Face aux bombes et à la pénurie de tentes, les civils fuient Gaza-City vers l’inconnu

Quitter la ville exige des dépenses exorbitantes pour un abri ou un transport, inaccessibles à nombre d’habitants, alors que certains reviennent faute de solutions dans le sud

Des Gazaouis se dirigeant vers le sud avec leurs biens sur une route dans la zone du camp de réfugiés de Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza, après la nouvelle évacuation de Gaza-City ordonnée par Israël, le 16 septembre 2025. (Crédit : Eyad Baba/AFP)

Pendant 700 jours, Izz al-Din Shihab et sa famille ont réussi à rester en grande partie sur place à Gaza-City.

Originaire de Jabaliya, une banlieue de Gaza-City qui a été l’un des premiers théâtres des combats en 2023, ce médecin et sa famille avaient déménagé dans un appartement loué dans un autre quartier de la ville. Ils y sont restés malgré les bombardements, les combats de rue et les pénuries alimentaires.

Mais lorsque l’armée a commencé le mois dernier à ordonner aux habitants de quitter la ville en prévision d’une opération terrestre de grande envergure, « une discussion tendue s’est tenue à la maison : devrions-nous partir, et où ? », a confié Shihab au Times of Israel par téléphone. « Nous n’avons jamais quitté le nord de Wadi Gaza. »

Le 2 septembre, Shihab et sa famille ont fini par rejoindre ceux qui ont répondu aux appels de l’armée et se sont dirigés vers le sud, vers le camp de réfugiés d’al-Maghazi, dans le centre de la bande de Gaza.

« Nous sommes maintenant six – moi, mes parents et la famille de mon frère – dans un petit studio que nous avons loué dans le centre de la bande de Gaza », a-t-il déclaré.

Selon l’armée israélienne, mardi, jour du lancement de son opération majeure dans la ville, 370 000 habitants avaient quitté Gaza-City, soit moins de la moitié du million de Palestiniens à qui l’armée israélienne avait ordonné d’évacuer la ville. Mais même ce nombre limité paraît avoir excédé les capacités d’accueil et de transport disponibles pour évacuer le nord de Gaza.

Les tentes étant rares, et encore plus les lieux où les installer, des Gazaouis qui quittent la ville disent devoir débourser des milliers de dollars pour payer un abri ou un véhicule afin de transporter leurs biens. Beaucoup de ceux qui n’en ont pas les moyens craignent de partir et de se retrouver sans toit, mais toujours en danger, des craintes renforcées par des témoignages non confirmés faisant état de familles parties vers le sud puis revenues en ville, faute d’avoir trouvé une solution ailleurs, alors même que les combats s’intensifient.

Des Palestiniens qui ont fui les zones de combat dans la bande de Gaza arrivent au camp de réfugiés de Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza, le 14 septembre 2025. (Crédit : Ali Hassan/Flash90)

« Un million de personnes ont déjà reçu l’ordre de se rendre dans le sud et ont besoin de tentes, mais elles n’arrivent pas – et quand elles le sont, elles sont volées », a indiqué Karim Joudeh, un habitant de Gaza-City parti avec ses parents et sa sœur pour le centre de la bande de Gaza le 7 septembre. « Il n’y a pas de terrain disponible dans le sud, pas d’appartements à louer. On demande aux gens de quitter Gaza-City pour l’inconnu, sans aucune perspective. »

Rien n’est gratuit

Comme beaucoup d’autres, Shihab a payé le prix fort pour descendre vers le sud et y rester, déboursant des sommes importantes pour obtenir du carburant et un logement, deux ressources rares.

« J’ai payé 1 500 shekels pour transporter nos affaires en voiture jusqu’au centre de la bande de Gaza. Pour aller plus au sud, il faut compter 1 000 shekels de plus », a-t-il expliqué, précisant que l’armée avait recommandé aux Gazaouis déplacés de se rendre dans une zone à l’ouest de Khan Younès, censée accueillir les personnes déplacées.

« Mais il n’y a pas de place là-bas », a-t-il ajouté, soulignant que la route était déjà bondée de monde lorsqu’il est parti.

Des Palestiniens déplacés fuient le nord de Gaza à pied et en voiture le long de la route côtière vers le sud de Gaza, dimanche 14 septembre 2025. (Crédit : Abdel Kareem Hana/AP)

Bien qu’il ait quitté Gaza-City il y a deux semaines, la route était déjà encombrée par d’autres personnes fuyant comme lui.

« La route était pleine de déplacés », a-t-il déclaré.

Bien qu’il ait trouvé un appartement à louer, Shihab assure avoir également dû payer une somme élevée pour une tente, que les Gazaouis affirment devoir acheter à prix fort auprès de commerçants, faute d’en recevoir gratuitement des organisations humanitaires.

« Mes collègues médecins m’ont dit que la location d’une tente coûte 4 000 shekels et celle d’une voiture 1 500 shekels. Les gens n’ont pas de revenus, ils ne peuvent pas se le permettre », a expliqué Shihab.

Selon les chiffres publiés le 10 septembre par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations unies (ONU), se déplacer d’une partie de la bande de Gaza à une autre peut coûter jusqu’à 4 000 shekels rien que pour le transport. Les familles ayant des besoins particuliers peuvent débourser jusqu’à 5 600 shekels.

« Pour ceux qui envisagent de se déplacer, les coûts associés constituent à eux seuls un frein important », indique le rapport de l’OCHA.

Il est ressorti que l’espace de vie dans les sites de déplacement est en moyenne de 0,5 mètre carré par personne, bien en dessous de la norme mondiale fixée à 3,5 m².

Une Gazaouie déplacée assise avec des enfants au milieu de tentes dévastées, après que l’armée israélienne a frappé la nuit précédente un bâtiment et endommagé les abris temporaires environnants, dans le quartier de Rimal, à Gaza-City, le 13 septembre 2025. (Crédit : Omar al-Qattaa/AFP)

« Vous arrivez [dans le centre de la bande de Gaza] et ils vous demandent 2 000 shekels par mois, même pour un minuscule espace de stockage », explique Joudeh. « Ils veulent de l’argent même pour un simple terrain où planter une tente. »

Le COGAT, l’organisme israélien chargé de coordonner l’acheminement de l’aide à Gaza, a annoncé le 14 septembre que 15 000 m² de terrain dans le quartier de Hamad à Khan Younès avait été déblayé par des équipes internationales afin d’accueillir les habitants déplacés du nord.

Mais trouver des tentes à installer sur ce site pourrait s’avérer être un tout autre problème.

En août, le Palestine Shelter Cluster – un mécanisme placé sous l’égide de l’ONU pour évaluer les besoins en logement des Palestiniens – estimait que 1,4 million de Gazaouis avaient besoin d’un hébergement d’urgence, ce qui nécessiterait l’entrée de 3 500 camions chargés uniquement de matériel d’abri.

« La situation en matière d’hébergement est catastrophique », indiquait le groupe dans un rapport, précisant que 86 000 tentes attendaient d’être acheminées vers Gaza.

Des Gazaouies déplacées attendant devant les tentes d’un camp à Bureij, dans le centre de la bande de Gaza, le 3 septembre 2025. (Crédit : Eyad Baba/AFP)

La faim étant la principale préoccupation dans la bande de Gaza, l’essentiel de l’aide entrée ces derniers mois était constitué de denrées alimentaires. Le 3 septembre, le Cluster signalait que seulement 208 tentes avaient été livrées depuis le 16 août, alors que plusieurs centaines supplémentaires étaient attendues la veille.

Le 4 septembre, le COGAT a annoncé que des milliers de tentes et d’articles de première nécessité étaient entrés dans la bande de Gaza ce jour-là et que des dizaines de milliers d’autres devaient arriver « dans les prochains jours » pour répondre à la demande des familles déplacées. Le 15 septembre, en réponse à une question du Times of Israel, le COGAT a précisé qu’environ 14 000 tentes avaient été acheminées dans la bande de Gaza au cours des deux dernières semaines.

Dernier recours

Une enquête à petite échelle menée à Gaza à la mi-août par le collectif français de gestion de crise Acted a révélé que la plupart des personnes interrogées avaient l’intention de quitter les lieux si un ordre d’évacuation était donné, mais redoutaient de ne pas disposer des moyens de transport ni des fonds suffisants.

La majorité des personnes interrogées ont dit ne pas savoir où elles iraient et se sont inquiétées du manque d’informations sur les itinéraires sûrs ainsi que sur les lieux où trouver un abri, de l’eau et d’autres produits de première nécessité.

Abdallah, un habitant de Gaza-City âgé de 32 ans qui a demandé à ce que son nom complet ne soit pas divulgué pour des raisons de sécurité, a dit qu’il serait bien parti. « Mais je n’en ai pas les moyens », a-t-il ajouté.

« C’est trop cher. Le coût du trajet entre ici et Deir al-Balah [dans le centre de la bande de Gaza coûte 5 000 shekels pour une voiture. La location d’une tente coûte aussi 5 000 shekels, que je n’ai pas. Alors j’attends. Un membre d’une association caritative m’a promis une tente dans les prochains jours, mais je n’ai encore rien reçu. »

Pour Abdallah, le prix n’est pas le seul obstacle. Il redoute les frappes de Tsahal, inévitables selon lui puisque le groupe terroriste palestinien du Hamas continue d’opérer depuis des zones civiles.

Des Gazaouis se dirigeant vers le sud avec leurs biens sur une route dans la zone du camp de réfugiés de Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza, après la nouvelle évacuation de Gaza-City ordonnée par Israël, le 16 septembre 2025. (Crédit : Eyad Baba/AFP)

« Pour moi, partir est le dernier recours. Pourquoi ? Que je reste au nord ou que j’aille au sud, le Hamas est partout. Même dans les zones dites humanitaires, tout est sous le contrôle du Hamas, et Israël bombarde ces endroits. Le danger est donc présent ici comme là-bas », explique-t-il.

« De vraies zones humanitaires seraient protégées par l’armée israélienne ou placées sous surveillance, afin que les habitants puissent s’y sentir en sécurité. Or, nombre de mes voisins qui s’y sont réfugiés ont été bombardés », affirme Abdallah.

Allers-retours

Mardi, Israël a lancé une offensive controversée visant à conquérir Gaza-City et à démanteler ce que Jérusalem considère comme l’un des derniers bastions du Hamas.

L’opération a débuté par une intense campagne de bombardements nocturnes, audibles jusqu’à Tel Aviv, suivie par l’avancée des troupes terrestres vers la plus grande ville de la bande de Gaza.

Dans les jours et les semaines à venir, les troupes terrestres devraient pénétrer plus profondément dans la ville et l’encercler dans le cadre des efforts visant à vaincre les terroristes du Hamas qui s’y trouvent, selon Tsahal.

Quelques milliers de terroristes du Hamas se trouveraient à Gaza-City, selon les estimations de l’armée israélienne, mais aussi plusieurs des otages enlevés en Israël lors du pogrom du 7 octobre 2023 qui a déclenché la guerre en cours.

« Gaza [City] brûle. Tsahal frappe l’infrastructure terroriste d’une main de fer », a déclaré mardi le ministre de la Défense, Israel Katz, en annonçant le début de l’offensive.

Cette offensive intervient après plusieurs semaines au cours desquelles l’armée israélienne a demandé à plusieurs reprises aux habitants de Gaza d’évacuer la ville, en larguant notamment des tracts au-dessus de la ville. Dans un premier temps, les appels ont eu peu d’écho, mais les départs se sont multipliés à l’approche de l’offensive, alors que Tsahal procédait aux démolitions des tours résidentielles à Gaza-City en préparation, selon l’armée.

Un convoi de chars israéliens est déployé à la frontière entre Israël et la bande de Gaza le 16 septembre 2025. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

Les estimations de Tsahal mardi matin indiquaient que plus de 370 000 Palestiniens auraient évacué Gaza-City, tandis que les chiffres publiés plus tôt dans la journée par l’ONU faisaient état d’environ 220 000 Palestiniens ayant fui le nord de Gaza au cours du dernier mois.

Israël a affirmé que de nombreux Gazaouis souhaitant quitter la ville en avaient été empêchés par le Hamas, qui cherchait à utiliser les civils comme boucliers humains.

Ces derniers jours, les médias liés au Hamas ont relayé des messages encourageant les habitants à rester à Gaza-City, avec des interviews vidéo de résidents jurant de ne jamais quitter la ville.

Shihab a toutefois assuré que personne ne l’avait empêché de partir.

« Personne n’a essayé de nous empêcher de descendre vers le sud. Il y a des appels sur Facebook disant ‘Ne partez pas’, mais les gens savent bien aujourd’hui qui se cache derrière ces messages », a-t-il déclaré.

Joudeh a également affirmé que, s’il y avait bien des appels à rester à Gaza, il n’avait pas observé de tentative concrète d’empêcher les habitants de partir.

« Personne ne m’a empêché de partir, mais il y a des appels du type ‘Restez forts, restez sur vos terres’. Chacun décide lui-même s’il part ou non », a-t-il déclaré.

Des tentes abritant des Gazaouis déplacés dans la région d’Al-Mawasi, à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 14 août 2025. (Crédit : AFP)

Il a également été rapporté que certaines personnes arrivées dans le sud de la bande de Gaza s’étaient vu refuser le droit d’installer des tentes.

Récemment, une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montrait un habitant de Gaza, au nord de Khan Younès, près du complexe immobilier Hamad, affirmant qu’on l’avait empêché d’y monter une tente. Il disait avoir essuyé des tirs lorsqu’il avait tenté de le faire. La vidéo ne permet toutefois pas de déterminer clairement qui l’avait empêché. Sur les réseaux sociaux, certains ont affirmé que cette obstruction était le fait d’individus agissant de leur propre chef.

Abdallah a raconté qu’un voisin ayant tenté de quitter Gaza-City pour installer une tente dans la même zone avait été contraint de faire demi-tour après avoir été arrêté. Il a affirmé que des terroristes du Hamas avaient empêché des déplacés de planter leurs tentes en affirmant que le terrain était une « propriété gouvernementale » réservée à l’usage des autorités dirigées par le Hamas.

Anas Arafat, un habitant de Gaza-City vivant encore dans l’ouest de la ville, a déclaré au Times of Israel qu’une trentaine de familles de son quartier avaient quitté les lieux ces derniers jours, mais que cinq ou six d’entre elles étaient déjà revenues faute d’avoir trouvé un abri dans le sud.

Olga Chervko, porte-parole du bureau humanitaire de l’ONU actuellement basée à Deir al-Balah, a indiqué aux journalistes le 12 septembre que de nombreuses personnes récemment déplacées vers le sud étaient déjà revenues à Gaza-City en raison du manque de place. Elle n’a pas fourni de chiffres précis, mais a souligné que « les chiffres [des personnes se déplaçant vers le sud] sont très fluctuants. Les gens descendent puis remontent, cherchant essentiellement un endroit où vivre ».

Dans Gaza-ville, la tour Mushtaha s’effondre à la suite de frappes israéliennes, le 5 septembre 2025, après que les habitants ont été avertis d’évacuer, dans le cadre de la guerre entre Israël et le groupe terroriste du Hamas. (Omar AL-QATTAA / AFP)

Comme beaucoup d’autres qui avaient fui Gaza-City au début de la guerre, Joudeh venait d’y revenir début 2025, mais a choisi de repartir lorsque les bombardements se sont intensifiés.

« Nous avons décidé de partir à cause des frappes aériennes, du danger. Si vous partez à la dernière minute, vous ne pouvez rien emporter. Mais si vous partez calmement, vous pouvez prendre ce dont vous avez besoin, vos affaires personnelles », a-t-il expliqué.

Comme Shihab, il n’a pas tenté d’aller jusqu’au sud et a préféré trouver un endroit où séjourner dans le centre de la bande de Gaza.

Il explique que la situation là-bas est plus calme qu’à Gaza-City. Selon lui, la société israélienne Mekorot achemine de l’eau une fois par semaine dans les habitations, et la nourriture y est relativement plus disponible.

Pour Shihab, quitter Gaza-City a représenté un dernier recours, qu’il avait réussi à repousser pendant près de deux ans. « Rester dans le nord, c’est mourir », a-t-il expliqué.

« Pourquoi avons-nous fini par partir après 700 jours ? La dernière fois que nous sommes restés, nous en avons payé le prix : on mourait de faim dans le nord, il n’y avait pas de nourriture et nous avons perdu beaucoup de proches », a-t-il confié. « Que nous réserve l’avenir ? Nous ne le savons pas. Personne ne nous représente à Gaza. Nous ne voulons pas de conflit, nous ne voulons pas de massacres, nous voulons simplement vivre. »

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