Opinion

Festival de Cannes : Quand le militantisme politique tente de prendre en otage la mémoire de Jean Moulin

Lors de la conférence de presse du film 'Moulin', l'acteur Gilles Lellouche et le réalisateur László Nemes ont refusé de plier face aux sommations idéologiques radicales

En partant de la gauche : Laetitia Pansanel-Garric, Hortense de Gromard, Max Warburton, le réalisateur László Nemes, Louise Bourgoin, Gilles Lellouche, Lars Eidinger, le producteur Alain Goldman, Félix Lefebvre et Olivier Demangel prennent la pose à leur arrivée à la première du film 'Moulin', au 79ème festival international du film, à Cannes, dans le sud de la France, le dimanche 17 mai 2026. (AP Photo/Andreea Alexandru)

Le Festival de Cannes a toujours été une caisse de résonance des débats de société. Toutefois, il arrive que la frontière entre l’hommage artistique et l’instrumentalisation politique grossière soit franchie.

C’est ce qui s’est passé lors de la conférence de presse officielle du film « Moulin », le biopic du cinéaste hongrois László Nemes consacré aux derniers jours du chef du Conseil national de la Résistance, incarné par Gilles Lellouche.

L’échange, survenu le lundi 18 mai 2026, met en lumière les dérives d’une certaine frange radicale du journalisme militant, prompte à réécrire l’Histoire et imposer son agenda politique à des artistes venus défendre une œuvre cinématographique.

Une question « orientée » aux allures de sommation

Alors que l’équipe du film se présentait face aux journalistes pour évoquer la genèse de ce projet ambitieux (centré sur le huis clos psychologique et le face-à-face glaçant entre Jean Moulin et le chef de la Gestapo lyonnaise, Klaus Barbie), un employé du média décolonial et de gauche radicale Paroles d’Honneur, fondé le 12 février 2017 et issu du Parti des indigènes de la République (PIR), a pris la parole.

Au lieu d’interroger la mise en scène de László Nemes ou la performance de Gilles Lellouche, le journaliste a choisi de livrer un plaidoyer politique mâtiné de questions rhétoriques :

« [Une question] sur la potentielle arrivée au pouvoir du Rassemblement national, formation fondée par certains des collaborateurs de Klaus Barbie, chef de la Gestapo à Lyon et tortionnaire de Jean Moulin. Pour ne pas trahir la mémoire de Jean Moulin, n’est-il pas primordial de combattre résolument le RN ? Pensez-vous également que La France insoumise, majoritaire à gauche, est aujourd’hui le meilleur rempart à l’extrême droite, son programme étant aussi inspiré du Conseil national de la Résistance ? »

Gilles Lellouche pose pour les photographes dès son arrivée à la première du film ‘Moulin’, lors du 79ème festival international du film, à Cannes, dans le sud de la France, le dimanche 17 mai 2026. (AP Photo/Andreea Alexandru)

Par cette formulation, le journaliste a ainsi tenté d’établir une filiation directe et exclusive entre les combats de la Résistance de 1943 et les ambitions électorales contemporaines de La France insoumise (LFI), ce qui a suscité une réaction immédiate de l’équipe.

Le refus de l’instrumentalisation : la réponse ferme des artistes

Face à cette question idéologique, l’acteur principal, Gilles Lellouche, et le réalisateur, László Nemes, ont refusé tout net de prendre des positions de nature politicienne.

Gilles Lellouche, refusant de se prêter au jeu, a renvoyé le journaliste à ses propres biais en lui répondant gentiment : « Elle n’est pas un petit peu orientée votre question ? Je n’ai pas de réponse à ça, Monsieur. »

Cette photo montre le résistant français Jean Moulin, torturé à mort en 1943 par l’ancien officier nazi Klaus Barbie, surnommé le « Boucher de Lyon », dans un lieu tenu secret. (Crédit : AP/MBR/AFP)

Le réalisateur László Nemes a quant à lui rappelé la vocation première de leur démarche artistique et le respect dû à la mémoire historique : « Je sens qu’on n’est vraiment pas là pour commenter la politique française. Je sens qu’on a fait ce qu’on a pu pour rendre hommage à Jean Moulin. »

Comme le souligne l’hebdomadaire Marianne au sujet de la malhonnêteté de la gauche radicale à Cannes, ce type d’intervention illustre la « malhonnêteté » d’une gauche radicale – parfois relayée ou complaisamment couverte par des médias comme le HuffPost – qui, systématiquement, tentent de s’arroger les symboles républicains et mémoriels pour mieux légitimer son propre positionnement.

En tentant d’enfermer le débat autour d’un axe binaire – LFI comme unique « rempart » légitime contre le RN, éternel avatar de la Gestapo – et purement français, le militantisme médiatique s’est heurté à la dignité des artistes, en faisant de surcroît sciemment l’impasse sur la complexité historique du CNR, lequel a justement réuni autour de la personne de Jean Moulin un large éventail de sensibilités politiques allant des communistes à la droite nationaliste et chrétienne, rassemblées par l’amour de la patrie et le rejet de la barbarie.

Pour László Nemes et Gilles Lellouche, désormais surnommé « Gilles Lelâche » sur les réseaux sociaux, l’œuvre se veut avant tout un hommage à cette figure légendaire. Comme le confiait le cinéaste lors de son interview avec Gilles Lellouche pour le site Surimpressions, Jean Moulin est l’incarnation ultime de « la possibilité de révéler la meilleure version de soi face au totalitarisme, dans une sorte de transcendance humaniste ».

Le fait de vouloir réduire le sacrifice d’un tel homme à un tract de politique intérieure n’est pas seulement un anachronisme, c’est aussi un contresens historique majeur que la Croisette a eu le mérite de refuser.

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