Entre frappe aérienne et accolades, Israël ne sait toujours pas si le Qatar est un partenaire ou un ennemi
Pendant des dizaines d'années, Jérusalem a eu une approche ambivalente de Doha, aujourd'hui plus influente que jamais. Mais il est possible de faire évoluer cet émirat aux deux visages vers une position plus constructive
La veille, il avait donné l’ordre de tirer des missiles contre les dirigeants du Hamas à Doha : le Premier ministre Benjamin Netanyahu était encore dans la provocation.
Alors que l’indignation internationale continuait de croître, le Premier ministre avait déclaré dans une vidéo que la frappe était un avertissement non seulement pour les dirigeants du Hamas qui se trouvaient dans la capitale qatarie – qui s’y étaient répandus en prières de remerciements lorsque les terroristes du Hamas avaient massacré des Israéliens, le 7 octobre 2023 – mais aussi pour « le Qatar et tous les pays qui accueillent des terroristes ».
« Soit vous les expulsez, soit vous les traduisez en justice. Si vous ne le faites pas, nous, nous le ferons », avait promis Netanyahu.
Trois semaines plus tard, assis dans le Bureau ovale aux côtés du président américain Donald Trump, le premier ministre avait changé de ton. Depuis un téléphone dont la base se trouvait sur les genoux de Trump, Netanyahu avait présenté ses excuses au Premier ministre qatari Mohammed al-Thani et il lui avait fait part de ses regrets pour le garde de sécurité qatari involontairement tué lors de l’attaque. Il avait promis de ne plus se livrer à d’autres frappes.
Peu de temps après, Trump annonçait la validation par Israël et le monde arabe de son plan de cessez-le-feu à Gaza, ajoutant que Jérusalem et Doha avaient convenu « de lancer un mécanisme formel trilatéral… pour renforcer la sécurité mutuelle, corriger les perceptions erronées et éviter les différends. »
Quelques jours plus tard, l’équipe de négociation israélienne était filmée en train de serrer la main et de donner l’accolade à un Al-Thani tout sourire, à Charm el-Cheikh, suite à l’approbation de l’accord de cessez-le-feu par le Hamas.
Le rapide revirement d’Israël n’a rien à voir avec un changement dans son approche du puissant émirat du Golfe. C’est bien plutôt la poursuite d’une politique déjà ancienne.
Cela fait en effet des dizaines d’années qu’Israël voit dans le Qatar à la fois un partenaire et un adversaire idéologique, un soutien au terrorisme et un médiateur vital.
Au moment où Israël met un terme à sa guerre à Gaza et peut recommencer à réfléchir à sa position dans la région, il va lui falloir faire face au Qatar et à son influence. À la nuance près que, cette fois, ce pays riche en hydrocarbures sort du conflit renforcé dans ses liens avec Washington, soutenu par ses voisins du Golfe, et prêt à façonner l’avenir de Gaza.
Israël pourrait choisir de suivre l’élan de Trump pour repartir sur de nouvelles bases ou d’affronter une puissance montante, principal soutien du Hamas.
À en juger par les actions d’Israël, ces dernières semaines, il semble qu’il n’ait toujours pas décidé s’il convenait de se jeter dans les bras du Qatar ou de le défier.
Le Qatar, partenaire fiable
La frappe israélienne sur Doha a mis en péril des dizaines d’années de coopération bien établie entre Israël et le Qatar dans le domaine des affaires, de la sécurité et du renseignement.
Les deux pays n’ont jamais entretenu de relations diplomatiques en tant que telles, mais ils ont établi des relations commerciales dès 1996. Au début des années 2000, lors de la seconde Intifada et sous la pression de ses voisins, le Qatar a fermé le bureau commercial d’Israël à Doha avant d’en autoriser la réouverture en 2005 à la suite du désengagement d’Israël de Gaza en 2005. Ledit bureau a définitivement fermé ses portes en 2009 dans le sillage de l’opération Plomb durci entre Israël et le Hamas.
Malgré les tensions, les athlètes israéliens ont pu participer à des compétitions à Doha, et lors de la Coupe du monde 2022, un accord spécial a permis à des diplomates israéliens dépêchés au Qatar de prêter main forte aux supporters israéliens.
Parallèlement, le Qatar s’est imposé comme un allié clé des États-Unis dans le Golfe. L’émirat abrite la plus grande base militaire américaine du Moyen-Orient, a servi de médiateur pour Washington sur des questions allant des pourparlers avec les talibans à la diplomatie iranienne, et bénéficie d’avantages spéciaux en matière de défense et de sécurité depuis qu’il a été désigné en 2022 par le président américain de l’époque, Joe Biden, comme un « allié majeur non membre de l’OTAN ».
Trump a gardé cette ligne politique en louant « l’excellent travail » de médiateur fait par le Qatar pendant la guerre de Gaza et en renforçant les protections américaines dont jouit l’émirat, suite à la frappe israélienne, grâce à un décret signé la semaine passée.
Depuis le pogrom commis en Israël par le Hamas, les talents de médiateur du Qatar se sont avérés essentiels pour obtenir la libération des otages israéliens, négocier les cessez-le-feu avec le Hamas et dessiner l’après-guerre dans l’enclave.
Le Qatar, soutien du terrorisme
Mais dans le même temps, la capacité de médiation de Doha repose sur sa relation ancienne avec le Hamas – un des éléments à placer du côté sombre de son rôle au Moyen-Orient.
En 2012, lorsque les dirigeants du Hamas ont été forcés de fuir Damas après s’être rangés du côté des rebelles anti-régime en Syrie, c’est le Qatar qui les a accueillis, officiellement avec l’accord des États-Unis. Et depuis 2018, avec le discret accord d’Israël, ce sont des centaines de millions de dollars que le Qatar a injectés à Gaza, pour aider à la fois la population et le régime du Hamas.
Le Qatar a également créé et financé le réseau Al Jazeera, interdit par Israël l’an dernier pour incitation au terrorisme, et est accusé par l’armée israélienne de collaboration directe avec le Hamas sur la base de documents faisant état de communications avec des groupes terroristes.
Les autorités israéliennes ont malgré tout maintenu la communication avec Doha tout en dénonçant à plusieurs reprises un pays « important bailleur de fonds du terrorisme » et en prenant des mesures juridiques et politiques à son encontre.
Netanyahu ne s’est d’ailleurs pas gêné pour réitérer ces griefs – « du soutien aux Frères musulmans à la façon dont Israël est dépeint sur Al Jazeera en passant par le soutien au sentiment anti-Israël sur les campus [américains] » – lors de ses excuses forcées à Thani.
Israël n’est pas le seul pays à voir parfois dans le Qatar une menace. En effet, en 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte avaient pris toutes les mesures possibles pour ne pas aller jusqu’à déclarer la guerre à Doha, en imposant notamment un blocus exigeant que le pays mette un terme à ses relations avec les islamistes et les terroristes, limite sa coopération avec l’Iran, ferme Al Jazeera et expulse les soldats turcs d’une de ses bases.
La crise a finalement été résolue par un accord signé dans la plus grande discrétion en 2021, manifestement arraché de haute lutte grâce à l’épuisement des parties et des considérations pragmatiques, et non par les concessions qataries – une dynamique qui n’est pas sans rappeler l’accommodement teinté de réticences d’Israël.
« Là où il y a le Qatar, il y a le Hamas »
Pour ceux qui, en Israël et ailleurs, pensent que l’influence du Qatar devrait être limitée et non gérée, la frappe de Doha était attendue depuis longtemps, comme une réponse à la duplicité du Qatar.
« Les Qataris sont la face présentable des Frères musulmans », estime Danielle Pletka, chercheuse principale à l’American Enterprise Institute. « La meilleure des choses consisterait à les traiter comme des soutiens du terrorisme, ce qu’ils sont. »
La loi américaine impose certes des sanctions aux États qui soutiennent le terrorisme mais Pletka estime que de telles mesures sont irréalistes à court terme, ce qui ne l’empêche pas de presser Jérusalem de faire appel au soutien de la communauté internationale pour expliquer « ce que le Qatar fait vraiment ».
On ignore à ce stade de quelle manière va se dérouler le plan Trump pour mettre fin à la guerre mais il est évident que le Qatar semble prêt à jouer un rôle central dans sa mise en œuvre.
Dans la phase initiale de ce plan, les 48 otages doivent être libérés par le Hamas en échange de milliers de prisonniers palestiniens détenus en Israël et d’un retrait partiel de Tsahal, ce qui laisse à Israël peu de raisons de s’inquiéter de l’implication de Doha.
Mais la deuxième étape – la démilitarisation de Gaza et le désarmement du Hamas – va supposer une plus grande vigilance pour garantir les intérêts d’Israël et éviter de répéter les erreurs du passé.
Yoel Guzansky, chercheur principal à l’Institut israélien d’études de sécurité nationale, estime que Doha cherche « un point d’ancrage pour influencer ce qui va se passer à Gaza [après la guerre] » et que « ce n’est évidemment pas bon pour Israël, parce que là où il y a le Qatar, il y a le Hamas ».
Le Hamas a évoqué à plusieurs reprises son retrait de la gouvernance tout en conservant le pouvoir politique dans la bande de Gaza d’après-guerre, selon un modèle similaire à celui du Hezbollah au Liban. « Et les Qataris sont d’accord», souligne Guzansky en ajoutant qu’Israël doit faire en sorte d’empêcher Doha de permettre tranquillement le retour du Hamas.
Israël a des solutions pour contrôler l’influence néfaste du Qatar. Il pourrait contrebalancer le rôle de Doha en impliquant dans la reconstruction de Gaza des acteurs comme l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis, tout en appliquant des mécanismes stricts pour empêcher le détournement de l’aide vers des acteurs nuisibles, ce qu’Israël a laissé faire dans le passé.
L’Égypte pourrait également s’avérer être un contrepoids efficace à l’influence du Qatar.
Eran Lerman, vice-président de l’Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité, rappelle que l’Égypte a des intérêts stratégiques, économiques et idéologiques communs avec Israël, en particulier la lutte contre l’extrémisme islamiste.
Le voisin d’Israël mène depuis des dizaines d’années une très forte coopération militaire et de renseignement avec Jérusalem, considère le Hamas comme une menace et contrôle la frontière sud de Gaza. Depuis que le Hamas a pris le contrôle de Gaza en 2007, tout membre du Hamas désireux de pénétrer ou de quitter Gaza doit obtenir le consentement de l’Égypte, ce qui a donné à l’Égypte une grande influence sur les décideurs de terrain à Gaza.
Lerman ajoute que le Qatar pourrait travailler de conserve avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a déclaré jeudi qu’Ankara participerait à la reconstruction de Gaza.
« Le Qatar deviendra toujours plus une sorte d’acolyte d’Erdogan, pour faire de la Turquie, en cette ère de déclin iranien, la puissance régionale dominante – ce à quoi Israël a fortement intérêt à s’opposer », poursuit Lerman.
Une puissance pragmatique ?
Dans sa relation avec le Hamas, le Qatar a donné des signes plus pragmatiques qu’idéologiques et il se pourrait qu’il se prépare d’ores et déjà à limiter les capacités du groupe terroriste dans la bande de Gaza en échange d’un soutien diplomatique à plus long terme.
« En ce moment, le Qatar est en train de se rendre compte que le Hamas est un poids mort », estime Moran Zaga, spécialiste du Golfe à MIND Israël. « Les relations entre le Qatar et le Hamas sont pragmatiques, et non idéologiques, ce qui m’amène à penser que le Qatar a déjà commencé à relâcher ces liens. »
« Si le Qatar souhaite garder des leviers d’influence dans l’arène palestinienne », poursuit Zaga, « il sait désormais que le Hamas n’en est plus un. Il va lui falloir en réinventer un, sous une autre forme. »
Si la bande de Gaza dans l’après-guerre vient effectivement à être administrée par un gouvernement transitoire de technocrates palestiniens, comme le prévoit le plan Trump, la méthode habituelle de Doha pour avoir de l’influence – à savoir « par le peuple et avec de l’argent », ce qu’elle aurait par ailleurs fait en Israël, au sein-même du cabinet du Premier ministre, – ne marchera pas cette fois, assure Zaga.
« Dans la mesure où ce gouvernement technocratique n’est pas destiné à durer – il ne durera pas plus d’un an ou deux –, il ne laissera pas suffisamment de temps au Qatar pour nouer le genre d’attachements profonds qu’il a l’habitude de construire pour exercer une influence politique. Le pays se trouve de facto dans une sorte d’impasse », poursuit Zaga.
Le Qatar devra également passer de la concurrence avec d’autres États du Golfe pour l’influence à Gaza à la coopération – un changement qui pourrait amener des acteurs plus modérés à entrer dans la danse, même s’il reste à voir si et comment ces États coopéreront.
Le mois dernier, d’importants changements au sein de la direction d’Al Jazeera, à commencer par le remplacement des cadres supérieurs, ont semblé signaler une volonté de changement de la part de Doha. Selon la chaîne N12, qui a cité un haut-responsable du renseignement israélien, ces mesures ont fait partie des accords conclus entre Doha et Washington pour limiter « les incitations à la haine [que le réseau] propage partout au Moyen-Orient ».
Une relation qui se poursuit
Pour le Qatar, ce pragmatisme est conforme à son positionnement stratégique comme médiateur incontournable.
Selon Nicholas Hopton, qui fut ambassadeur de Grande-Bretagne au Qatar entre 2013 et 2015, Doha assure avoir accueilli les dirigeants du Hamas « à la demande des États-Unis et d’autres alliés, en partant du principe qu’il est préférable de garder de telles personnalités dans un endroit visible afin de mieux les contenir. »
Bien qu’il soit « peu probable que le Qatar donne la priorité à la restauration de la relation qu’il avait avec Israël », estime-t-il, il « tentera de jouer la carte du médiateur, car c’est ce que font les Qataris ». L’émirat, poursuit-il, « n’est pas un État agressif. Il est petit, mais dispose d’énormes ressources et peut parler à tout le monde. C’est incroyablement précieux pour les puissances mondiales d’avoir un État allié capable de jouer un pareil rôle. »
Malgré les frictions, Israël ne peut pas se permettre d’ignorer l’influence du Qatar. L’émirat exerce un immense soft power, y compris dans des domaines où les deux pays ont des intérêts communs, comme par exemple dans l’armée libanaise ou le gisement gazier d’Ashdod en Israël.
« La relation entre Israël et le Qatar va se poursuivre », assure Zaga. « Le Qatar sait lui aussi qu’il a non seulement besoin de la porte palestinienne, mais aussi de la porte israélienne. »
À l’avenir, ajoute-t-elle, « le Qatar va faire tout ce qu’il peut avec ce gouvernement technocratique au pouvoir. Après quoi il fera un nouveau pas en avant – à savoir investir dans le futur gouvernement de l’Autorité palestinienne qui viendra après [le président de l’AP] Mahmoud Abbas. C’est ce que souhaite le Qatar in fine. »
Lazar Berman a contribué à cet article.