Frank Gehry, l’architecte le plus acclamé de son époque, s’éteint à l’âge de 96 ans
Né Ephraim Owen Goldberg, Gehry, connu pour son architecture imaginative, avait changé de nom sur la suggestion de sa 1ère femme, qui pensait que l'antisémitisme risquait de freiner sa carrière
Frank Gehry, qui avait conçu certains des bâtiments les plus imaginatifs jamais construits et atteint une renommée mondiale rarement accordée à un architecte, s’est éteint à l’âge de 96 ans.
Gehry est décédé vendredi à son domicile de Santa Monica après une courte maladie du système respiratoire, a annoncé Meaghan Lloyd, chef de cabinet chez Gehry Partners LLP.
C’est la fascination de Gehry pour le pop art moderne qui l’avait poussé à créer des bâtiments uniques et saisissants. Parmi ses nombreux chefs-d’œuvre figurent le musée Guggenheim de Bilbao, en Espagne, le Walt Disney Concert Hall de Los Angeles, et le bâtiment de la DZ Bank à Berlin.
Il avait aussi conçu l’extension du siège social de Facebook en Californie du Nord, à la demande insistante du PDG de l’entreprise, Mark Zuckerberg.
Gehry avait remporté tous les prix majeurs existants dans le domaine de l’architecture – notamment le prix Pritzker, la plus haute distinction, pour son travail qualifié de « rafraîchissant, original et typiquement américain ».
Parmi les autres distinctions qui lui avaient été décernées, on peut citer la médaille d’or du Royal Institute of British Architects, le prix Americans for the Arts pour l’ensemble de son oeuvre, et le titre de Compagnon de l’Ordre du Canada, la plus haute distinction de son pays natal.
Début de sa carrière dans l’architecture
Après avoir obtenu un diplôme en architecture à l’université de Californie du Sud en 1954 et avoir effectué son service militaire, Gehry avait étudié l’urbanisme à l’université Harvard.
Sa carrière avait toutefois démarré lentement. Pendant des années, il s’était battu pour joindre les deux bouts, travaillant à la conception de projets de logements sociaux et de centres commerciaux, tout en occupant simultanément – et pendant quelques temps – un poste de chauffeur-livreur.
L’occasion s’était finalement présentée, pour Gehry, de concevoir un centre commercial moderne qui surplombait la jetée de Santa Monica. Déterminé à jouer la carte de la sécurité, il avait alors choisi de proposer des plans pour un centre commercial fermé, similaire à ceux qui existaient aux États-Unis dans les années 1980.
Pour célébrer l’achèvement du projet, le promoteur immobilier s’était rendu chez Gehry. Ce qu’il avait découvert l’avait laissé sans voix : l’architecte avait transformé un modeste bungalow des années 1920 en une demeure de conception ingénieuse, en le rénovant avec des clôtures en mailles métalliques, du bois apparent et du métal ondulé.
Lorsqu’il lui avait été demandé pourquoi il n’avait pas proposé quelque chose de similaire pour le centre commercial, Gehry avait répondu : « Parce que je dois gagner ma vie. »
Mais s’il voulait vraiment s’imposer en tant qu’architecte, lui avait-on dit, il devait alors abandonner cette attitude et laisser libre cours à sa vision créative.
Une décision que Gehry avait suivi à la lettre pendant le reste de sa vie, travaillant jusqu’à plus de 90 ans pour créer des bâtiments qui étaient également de superbes œuvres d’art.
À mesure que sa renommée grandissait, Gehry Partners LLP, le cabinet d’architecture qu’il avait fondé en 1962, se développait également, allant jusqu’à employer plus de 130 personnes. Mais malgré cette expansion, Gehry avait toujours veillé à superviser personnellement chaque projet entrepris.
Achevé en 2007 dans le quartier de Chelsea, à New York, le siège social d’InterActiveCorp, également appelée IAC Building, avait ainsi pris la forme d’une ruche scintillante. Inauguré en 2011, le New York By Gehry, un immeuble de 76 étages et autrefois l’une des structures résidentielles les plus hautes au monde, avait apporté une touche spectaculaire à la skyline du sud de Manhattan.
La même année, Gehry avait rejoint le corps enseignant en tant que professeur d’architecture à l’université de Californie du Sud, son alma mater. Il avait également enseigné à Yale et à Columbia.
Des conceptions imaginatives qui ont suscité autant de critiques que d’éloges
Tout le monde n’appréciait pas le travail de Gehry. Pour certains critiques, l’architecte se contentait de reproduire, réincarnation gigantesque et asymétrique, les petites villes en bois de récupération qu’il construisait pendant des heures, disait-il, durant son enfance dans la ville minière de Timmins, en Ontario.
Le critique d’art de Princeton Hal Foster avait qualifié nombre de ses œuvres tardives « d’oppressantes », invoquant le fait qu’elles étaient surtout conçues pour attirer les touristes. Certains avaient même comparé le Disney Hall à un empilement de boîtes en carton abandonnées sous la pluie.
La famille de Dwight D. Eisenhower, autre critique, n’avait pas approuvé la proposition audacieuse qui avait été faite par Gehry s’agissant d’un mémorial en l’honneur du 34e président des États-Unis. La famille avait fait part de son souhait d’un mémorial simple – ce que n’était pas celui proposé par Gehry, avec ses multiples statues et ses tapisseries métalliques ondulantes illustrant la vie d’Eisenhower. Mais l’architecte avait refusé de modifier son projet de manière significative.
Si les critiques agaçaient Gehry, il ne le montrait guère. Il jouait même parfois le jeu. Il était ainsi apparu, sous ses propres traits, dans un épisode du dessin animé « Les Simpson » de 2005, dans lequel il acceptait de concevoir une salle de concert ensuite transformée en prison.
Il avait eu l’idée de ce projet très similaire au Disney Hall après avoir froissé la lettre que Marge Simpson lui avait adressée et l’avoir jetée par terre. Après l’avoir observée, il s’était exclamé : « Frank Gehry, tu as encore frappé ! »
« Certains pensent que je fais vraiment ça », avait-il confié plus tard.
Le poisson était un motif récurrent dans les travaux de Gehry – on cite notamment les deux grandes sculptures de poissons situées au World Trade Center à New York et sur le front de mer de Barcelone. Un motif qui, selon certains, aurait été associé aux souvenirs qu’avait Gehry des visites hebdomadaires de sa grand-mère juive chez le poissonnier, pour préparer le Shabbat.
« Nous mettions le poisson dans la baignoire », avait raconté Gehry, des propos repris par le New York Times. « Et je jouais avec lui pendant une journée. Jusqu’à ce qu’elle le tue et qu’elle prépare du gefilte fish. »
L’héritage durable de Gehry à travers le monde
Fils de Juifs polonais, Ephraim Owen Goldberg était né à Toronto le 28 février 1929. En 1947, il avait déménagé à Los Angeles avec sa famille, et il avait fini par obtenir la nationalité américaine. À l’âge adulte, il avait changé de nom sur les conseils de sa première épouse, qui lui avait fait remarquer que l’antisémitisme pouvait nuire à sa carrière. Il devait ultérieurement reconnaître qu’il ne referait pas ce choix.
Cela avait été peu après sa bar-mitzvah que Gehry avait commencé à s’identifier comme athée. Mais en 2018, alors qu’il travaillait sur le musée ANU du peuple juif à Tel-Aviv, il avait déclaré au Jewish Journal que le judaïsme avait néanmoins exercé une influence sur sa carrière.
« Il y a une curiosité inhérente à la culture [juive] », avait-il indiqué. « J’ai grandi dans cet environnement. Mon grand-père me lisait le Talmud. C’est l’une des caractéristiques juives auxquelles je m’accroche probablement : la philosophie de cette religion. Qui est distincte de Dieu. Elle est plus éphémère. J’ai été élevé avec cette curiosité. C’est une curiosité saine. C’est peut-être une conséquence de cette religion. Je ne sais pas. C’est certainement une chose positive. »
Même si, lorsqu’il était enfant, Gehry aimait dessiner et construire des maquettes de villes, cele n’avait été qu’à l’âge de 20 ans qu’il avait envisagé la possibilité d’embrasser une carrière dans l’architecture, après qu’un professeur de céramique à l’université a reconnu son talent.
« C’était comme la première réussite de ma vie », avait-il noté.
Toutefois, Gehry avait toujours nié être un artiste.
« C’est vrai, les architectes du passé étaient à la fois sculpteurs et architectes », avait-il fait valoir dans une interview accordée en 2006. « Mais je continue de penser que je construis des bâtiments, et que ça n’a rien à voir avec ce qu’ils font. »
Des propos qui reflétaient à la fois une timidité de longue date et un manque d’assurance qui devaient accompagner Gehry longtemps après qu’il a été décrété comme le plus grand architecte de son époque.
La construction du musée Guggenheim d’Abu Dhabi, conçu par Gehry et proposé pour la première fois en 2006, devrait enfin s’achever en 2026, après une série de retards et des travaux sporadiques. Cette structure de 2 787 mètres carrés accueillera le plus grand musée Guggenheim au monde, laissant un héritage durable dans la capitale des Émirats arabes unis.
Gehry laisse dans le deuil son épouse, Berta, sa fille, Brina, ses fils Alejandro et Samuel, ainsi que les bâtiments qu’il a créés.
Une autre de ses filles, Leslie Gehry Brenner, est décédée d’un cancer en 2008.
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