Des Palestiniens saisissent la justice pour mettre fin à une vague présumée de détentions illégales

5 hommes de Cisjordanie ont déposé un recours auprès de la Haute Cour, affirmant que l'armée les a arrêtés à plusieurs reprises sans motif apparent et les a emmenés dans des bases où ils auraient été maltraités pendant des heures, avant d'être relâchés sans avoir été interrogés

Un Palestinien interpellé par des soldats de l'armée israélienne dans la vallée du Jourdain, en 2026, sur une photo jointe à un recours déposé auprès de la Haute Cour. (Crédit : Autorisation)

Saeed Awad, un habitant de 55 ans du village d’Abu Shaban, situé dans les collines au sud de Hébron, affirme avoir été interpellé à six reprises par des soldats rien que cette année.

Selon Awad, lors de chacune de ces arrestations, des soldats l’ont interpellé près de son domicile, l’ont emmené, les yeux bandés et menotté, vers une base militaire voisine située dans l’implantation de Sussiya. Une fois sur place, il a été détenu pendant des heures, parfois toute la nuit, avant d’être relâché sans inculpation et sans même avoir été interrogé.

Dans la mesure où il a été placé en détention et non arrêté, les soldats n’étaient pas tenus de présenter de mandat ni de préciser les faits qui lui étaient reprochés.

Selon les procédures de l’armée elle-même, comme l’indiquent les groupes de défense des droits de l’Homme, ces détentions ne doivent pas dépasser six heures et le détenu doit rester sur le lieu de son interpellation, sans être transféré vers une base.

Awad fait partie des cinq Palestiniens qui ont déposé un recours contre ce qu’ils qualifient de « détentions illégales » dont ils auraient fait l’objet ces derniers mois. Ils exigent qu’il soit mis fin à cette pratique, alors que, selon les militants, le nombre de ces cas est en forte augmentation.

Plusieurs groupes de défense des droits humains, dont HaMoked : Center for the Defense of the Individual, l’Association pour les droits civils en Israël (ACRI) et le Human Rights Defenders Fund (HRDF), se sont également associés à cette action en justice, introduite le 14 mai.

Un Palestinien interpellé par des soldats de l’armée israélienne, dans la vallée du Jourdain, en 2026. (Crédit : Autorisation)

Le tribunal a ordonné à Tsahal de répondre à ce recours avant le 28 juin.

En réponse à une demande du Times of Israel, l’armée a déclaré : « Le recours a été reçu et est actuellement traité par les autorités compétentes au sein de Tsahal. Une réponse à ce recours sera fournie conformément à la procédure habituelle. »

Selon le HRDF, le phénomène des détentions existait déjà, mais il a pris de l’ampleur de manière significative à partir de novembre.

Entre mi-novembre et mi-mai, le HRDF affirme avoir recensé 159 cas de détention de Palestiniens en Cisjordanie qui auraient enfreint les procédures militaires.

Les organisations ayant déposé un recours en justice affirment ne pas savoir ce qui explique cette hausse, mais soulignent qu’elle a commencé aux alentours de la saison de la récolte des olives, période souvent marquée par une recrudescence des tensions entre les résidents d’implantations et les Palestiniens qui tentent d’accéder aux oliveraies.

Selon ces organisations, la plupart des arrestations ont lieu dans la Zone C de la Cisjordanie, où Israël exerce un contrôle total sur la sécurité et les affaires civiles.

Oneg Ben David, militante au sein du HRDF qui travaille en étroite collaboration avec les Palestiniens des collines du sud de Hébron, a déclaré avoir observé une tendance récurrente dans la région depuis le début de l’année 2026.

« Lors de ces détentions, on ne les emmène pas pour les interroger. Ils passent la nuit dans une base militaire, les yeux bandés, et subissent de mauvais traitements : ils sont frappés et humiliés », a-t-elle affirmé.

« C’est devenu systématique : il y a plusieurs détentions par jour. »

Me Hila Sharon, qui a déposé le recours au nom de l’ACRI, a déclaré que, durant les trois jours suivant le dépôt, deux des cinq requérants avaient de nouveau été placés en détention.

L’un d’entre eux a été enlevé alors qu’il gardait ses moutons sur ses terres, en soirée, et n’a été libéré qu’à 5 heures du matin.

« Rué de coups de pied et insulté »

Dans leur recours, plaignants palestiniens et organisations de défense des droits humains réclament la fin des détentions sans soupçons raisonnables et appellent l’armée à veiller au respect de ses procédures en cas de pareil incident.

Dans leurs témoignages, plusieurs détenus évoquent des violences et des mauvais traitements de la part des soldats. Awad a déclaré que l’un des incidents les plus graves s’était produit le 6 mars dernier.

Témoignant pour le Times of Israel, il raconte qu’il faisait paître son troupeau sur des terrains privés lorsqu’un résident d’implantation des environs est arrivé, suivi de soldats. Il ignore si le résident d’implantation faisait ou non son service.

« Ils m’ont menotté, bandé les yeux et emmené à la base de Sussiya, où je suis resté jusqu’à environ minuit », explique-t-il.

Des soldats israéliens arrêtant un Palestinien aux yeux bandés lors d’une opération militaire, à Naplouse, en Cisjordanie, le mardi 8 avril 2025. (Crédit : /AP/Majdi Mohammed)

L’incident s’est produit pendant le Ramadan, mais Awad affirme ne pas avoir eu accès à l’eau ni à de la nourriture pour rompre son jeûne. Selon ses dires, il serait resté au sol pendant des heures tandis que des soldats le battaient quand ils le voulaient.

« J’avais les yeux bandés et ils venaient me donner des coups de pied et m’insulter », confie-t-il.

« J’ai demandé de quoi on m’accusait, pour quelle raison ils ne faisaient pas venir la police si j’avais fait quelque chose d’illégal. On m’a répondu : ‘C’est nous qui commandons ici. On fait ce qu’on veut.’ »

Ensuite, Awad a été libéré sans aucune inculpation et, selon lui, sans qu’on ne lui fasse part du moindre soupçon à son encontre.

Les passages à tabac sont une constante lors de chaque détention, a-t-il déclaré au tribunal.

« À chaque fois, ils me donnaient deux ou trois coups de poing », a-t-il témoigné.

D’autres plaignants ont eux aussi témoigné de brutalités, de coups et d’insultes, souvent les yeux bandés et les mains liées. Il serait même arrivé que des soldats écrasent des cigarettes sur le corps d’un détenu palestinien.

L’un des hommes a raconté avoir été relâché après cinq heures dans une zone montagneuse, loin de chez lui. Un autre a déclaré avoir été retenu dans une base située à l’intérieur d’une implantation pendant une journée entière avant d’être conduit à un poste de police, où il a été interrogé pendant 15 minutes puis relâché.

Des soldats qui se comportent comme des enfants

Selon Me Sharon, principale avocate des plaignants dans cette affaire, qui s’en est ouverte au Times of Israel, les faits repris dans le recours sont contraires aux procédures militaires.

« On n’a pas dit aux Palestiniens détenus qu’ils étaient soupçonnés d’un quelconque crime, et ils n’ont pas été interrogés », précise-t-elle.

« En outre, lorsque les personnes sont interpellées conformément aux règles, elles doivent être présentées au plus vite devant une autorité chargée de l’enquête — la police ou le Shin Bet —, ce qui n’a pas eu lieu dans ces cas-là. »

Illustration : Des soldats israéliens face à des Palestiniens, près de Hébron, en Cisjordanie, le 4 mai 2026. (Crédit : Wisam Hashlamoun/Flash90)

En 2019, la Cour suprême avait rappelé, en réponse à un recours déposé par des Palestiniens, qu’il était interdit aux soldats en Cisjordanie de bander les yeux des Palestiniens lors des détentions.

Pourtant, dans les cas documentés par le recours en cours, les détenus auraient été menottés et les yeux bandés.

Omri Metzer, directeur du HRDF, accuse l’armée de faire « disparaître » des personnes pendant des heures, sans que leurs proches ne sachent où elles se trouvent.

« Des soldats viennent et les emmènent sans savoir pour combien de temps, sans leur dire combien de temps cela va durer », ajoute-t-il.

« Ils sont conduits dans des bases militaires en dehors de toute présence de la police ou du Shin Bet. Ce n’est pas comme si vous pouviez appeler un poste de police et demander s’ils s’y trouvent. Il n’y a aucun contrôle, rien n’est consigné nulle part. Des gens disparaissent – pour une durée allant de trois heures à deux ou trois jours. »

Selon Ben David, l’activiste qui aide en temps réel les familles des collines du sud de Hébron à retrouver leurs proches détenus, la réponse de l’armée est souvent méprisante.

« La plupart du temps, nous appelons l’armée, la salle des opérations de la brigade, et généralement, ils nous raccrochent au nez », dit-elle.

« Il y a aussi eu des cas absurdes : ils se font passer pour des enfants, disent que c’est une pizzeria, des choses de ce genre. »

Ben David fait écouter au Times of Israel l’enregistrement d’un appel téléphonique datant du 17 mars dernier, dans lequel un activiste du HRDF demande à la brigade de Hébron où est détenu un Palestinien du sud de Hébron, arrêté plus tôt dans la soirée.

Dans l’enregistrement, on entend des soldats de la salle des opérations se faire passer pour des enfants pendant une minute avant de ricaner et de raccrocher.

En réponse à la question du Times of Israel sur cet appel téléphonique, les services du porte-parole de l’armée ont déclaré que « les soldats en question avaient agi de manière non professionnelle et non conforme aux valeurs de Tsahal, et que cet incident donnerait lieu à des sanctions disciplinaires ».

L’armée a ajouté que la salle des opérations de la brigade n’était pas destinée à répondre aux demandes des civils, lesquelles devaient être adressées à la police israélienne, qui transmettrait ensuite les informations aux autorités militaires compétentes.

Ben David explique que lors de ses précédents contacts avec la police, on lui a répondu que les Palestiniens qu’elle cherchait n’étaient pas détenus par la police, laquelle ne pouvait rien faire pour elle.

Pas seulement les résidents d’implantations

Certains faits décrits dans ce recours impliquent une connivence entre soldats et résidents d’implantations.

Awad explique au Times of Israel que « dès qu’un résident d’implantation arrive avec l’armée, c’est le résident qui donne des ordres aux soldats, et les soldats suivent ses instructions ».

Selon Awad et les organisations de défense des droits humains parties au recours, certains de ces résidents servent dans des unités de réserve de la défense régionale, accusées d’attiser les violences contre les Palestiniens.

Ces forces de réserve, connues sous le nom d’unités Hagmar, sont composées en grande partie de résidents chargés de défendre leur communauté, ce qui leur permet d’agir contre les communautés palestiniennes voisines.

Ces deux dernières années, la présence de soldats du Hagmar a été documentée dans de nombreux incidents de violences contre des Palestiniens.

Metzer tient à souligner que ces détentions illégales présumées ne se limitent pas aux résidents réservistes et varient selon les régions.

« Dans la vallée du Jourdain, il s’agit plutôt de la brigade de la vallée du Jourdain – des soldats réguliers en mission opérationnelle, pas des résident d’implantations », précise-t-il.

Un soldat de l’unité Hagmar procédant à l’arrestation d’un Palestinien, dans la région de Beit Iksa, près de Jérusalem, le 14 mai 2026. (Crédit : Réseaux sociaux ; utilisée conformément à l’article 27a de la loi sur le droit d’auteur)

« Dans les collines du sud de Hébron, il y a une implication plus forte des soldats résidents d’implantations, comme dans les unités Hagmar. »

Selon Me Sharon, il est fort peu probable que l’État-major militaire au sens large ne soit pas au courant de ces pratiques.

« On parle de personnes détenues dans des bases militaires. L’armée ne peut pas décemment dire qu’elle n’est pas au courant », assure-t-elle.

Selon Me Sharon, ces derniers mois, l’ACRI a soumis deux plaintes assorties de témoignages au conseiller juridique de Tsahal, au procureur militaire général ainsi qu’au chef du Commandement du Centre, sans recevoir de réponse, ce qui a amené les organisations à introduire un recours devant la Cour suprême.

Awad explique être constamment sur le qui-vive en raison du caractère manifestement arbitraire de ces détentions.

« Des mois durant, on a sans arrêt peur, sans arrêt peur qu’ils viennent nous arrêter et nous emmener, sans raison, alors que l’on est sur nos terres, qu’ils viennent exprès faire des problèmes pour vous arrêter », conclut-il.

« On vit dans une détresse permanente. »

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