En proie à l’attaque israélo-américaine, les Juifs iraniens se réfugient dans le silence

Des sources expliquent au ToI que les Juifs iraniens vont 'physiquement bien' mais font profil bas pour ne pas attirer l'attention des autorités, qui interdisent tout contact avec Israël

Des Juifs iraniens manifestent contre Israël et pour les Palestiniens de Gaza dans une synagogue de Téhéran, le 30 octobre 2023, quelques jours après le début de la guerre entre Israël et le Hamas, déclenchée par le pogrom commis par le Hamas le 7 octobre 2023. (Photo Atta Kenare / AFP)

Cela fait plus d’un an que Daveed – c’est un pseudonyme – n’a pas parlé à ses cousins de Téhéran.

Né en Iran, il est vendeur à Jérusalem et s’inquiète pour les proches qu’il a laissés là-bas il y a de cela des années. Mais il est bien conscient du danger qu’il leur ferait courir s’il tentait de les contacter.

« De nos jours, il vaut mieux se montrer discret », dit-il. De ses proches, il ne sait rien, si ce n’est qu’« ils ont peur ».

Alors qu’Israël et les États-Unis entrent dans leur troisième semaine de guerre aérienne conjointe contre le régime iranien, les milliers de Juifs installés dans cette République islamique ont la vie dure, sans qu’il soit possible de savoir á quel point.

Depuis le début de la guerre, rares sont les Juifs d’Iran, à l’instar des cousins de Daveed, qui ont eu des contacts avec leurs proches de l’étranger. Certes, les coupures d’Internet entravent les communications, mais le plus souvent, il s’agit d’un silence délibéré car de tels contacts — en particulier avec Israël — risquent d’éveiller les soupçons des autorités.

Les autorités et militants de la communauté juive iranienne ont fait clairement passer le message que les tentatives de contact depuis Israël risquaient de mettre leur vie en danger. C’est pour cette raison que The Times of Israel n’a pas pris directement contact avec des Juifs en Iran.

À la place, des entretiens ont eu lieu avec des proches, amis et personnalités communautaires liées aux Juifs d’Iran afin de comprendre dans quelle mesure ils sont affectés par la guerre. (Cet article a été validé par le service de la censure militaire israélienne, comme l’exigent les règles relatives à la publication de documents concernant le statut des communautés juives en « pays hostile ».)

Les estimations en ligne parlent de 8 000 à 15 000 Juifs iraniens, lesquels vivraient pour l’essentiel à Téhéran, et dans une moindre mesure à Ispahan et Chiraz.

Depuis la création d’Israël, des dizaines de milliers de Juifs iraniens ont fait leur alyah et ils sont aujourd’hui près 200 000 en Israël. La majorité des Juifs d’origine iranienne qui vivent aujourd’hui en Israël y sont nés.

Daveed explique au Times of Israel qu’il a de la nostalgie pour son pays et qu’il aimerait le voir « libre ».

Aujourd’hui d’âge moyen, Daveed a fait son alyah avec sa femme et leurs enfants lorsqu’il était tout juste trentenaire. Jusque-là, il avait toujours vécu à Téhéran et avait fait son service militaire obligatoire.

Le temps de l’interview – en hébreu – au Times of Israel dans sa petite boutique d’épices, noix, graines et fruits secs, deux olim juifs iraniens qui travaillent non loin l’interpellent en farsi.

Illustration : Des Juifs iraniens priant à la synagogue Molla Agha Baba de la ville de Yazd, à 675 km au sud de la capitale Téhéran, en Iran, le 20 novembre 2014. (Crédit : Ebrahim Noroozi/AP)

Interrogés au sujet de leurs proches en Iran, ils refusent de répondre

« Je pense que tout va bien aller », dit Daveed à la fin de la conversation. « Si Dieu le veut, il fera tomber le régime. »

Un environnement difficile

Selon des Juifs nés en Iran ayant été en contact avec leurs proches restés en Iran, la communauté juive semble faire face, mais il est arrivé, par le passé, que le régime s’en prenne aux Juifs en période de crise. Il semble que le profil bas soit la meilleure des options.

D’autres espèrent que l’issue de la guerre leur permettra un jour de se rendre en Iran pour y revoir leurs proches.

Un oiseau volant près d’un panache de fumée s’élevant après une frappe à Téhéran, en Iran, le 2 mars 2026. (Crédit : Vahid Salemi/AP Photo)

Nombre des personnes approchées pour les besoins de cet article refusent de parler de la communauté juive d’Iran, expliquant ne plus contacter leurs proches depuis le début de la guerre, de peur qu’un simple appel de routine ne leur fasse courir un danger.

Répondant aux questions transmises en farsi par un militant opposé au régime iranien installé à Londres, une famille juive en Iran a déclaré au Times of Israel : « Les conditions ne permettent pas de parler en ce moment. Nous espérons des jours meilleurs. »

« Sur la base de mes contacts avec des membres de la communauté juive d’Iran, il me semble qu’ils sont en bonne santé physique. Nous prions pour qu’ils continuent d’être bien et en sécurité », confie depuis Istanbul le rabbin Mendy Chitrik, président de l’Alliance des rabbins dans les États islamiques.

Joseph – il s’agit du pseudonyme d’un Iranien juif qui a quitté Téhéran pour Jérusalem en 2005 – se dit sans nouvelles de ses deux tantes, à Téhéran, depuis la répression brutale des manifestations contre le régime en début d’année.

Cette image extraite de vidéos tournées entre le 9 et le 11 janvier 2026 et diffusées sur les réseaux sociaux montrerait des images d’une morgue avec des dizaines de corps et de personnes en deuil après une répression dans la banlieue de la capitale iranienne, à Kahrizak, dans la province de Téhéran. (Crédit : UGC via AP)

Selon certaines estimations, cette répression aurait fait près de 30 000 victimes, ce qui, selon les autorités israéliennes, aurait pesé en faveur de l’attaque de l’Iran.

Joseph expliqu qu’en période de troubles politiques ou militaires, il n’est pas rare que les soupçons retombent sur les minorités en Iran : « Le régime accuse toujours les uns et les autres d’être lié à l’ennemi, affirmant que l’ennemi est responsable de tous les troubles. »

« Evidemment, les premiers qu’ils vont chercher sont les Juifs. Nous avons tiré les leçons du passé. Tout le monde a immédiatement cessé tout contact. Nous ne disons plus rien. Nous n’avons plus eu de contacts [avec l’extérieur] entre [le début des manifestations] et maintenant. »

Des signalements d’arrestations

Lors des dernières manifestations en date, des médias israéliens ont laissé entendre, sans que cela ne soit confirmé, que des membres de la communauté juive iranienne avaient été arrêtés, soupçonnés d’avoir pris part aux manifestations, alors même que les représentants de la communauté auraient nié tout lien, qualifiant ces arrestations d’erreurs manifestes.

À la suite de la guerre de 12 jours entre Israël et l’Iran en juin dernier, des médias israéliens avaient affirmé que des dirigeants de la communauté juive de Téhéran et Chiraz avaient été arrêtés et accusés, sans preuve, d’être en relation avec Israël.

Par ailleurs, les autorités iraniennes font le distinguo entre sionisme et judaïsme, et les Juifs bénéficient officiellement d’une certaine liberté religieuse. Les dirigeants de la communauté juive iranienne ont d’ailleurs à plusieurs reprises condamné les actions israéliennes contre l’Iran ou dans les territoires palestiniens.

Des Iraniens brandissent des affiches lors d’un rassemblement pour la Journée de Qods, aussi connue sous le nom de Jour de Jérusalem, à Téhéran, le 13 mars 2026 (AFP)

Pendant la guerre de juin dernier, plusieurs communautés juives ont publié de virulentes déclarations contre Israël, comme cela avait déjà été le cas — avec des manifestations anti-Israël à la clef — peu après le pogrom du Hamas du 7 octobre 2023 dans le sud d’Israël, qui a déclenché deux années de guerre à Gaza contre l’organisation terroriste soutenue par l’Iran.

Il est difficile de savoir dans quelle mesure ces déclarations sont le reflet sincère de ce que pense la communauté ou des pressions des autorités.

« Le régime a arrêté des personnes sans aucun lien avec Israël, les a accusées d’espionnage et emprisonnées. Si un Juif prend la parole — surtout ces temps-ci — il fait de lui une cible », souligne Joseph.

Même l’utilisation d’applications de messagerie chiffrée comme WhatsApp ou Telegram peut s’avérer dangereuse.

« Même s’ils ignorent tout du contenu [de la conversation], le seul fait qu’une personne juive ait parlé à quelqu’un avec un numéro israélien est à leurs yeux un problème », poursuit-il.

« J’espère pouvoir un jour me rendre dans le pays qui m’a vu naître »

Joseph ajoute que lors de la guerre de juin dernier, les dirigeants de la communauté juive « ont clairement fait passer le message de ne pas parler à des personnes en Israël, ajoutant que s’ils le faisaient malgré tout, il fallait s’en tenir à des banalités… Pas de politique et surtout rien qui ressemble à des informations. »

Le simple fait de contacter des proches, même ailleurs qu’en Israël, peut là aussi poser problème.

Un Juif iranien vivant aux États-Unis confie au Times of Israel avoir parfois pu parler avec ses proches à Chiraz depuis le début de la guerre israélo-américaine, en prenant bien garde de ne pas parler d’Israël au téléphone, de peur « d’être accusés d’espionnage ».

Illustration : De jeunes juifs iraniens prient à la synagogue Rabeezadeh de Chiraz, dans le sud de l’Iran, le 12 avril 2000. (Photo AP/Vahid Salemi)

Joseph se souvient qu’avant la révolution de 1979 qui a mis le régime actuel au pouvoir, son grand-père se rendait au minimum deux fois par an en Israël, grâce à un vol d’une à deux heures qui passait dans l’espace aérien irakien.

Il souhaite que la guerre actuelle entraîne la chute du régime, débouche sur le rétablissement des relations diplomatiques et lui permette de revoir ses proches : « J’ai vécu là-bas et j’espère pourvoir y retourner un jour. Revoir ma patrie. »

« Tout ce que le régime a fait, ces quarante dernières années, c’est une chose. Mais ce qu’ils ont fait très récemment, en réprimant les manifestations, c’est un tout autre niveau », dit-il tristement.

« En tant qu’être humain, je souhaite que cela se termine — car tant qu’ils seront au pouvoir, cela continuera. Si la guerre s’arrête à mi-chemin sans que le régime n’ait été destitué, ils vont opprimer les Iraniens de plus belle. »

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