Eisenkot exclut Raam de son gouvernement et traite Netanyahu de « menteur pathologique »
Le principal rival de Netanyahu lui reproche d'avoir instauré une « culture du mensonge » et juge son approbation des fonds qataris pour le Hamas à la limite de la « trahison »
Samedi, Gadi Eisenkot, le principal rival du Premier ministre Benjamin Netanyahu aux élections législatives du mois prochain, s’est officiellement engagé à ne pas proposer au parti arabe Raam, sous sa forme actuelle, de faire partie du gouvernement qu’il pourrait éventuellement être amené à diriger.
Lors d’une interview à la chaîne N12, le chef du parti Yashar a par ailleurs traité le Premier ministre de « menteur pathologique » et l’a accusé de « trahison » en ce qui concerne le versement de fonds qataris à Gaza qui ont profité au Hamas dans les années précédant le pogrom du 7 octobre 2023.
Plus tard dans la journée de samedi, Eisenkot s’est entretenu avec les dirigeants des trois autres principaux partis de l’opposition sioniste. Ensemble, ils ont déclaré officiellement qu’ils cesseraient toute hostilité mutuelle durant le mois avant le scrutin.
Au cours de cet entretien, Eisenkot a affirmé qu’aucun parti arabe ou ultra-orthodoxe ne répondait actuellement à ses critères pour intégrer une future coalition sous sa direction, démentant ainsi les rumeurs selon lesquelles il compterait sur le soutien du parti islamiste Raam pour accéder au pouvoir.
Il a fait savoir qu’il s’efforçait d’obtenir 64 à 65 sièges pour le bloc sioniste anti-Netanyahu et que, selon des sondages internes, « 16 à 18 % de nos sympathisants sont des personnes qui ont soutenu la coalition [actuelle] aux dernières élections ».
Interrogé au sujet des sondages qui montrent régulièrement que son bloc reste en deçà des 61 sièges (sur les 120 que compte la Knesset) généralement requis pour former une coalition, et des rumeurs le disant prêt à envisager un gouvernement minoritaire soutenu par Raram, Eisenkot a précisé sa pensée.
Il a ainsi déclaré que pour faire partie de sa coalition, les partis devraient reconnaître Israël comme un État juif et démocratique, soutenir la Déclaration d’indépendance et la conscription militaire universelle et reconnaître le Hamas comme une organisation terroriste à éradiquer.
« Pour l’heure, je ne vois aucun parti arabe ou ultra-orthodoxe susceptible d’accepter ces conditions, même [le chef de Raam] Mansour Abbas, qui ne fera donc pas partie de mon prochain gouvernement », a-t-il affirmé.
La perspective d’un gouvernement minoritaire dépendant d’un soutien extérieur de Raam s’est imposée au cœur de la campagne de la coalition. Netanyahu et ses alliés accusent Eisenkot et les autres chefs de l’opposition de vouloir former un gouvernement avec les partis arabes.
Par le passé, Netanyahu lui-même aurait sollicité Abbas pour tenter de former un gouvernement suite au scrutin de 2021, avant que ce dernier ne rejoigne la coalition éphémère de Naftali Bennett et Yair Lapid. Netanyahu nie catégoriquement ces faits, mais Abbas persiste, tandis que le leader de l’extrême droite (HaTzionout HaDatit), Bezalel Smotrich, dit avoir fait échouer cette alliance.
La Commission centrale des élections, au sein de laquelle la coalition actuelle est majoritaire, a disqualifié Raam ainsi que l’autre parti à majorité arabe, la Liste unifiée, du scrutin du 27 octobre prochain, mais la Cour Suprême a, à plusieurs reprises, annulé de semblables décisions et devrait très probablement le faire cette fois encore.
Invité à réagir aux informations selon lesquelles il exigerait des membres de son parti Yashar la signature d’un code d’éthique les obligeant à démissionner et ne pas faire défection vers le bloc rival en cas de désaccord, Eisenkot a expliqué vouloir instaurer de nouvelles règles pour éviter que les élus ne trahissent leurs électeurs. Il a cité en exemple le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar, qui a rejoint le gouvernement Netanyahu après avoir répété à plusieurs reprises qu’il ne le ferait jamais.
Il a toutefois ajouté que s’il venait à rompre une promesse électorale — comme celle de ne pas faire entrer Raam indépendamment en cas de non-respect de ses conditions —, il s’attendait à ce que « les membres du parti prennent position ».
En réaction à ces propos, le candidat de Raam, Yoav Segalovitz, — ex-député centriste de Yesh Atid devenu le tout premier candidat juif à figurer sur une liste de ce parti — a reproché Eisenkot de capituler face au Likud de Netanyahu.
« Quand on prétend mener l’État d’Israël sur la voie d’un véritable changement, on doit faire preuve d’autorité et ne pas céder aux manœuvres d’intimidation du Likud », a écrit Segalovitz sur X (ex-Twitter), en ajoutant qu’« Eisenkot n’aurait pas de gouvernement sans Raam ».
« Une culture du mensonge »
Eisenkot s’en est par ailleurs pris au Premier ministre, qu’il a traité de « menteur pathologique, en hébreu comme en anglais » et auquel il a reproché d’avoir instauré une « culture du mensonge » au sein du débat public israélien.
Interrogé au sujet des déclarations faites à la fin de son mandat de chef d’État-Major de l’armée, en janvier 2019, en faveur du versement de fonds qataris à Gaza — un mécanisme qu’il reproche aujourd’hui à Netanyahu —, Eisenkot a répondu que l’unique transfert qu’il avait supervisé, en novembre 2018, « s’était déroulé sans problème », car assorti de garanties de due réception des fonds par les destinataires. À l’époque, des informations avaient laissé entendre que ces 15 millions de dollars versés à Gaza par l’envoyé du Qatar via des valises remplies de billets américains, avaient été distribués à des civils nécessiteux ainsi qu’à l’administration civile du Hamas pour payer ses fonctionnaires.
Eisenkot affirme avoir appris il y a deux ans qu’en 2019, après son mandat donc, le Shin Bet avait découvert que la branche armée du Hamas s’était appropriée plus de 4 millions de dollars sur ces 15 millions. Bien que le service de renseignement intérieur ait recommandé de suspendre ces versements, Netanyahu aurait décidé de les maintenir pendant des années, consolidant de facto l’organisation terroriste.
« C’est une décision absolument déraisonnable, à moins qu’il n’y ait un secret dont je n’ai pas connaissance. Cela doit faire l’objet d’une enquête », a-t-il déclaré. « On est là entre l’abus de confiance et la trahison envers l’État d’Israël. »
« Avec aveuglement, arrogance et irresponsabilité, Netanyahu a conduit l’État d’Israël au plus grand désastre de toute son histoire », a ajouté Eisenkot en parlant du pogrom du 7 octobre 2023 perpétré par des hommes venus de Gaza, dans lequel plus de 1 200 personnes ont perdu la vie et 251 ont été pris en otages.
Invité à commenter des informations indiquant que Netanyahu avait été informé par le dirigeant des Émirats arabes unis et le chef des renseignements égyptiens que le Hamas se préparait à une attaque de grande envergure, Eisenkot a affirmé que le Premier ministre connaissait la vérité sur ces mises en garde, et que c’est la raison pour laquelle il s’opposait à la création d’une commission d’enquête nationale sur la catastrophe.
Eisenkot a par ailleurs critiqué Netanyahu au sujet des campagnes militaires menées ensuite contre le Hamas et le Hezbollah, soulignant qu’aucune de ces deux organisations terroristes n’avait été vaincue en dépit des promesses répétées de « victoire totale » du Premier ministre.
Eisenkot a esquivé plusieurs questions relatives à ses déclarations publiques de 2024, dans lesquelles il se disait favorable à un accord diplomatique pour mettre fin à la guerre contre le Hezbollah au Liban : c’était avant l’opération qui a consisté à faire exploser des milliers de bipeurs et talkies-walkies entre les mains des membres de l’organisation.
Il a affirmé qu’en privé, il avait suggéré à Netanyahu de mener une opération contre des bipeurs de plus grande envergure encore, dont il avait supervisé les préparatifs, mais que le Premier ministre y avait in fine mis son veto. (Depuis, plusieurs sources ont indiqué que l’opération n’avait été approuvée que lorsqu’Israël s’était aperçu que le Hezbollah était sur le point de découvrir le piège.)
« C’est tout le problème de Netanyahu. Il dénigre la stratégie, prolonge la guerre [et] voit dans la guerre perpétuelle le gage de sa survie politique », a accusé Eisenkot avant de se dire plus que jamais opposé à la création d’un État palestinien, reprochant à Netanyahu de soutenir cette option depuis des décennies, notamment dans le cadre du plan en 20 points pour Gaza présenté par le président américain Donald Trump, validé par le Premier ministre l’an dernier.
Bien qu’il ait tenu par le passé des propos favorables à une solution à deux États, cela fait longtemps que Netanyahu affirme tout faire pour empêcher la création d’un tel État, tout en reprochant à ses rivaux de faire le contraire.
Eisenkot a redit qu’il ne ferait jamais cause commune avec Netanyahu, quelles que soient les circonstances, et que le « commandant suprême » d’Israël au moment du 7-Octobre aurait dû démissionner depuis longtemps, faute d’avoir pu l’empêcher, et qu’il ne devrait plus occuper de charge publique.