Frédéric Journès : « Israël se trompe, Macron a raison »

L’émissaire français en Israël affirme dans une tribune que le rejet par Israël de ses alliés et des voix modérées nuit à sa sécurité à long terme

Montage photos créé le 15 avril 2025 (de gauche à droite) : Le Premier ministre Benjamin Netanyahu à son arrivée au tribunal de Tel Aviv avant le début de son procès pour corruption, le 9 avril 2025 ; le président français Emmanuel Macron attendant d'accueillir Nechirvan Barzani, président de la région autonome du Kurdistan irakien (non visible sur la photo), pour un déjeuner de travail à l'Élysée, à Paris, en France, le 14 avril 2025. (Crédits : Miriam Alster/Flash90 ; Ludovic Marin/AFP)

Voici la traduction d’une tribune rédigée par l’ambassadeur de France en Israël et publiée dans le Jerusalem Post, le 24 mai 2026.

Le Jerusalem Post a publié ces dernières semaines trois articles d’opinion accusant la France de nuire à Israël, d’appliquer un double standard à son égard et, ce faisant, de trahir ses valeurs morales, tout en utilisant Israël comme bouc émissaire pour justifier ses difficultés en matière de politique étrangère au Moyen-Orient. Je ne saurais rester silencieux plus longtemps ; trop c’est trop.

La France est devenue une cible privilégiée en Israël ces jours-ci. Nous ne sommes pas les seuls, mais les critiques contre la France prennent une ampleur particulière. Cela a souvent été le cas lorsque nos positions divergeaient, notamment au sujet du Liban. Ce qui m’attriste, cependant, c’est cette hostilité croissante et quelque peu orchestrée contre la France, alors même que nos deux pays sont en réalité confrontés à des défis et des menaces communs.

J’aime Israël depuis longtemps, et je rêvais d’y occuper le poste d’ambassadeur. Je suis arrivé en août 2023 plein d’enthousiasme, mais ce rêve a été brisé net quelques semaines plus tard, le 7 octobre. Depuis lors, j’ai vécu cette guerre parmi vous, j’ai partagé votre angoisse et votre douleur. Je sais ce qui s’est passé dans vos cœurs et au plus profond de l’âme juive.

J’ai été horrifié par la sauvagerie de ce pogrom, le plus grand massacre antisémite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. J’ai partagé votre indignation. J’ai senti la rage monter. J’ai compris que cela mènerait à une guerre sur tous les fronts.

La France a été choquée elle aussi. Nous avons immédiatement pensé au Bataclan et à Nice. Nous savons ce qu’est le terrorisme islamiste et la nécessité de le combattre. Nous avons classé le Hamas et la branche armée du Hezbollah parmi les organisations terroristes, conformément à la position de l’Union européenne (UE).

Une femme est évacuée de la salle de spectacle du Bataclan après un attentats meurtrier à Paris, le vendredi 13 novembre 2015. (Photo AP/Thibault Camus)

La France a soutenu le droit d’Israël à se défendre

Nous avons combattu l’État islamique (EI) en Syrie et en Irak. Nous avons soutenu le droit d’Israël à se défendre, et nous avons contribué à votre défense avec nos moyens militaires dans la région, notamment pendant la guerre de 12 jours en juin dernier. Nous avons rendu hommage aux otages et aux victimes du 7 octobre – dont plus de 50 étaient français – lors de la seule cérémonie nationale de commémoration organisée pour eux à l’étranger.

Nous ne faisons pas dans la complaisance. Nous n’avons eu de cesse de faire preuve de notre engagement contre le terrorisme. Notre position est intransigeante sur le programme nucléaire iranien. Même les États-Unis nous ont parfois qualifiés de trop intransigeants.

Et malgré cela, la France est dépeinte ici comme un pays perfide, peu fiable et peu pertinent, notamment depuis sa reconnaissance de l’État de Palestine en septembre dernier, et plus encore depuis le début de la guerre avec l’Iran, à laquelle nous avons clairement indiqué dès le premier jour que nous ne participerions pas.

Vous avez bien évidemment le droit de nous critiquer. Ce qui n’est toutefois pas normal, c’est d’entendre sans cesse les mêmes arguments. Je les entends de la bouche des dirigeants et, en l’espace de quelques semaines, ils sont repris par tout le monde sans la moindre nuance.

Une caractéristique que j’ai toujours appréciée en Israël – et plus généralement dans la culture juive – c’est le goût prononcé pour le débat et la controverse, la richesse illimitée des arguments. Il me semble aujourd’hui avoir disparu. Exprimer un désaccord est désormais perçu comme un acte hostile. Point final.

Un homme observant les débris d’un missile balistique tiré depuis l’Iran qui s’est écrasé près de Jéricho, en Cisjordanie, le 8 juin 2026. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)

Cette absence de débat en Israël rend le pays vulnérable. Premièrement, cela vous rend plus prévisibles aux yeux de vos adversaires. Cette fois-ci, l’Iran et le Hezbollah étaient préparés, car ils ont tiré les leçons de vos opérations précédentes, qui avaient mieux réussi.

Deuxièmement, cela conduit à de mauvaises décisions, comme se lancer dans des campagnes de destruction massive, transformer Gaza en Dresde (une comparaison que j’ai entendue de la bouche de vos responsables), le sud du Liban en désert, et dévaster des quartiers entiers de Beyrouth ou de Téhéran, et tout cela dans quel but ?

Troisièmement, en rejetant toutes les opinions des partenaires étrangers, cela les aliène et nuit à la prise de bonnes décisions. Nous n’avons pas toujours raison, mais statistiquement, nous ne pouvons pas non plus avoir toujours tort.

Je ne suis pas un ange. Je considère que le recours à la force est parfois nécessaire. Je sais que la force est la clé d’une diplomatie et de politiques solides. J’ai déjà connu la guerre en Afghanistan, et je sais que ce n’est pas beau à voir. J’ai appris à mes dépens que la force seule ne résout rien, à moins d’être utilisée dans l’optique d’un résultat politique clair, viable et accessible.

Israël est en guerre, et la guerre engendre de la colère contre les voix modérées, en particulier celles qui s’expriment depuis l’étranger. Même si cela est compréhensible, c’est rarement sage, car cela conduit à un isolement accru. Et je m’inquiète de voir Israël de plus en plus isolé des Européens, et même désormais d’une partie croissante de la population américaine.

Au final, nous formons une famille, et cette querelle familiale est néfaste pour nous tous. Alors oui, nous sommes français, nous avons nos défauts, une grande gueule et cette fâcheuse habitude de dire ce que nous pensons, y compris (et surtout) à nos amis et alliés.

Mais nous ne sommes pas contre Israël. Nous avons toujours défendu le droit de ce pays à exister et à vivre en paix. Nous reconnaissons honnêtement la montée de l’antisémitisme chez nous et nous nous engageons à le combattre en paroles et en actes.

Ce à quoi nous nous opposons, ce sont les guerres sans fin. Nous nous opposons également à être entraînés dans des guerres lancées par d’autres sans nous consulter, alors qu’ils prétendent servir nos intérêts en matière de sécurité. Ce que nous soutenons, c’est l’aspiration des peuples à la dignité, à la sécurité et à la liberté : cela vaut pour le peuple israélien, mais aussi pour les peuples libanais et palestinien.

Israël ne sortira pas de l’impasse dans laquelle il est actuellement enlisé en accusant la France et d’autres puissances occidentales de trahison morale. Au contraire, Israël devrait avoir le courage et l’honnêteté de reconnaître que ce sont les décisions récentes qu’il a adoptées sans nous consulter ni se coordonner avec nous au préalable qui sont à l’origine de ces difficultés.

Bien sûr, Israël est une nation souveraine, libre de ses décisions ; il n’a pas besoin que celles-ci soient validées au préalable. Mais nous sommes, nous aussi, des acteurs responsables, et lorsque nous ne sommes pas consultés et que nous sommes en désaccord, il est parfaitement légitime que nous le fassions savoir. Au lieu de balayer nos préoccupations et de brandir un argument moral sans fondement, vous devriez peut-être nous écouter sincèrement et essayer d’entendre et de comprendre ce que nous disons.

Des manifestants scandent des slogans lors d’une manifestation pro-palestinienne et anti-Israël à Paris, le 4 novembre 2023. (Crédit : AP Photo/Aurelien Morissard)

Les partenaires sont là pour soutenir, mais aussi parfois pour exprimer leur désaccord. C’est ainsi que la France pense et agit, et avec tout le respect que je vous dois, cela ne nous rend pas inutiles. Regardez ce qui se passe au Liban.

Nous avons insisté pour un cessez-le-feu et des pourparlers directs entre Israël et le Liban. Nous avons essuyé un refus. Seulement, une semaine plus tard Israël a emprunté cette voie précise, suite aux pressions de Téhéran sur les États-Unis. La situation sur le terrain était un pur déjà-vu. Pardonnez-moi la franchise, mais dans cette affaire, c’est Israël qui a commis une erreur ; c’est Emmanuel Macron qui avait raison.

Frédéric Journès.

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