En pleine guerre à Gaza, la venue de l’archevêque de Détroit au centre de la Shoah envoie des messages contradictoires

Loin du Père Charles Coughlin, redoutable antisémite de la Seconde Guerre mondiale, l'archevêque Edward Weisenburger revient sur la crise humanitaire dans l’enclave palestinienne lors d’une visite œcuménique

L’archevêque de Detroit, Edward Weisenburger, visite le Centre de la Shoah Zekelman à Farmington Hills, dans le Michigan, le 18 août 2025. Weisenburger a plaidé la cause des citoyens de Gaza pris entre deux feux lors de la guerre entre Israël et le Hamas. (Andrew Lapin/JTA)

FARMINGTON HILLS, Michigan (JTA) — L’évêque a regardé avec solennité les photos et illustrations témoignant de l’antisémitisme nazi, parfois soutenu par des dignitaires catholiques, qui a coûté la vie aux Juifs d’Europe.

À un moment, il a même signalé, non sans un brin de fierté, qu’il était l’ami du neveu d’un résistant catholique néerlandais bien connu.

Questionné sur la raison qui avait bien pu pousser un survivant de la Shoah, après la guerre, à se donner la peine de recoudre son uniforme du camp, il a courageusement suggéré : « Pour que l’on se souvienne. »

Jusque-là, la visite œcuménique de l’archevêque de Detroit, Edward Weisenburger, au musée de la Shoah Zekelman Holocaust Center, se passait bien. Jusqu’à ce qu’il s’adresse brièvement aux journalistes, à la fin de sa visite, lundi, et fasse part de pensées plus contemporaines.

« Je suis profondément, profondément troublé par ce qui se passe à Gaza », a déclaré Weisenburger lorsqu’on lui a demandé son avis sur la guerre.

« Et je pense que ce serait une trahison de tout ce que représente ce magnifique musée si nous ignorions la souffrance, la douleur et l’injuste massacre de dizaines de milliers de personnes. »

Après avoir tenu ces propos, Weisenburger s’est entretenu, hors micros, avec des dirigeants juifs américains, à commencer par des représentants de la Fédération juive de Detroit. Si son message sur Gaza les a ennuyés, ils ne l’ont pas dit.

« Il s’agit d’un musée historique, nous ne commentons pas l’actualité », a déclaré à la JTA le rabbin Eli Mayerfeld, président du musée.

Le Holocaust Memorial Center Zekelman à Farmington Hills, dans le Michigan, aux Etats-Unis. (Joshua Nowicki/Facebook)

La venue dans ce musée de l’archevêque fait partie d’un programme œcuménique tissé de nombreuses rencontres avec des dirigeants juifs _ programme mis en œuvre depuis sa nomination à Detroit, en mars dernier.

C’est aussi un instantané d’un moment inter-religieux délicat que les communautés juives négocient du mieux qu’elles le peuvent, à un moment où la guerre israélienne à Gaza ne cesse de perdre des soutiens de la part de la communauté internationale.

La région de Detroit compte dans le même temps une importante communauté juive, avec en son sein les plus généreux donateurs aux causes israéliennes, et une importante communauté arabo-américaine, qui défend ardemment les Palestiniens.

Les Juifs et centres juifs des environs ont été pris pour cibles par des militants depuis le début de la guerre de Gaza, déclenchée par le pogrom perpétré par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023.

Le pape François, décédé en avril dernier, et le pape Léon ont tous deux plaidé avec force la cause des civils de Gaza.

Alors à Detroit, où Juifs et catholiques se regardent depuis longtemps avec méfiance en raison d’une histoire locale douloureuse, le fait de voir un dignitaire catholique dans un musée de la Shoah est d’autant plus poignant.

D’autant plus que le musée fait la part belle aux écrits des années 1930 du père Charles Coughlin, le « prêtre de la radio » populiste de Royal Oak, dans le Michigan, qui fut l’un des artisans les plus acharnés de la propagation de l’antisémitisme avant la guerre. Coughlin bénéficia du soutien total de l’évêque de Detroit pendant des années tout en opérant depuis sa paroisse, le National Shrine of the Little Flower.

L’archevêque de Detroit, Edward Weisenburger (à gauche), visite une exposition consacrée à l’antisémitisme du « prêtre de la radio » de Detroit, le père Coughlin, au Zekelman Holocaust Center de Farmington Hills, dans le Michigan, accompagné par une collaboratrice du musée, Jamie Miskowski (à droite), le 18 août 2025. (Andrew Lapin/JTA)

La responsable éducative du musée, Jamie Miskowski, elle-même catholique, a accompagné Weisenburger lors de sa visite, attirant notamment son attention sur la partie consacrée à Coughlin. Selon elle, Coughlin est loin d’avoir été le seul et unique catholique antisémite favorable à ce qui s’est avéré être les bases de la Shoah, mais il est un exemple local des plus « malheureux ».

Ces dernières années, le National Shrine of the Little Flower a directement pris position contre l’antisémitisme dont avait fait preuve Coughlin en organisant ses propres délégations au musée.

Interrogé sur ce que le National Shrine of the Little Flower pourrait faire de plus pour améliorer son image après l’épisode Coughlin, Weisenburger reste évasif.

Le Shrine of the Little Flower a été fondé par le père Charles Coughlin, animateur d’une émission de radio antisémite dans les années 1930. (Jeff Kowalsky/JTA)

« Je ne suis ici que depuis quelques mois, tout ceci est encore très nouveau pour moi », confie-t-il à la JTA. « Les gens sont très différents et je suis encore dans la phase d’apprentissage de ce qu’est l’archidiocèse. Ce qu’il faut, c’est que chaque groupe soit prêt à affronter la vérité, de ce qui s’est passé hier et de ce qui se passe aujourd’hui. »

S’agissant de la signification de cette visite de l’archevêque, Mayerfeld admet que la communauté juive « se cherche des alliés ». Il espère que cette visite sera utile. « Je crois que, dans la majorité des cas, les gens ne sont pas antisémites, mais manquent d’informations. Ils ne connaissent pas l’Histoire. Je crois que le fait d’avoir un partenaire comme l’archidiocèse va nous aider à faire passer de l’information et éduquer sur la question », poursuit Mayerfeld.

Dans une déclaration aux médias locaux, la fédération a indiqué « Nous sommes réellement très heureux » de la venue de Weisenburger, en ajoutant : « Au moment où notre communauté fait face à un regain d’antisémitisme violent aux États-Unis, il est plus important que jamais de tisser des liens et de favoriser la compréhension avec d’autres communautés religieuses des environs de Detroit. »

Cette déclaration ne fait aucune mention de la guerre à Gaza.

Fidèle du défunt pape François, l’archevêque avait avant cela dirigé le diocèse de Tucson, en Arizona, s’y montrant plus ouvert sur des questions qu’il considère comme relevant de son champ d’action. À commencer par Gaza, où Weisenburger explique être allé il y a de cela 12 ans et qu’il présente comme étant « très chère à [s]on cœur ».

Le pape François prie devant la « Nativité de Bethléem 2024 », avec l’enfant Jésus enveloppé dans un keffieh palestinien, lors de son inauguration dans la salle Paul VI au Vatican, le 7 décembre 2024. (Crédit : Andreas Solaro/ AFP)

Il a récemment invité les catholiques des environs de Detroit à se montrer « très généreux » en faisant des dons à des ONG pour aider à lutter contre ce qu’il a qualifié de faim « catastrophique » à Gaza.

En mai dernier, dans une tribune rédigée à l’occasion de l’intronisation du pape Léon XIV, Weisenburger avait expliqué avoir participé à des commémorations en honnage aux victimes israéliennes du pogrom du 7-octobre. Ce jour-là, dans le sud d’Israël, plus de 1 200 personnes ont été massacrées par des terroristes emmenés par le Hamas, et 251 ont été enlevées dans la bande de Gaza.

Weisenburger a également invité les catholiques à se rappeler les appels de François à mettre fin à « la campagne militaire israélienne à Gaza », qui, selon lui, avait par ailleurs conduit à « un blocus de l’aide humanitaire — notamment de la nourriture — qui avait provoqué un tollé mondial. »

Le Vatican a exprimé sa vive inquiétude quant à la situation humanitaire à Gaza, suite au blocus israélien et aux restrictions de l’aide, avec des craintes de « famine » doublées des conséquences d’un possible durcissement des opérations militaires israéliennes. Israël a constamment rejeté les accusations de « famine » et plusieurs études ont montré que les organisations dont l’ONU avaient changé les définitions juridiques pour pouvoir utiliser le terme de « famine »

Il fut un temps, François s’entretenait quotidiennement avec les dirigeants de la population catholique de la région et avait même fait de la Papamobile un véhicule d’aide.

Le mois dernier, une frappe israélienne a endommagé la seule et unique église catholique de Gaza, ce que les autorités du Vatican ont condamné et qu’Israël a qualifié d’accident lié à un problème de munition.

Par ailleurs, Weisenburger a pris d’autres mesures depuis son arrivée à Detroit qui témoignent de la volonté de changer la culture de l’archidiocèse dans un sens plus favorable aux relations avec la communauté juive.

Très peu de temps après son arrivée, il a fortement limité les messes en latin – porteuses d’une liturgie traditionnelle très controversée en ce qu’elle contient des appels à la conversion des Juifs (François avait pris des mesures similaires au Vatican) – et limogé trois professeurs ultra-traditionalistes d’un séminaire local qui s’étaient opposés à ces réformes.

Une salle de l’exposition permanente du Zekelman Holocaust Center à Farmington Hills, Michigan, discutant des origines du terme « génocide », 18 août 2025. L’espace d’exposition permanent du centre a été rénové en 2024. (Andrew Lapin/JTA)

Le musée de la Shoah n’a rien fait pour orienter la visite de Weisenburger autour de ces questions, ni de celle de Gaza, se contentant de contribuer à la sensibilisation du nouvel archevêque de Detroit. Mais, tout comme certains autres musées de la Shoah, il a fait face à des controverses liées à Gaza depuis le début de la guerre.

L’an dernier, le musée a retiré de sa liste d’intervenants un survivant de la Shoah très anti-sioniste, ayant participé à des manifestations devant le musée lui-même. (Ce survivant, René Lichtman, est décédé plus tôt cette année.)

« L’identité juive passe par la religion, mais aussi la culture, le peuple ou un lien avec la terre d’Israël », a déclaré Mayerfeld à l’archevêque dans son discours d’accueil

Le musée a changé son exposition permanente l’an dernier, surtout pour faire davantage de place aux récits de survivants. Cet espace, repensé, s’ouvre sur un court métrage qui revient sur des siècles de vie juive en Europe ; désormais, on y voit moins d’images de corps émaciés, dans les camps de concentration, que d’images fixes de la vie juive telle qu’elle existait avant la guerre.

À la fin, après la zone dite de l’« arbre d’Anne Frank », la dernière salle du musée est consacrée au concept de « génocide » après la Shoah, et à l’avocat polonais juif Raphaël Lemkin, inventeur du terme.

Une plaque porte l’inscription « Définir le génocide » en mentionnant notamment le fait de « Créer des conditions de vie destinées à provoquer la destruction physique d’un groupe. »

Même si son PDG assure qu’il n’appartient pas au musée de commenter l’actualité, cette dernière salle propose aux visiteurs des fiches qui questionnent « Que pouvons-nous faire ? » et les encouragent à écrire ce qu’ils retirent de leur visite, qu’ils pourront partager dehors.

« Lorsque l’antisémitisme et d’autres formes de haine apparaissent », peut-on lire sur une de ces plaques, « nous devons nous demander, ainsi que nos gouvernements : que pouvons-nous faire ? »

Le jour de la visite de l’archevêque, une note anonyme accrochée au mur disait, en majuscules, « PLUS D’AIDE HUMANITAIRE ! »

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