient rassemblés en quête de sécurité et de nouvelles opportunités. L’économie du Sud reposait sur des ports qui commerçaient le coton, le riz, le sucre, le tabac, etc., mais aussi les esclaves. La communauté juive de Charleston était très probablement la plus riche des États-Unis à cette époque. Le commerce avait facilité l’intégration des Juifs dans la société blanche et protestante.
Au début du XIXᵉ siècle, les Juifs de Charleston formaient une communauté hétérogène, originaire des quatre coins du monde et parlant diverses langues. Dès le début, des divisions existaient entre les Juifs séfarades, qui parlaient le ladino et avaient des liens ancestraux avec l’Espagne et le Portugal médiévaux, et les Juifs ashkénazes, qui parlaient le yiddish et dont le patrimoine remontait à l’Europe centrale et orientale. Les différences générationnelles, éducatives et de classe avaient encore exacerbé les conflits internes.
Naissance d’un mouvement
Les tensions avaient atteint leur paroxysme à la fin de l’année 1824, lorsque 47 fidèles de sexe masculin avaient adressé un recours aux dirigeants de leur synagogue, Kahal Kadosh Beth Elohim, pour demander une modification de la liturgie. Inspirés par un nouveau style de culte introduit au Temple de Hambourg, en Allemagne, les pétitionnaires de Charleston avaient réclamé plusieurs réformes, telles que le raccourcissement des offices de Shabbat, l’utilisation de traductions en anglais des prières en hébreu, et l’ajout d’un sermon en anglais sur la parashah -portion hebdomadaire de la Torah.
Ces jeunes hommes craignaient que le culte en hébreu, que de nombreux fidèles ne comprenaient pas, ne fasse fuir la prochaine génération de Juifs. Ils estimaient également que le style traditionnel du culte était dépassé et ils recherchaient une pratique spirituelle qui reflète leur identité d’Américains modernes.
Le conflit autour des offices de Shabbat à Charleston est aujourd’hui largement considéré, bien que de manière quelque peu controversée, comme l’origine du judaïsme réformé aux États-Unis. Le judaïsme réformé est actuellement l’une des trois principales confessions du judaïsme aux États-Unis, aux côtés du judaïsme conservateur et du judaïsme orthodoxe, et ses racines américaines sont clairement sudistes.
Selon le rabbin et historien Gary Zola, les trois congrégations sudistes de Savannah, Charleston et Richmond avaient été les premières à introduire des réformes parmi les six premières congrégations juives des États-Unis. Celles de New York, de Philadelphie et de Newport, dans le Rhode Island, avaient conservé plus longtemps les liturgies traditionnelles.
La barrière raciale
Comme en Allemagne, les historiens soutiennent que les Juifs du Sud, qui souhaitaient des réformes qui avaient fini par rendre le culte plus proche d’un office protestant, réagissaient ainsi à la société chrétienne écrasante qui les entourait. Parmi les pressions auxquelles les Juifs étaient confrontés figurait certes l’antisémitisme, même s’il était alors loin d’être aussi prononcé que lors du procès et du lynchage de Leo Frank en 1915, ainsi que pendant l’entre-deux-guerres.
La proximité avec les protestants blancs s’était également traduite par des divisions raciales. Dans les sociétés esclavagistes divisées entre Noirs et Blancs, les Juifs étaient perçus comme des Blancs et ils bénéficiaient des avantages liés à cette appartenance – notamment la participation à l’économie esclavagiste.
Dans la ville aisée de Charleston, on estime qu’en 1830, 83 % des foyers juifs possédaient des esclaves, tout comme 87 % de la population blanche en général. Au début de la Guerre de Sécession, la plupart des Juifs du Sud soutenaient la Confédération, et environ 2 000 à 3 000 hommes juifs s’étaient engagés dans son armée.
Une plaque installée en 2021 devant la synagogue Kahal Kadosh Beth Elohim rend ainsi hommage au rôle joué par les esclaves dans la construction du bâtiment actuel. Si nombreux sont ceux qui saluent l’installation de cette plaque, la décision de reconnaître l’histoire tourmentée de la congrégation n’a pas été prise sans débat.
Chapitre suivant
Aujourd’hui, 25 % des Juifs américains vivent dans le Sud, tout comme près de 40 % de l’ensemble de la population américaine.
Les étudiants de mes cours d’histoire disent souvent se sentir sur la défensive lorsque des gens font des généralités sur cette région, la qualifiant de rétrograde, de bastion du racisme, de l’extrémisme chrétien et de l’extrême-droite. Le Sud n’est pas un bloc monolithique. Il n’est pas le seul à devoir faire face à des inégalités raciales, de classe, de genre et sexuelles, passées et présentes.
Pour dépasser ces généralisations, j’invite mes étudiants à réfléchir aux aspects régionaux des États-Unis qui se sont révélés propices à la vie juive. À l’instar d’autres communautés, les Juifs ont historiquement été attirés par des lieux où ils se sentaient les bienvenus et où ils entrevoyaient des perspectives de réussite.
Je soupçonne que l’intérêt de certains étudiants juifs pour les établissements du Sud reflète ce schéma. Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses universités et établissements d’enseignement supérieur ont soutenu des programmes destinés aux étudiants juifs, notamment en proposant des options de restauration casher, en créant des Hillel sur les campus, en développant une vie associative juive, en dispensant des cours d’études juives et en accueillant des rabbins en résidence.
Le récit dominant de la vie juive dans le Sud au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle est celui d’un déclin. Ce déclin est souvent dépeint avec nostalgie dans des mémoires évoquant le Sud juif d’une époque révolue ou à travers des photographies de cimetières juifs plus ou moins délabrés.
Dans ce contexte, l’augmentation du nombre d’étudiants juifs fréquentant les établissements du Sud ne manquera pas d’avoir un impact sur la communauté juive locale. Ce chapitre reste à écrire, je crois.
Ashley Walters est professeure associée d’études juives et titulaire d’un poste honoraire en études sur les femmes et le genre. Elle dirige également le Centre Pearlstine/Lipov pour la culture juive du Sud. Ses recherches portent notamment sur l’histoire des Juifs d’Amérique et d’Europe de l’Est, l’histoire de la gauche radicale, les études sur la race, le genre et la sexualité, la littérature américaine et juivo-américaine, ainsi que l’histoire du Sud des États-Unis.