Frustration et crainte ont fait exploser la participation des électeurs arabes
Ce sont la forte criminalité et les ministres d’extrême droite qui ont poussés les électeurs arabes aux urnes ; Jabareen, de la Liste arabe unie : « Nous avons promis à notre communauté de faire tout notre possible pour faire tomber ce gouvernement fasciste »
SAKHNIN — Pour les citoyens arabes d’Israël, le résultat des élections de mardi a marqué un rare moment de triomphe politique.
Des centaines de milliers d’entre eux se sont rendus aux urnes – un chiffre record -, permettant à deux partis dirigés par des Arabes de remporter un nombre de sièges à la Knesset sans précédent.
Beaucoup avaient boycotté les élections antérieures, n’y trouvant que peu d’intérêt. Mais après des années de diabolisation ou de négligence à l’égard de leurs communautés, la première minorité d’Israël s’est tournée vers les urnes pour combattre le gouvernement le plus intransigeant de l’histoire du pays.
« Nous sommes là. Nous ne resterons pas en retrait », a affirmé Mansour Abbas, chef du parti Raam, dans la soirée de mardi, sous les acclamations de ses partisans réunis dans une salle de mariage pour suivre les sondages en sortie des urnes.
Cette percée a fait de ces partis une force politique majeure qui pourrait permettre au bloc de l’opposition de former une coalition pour détrôner le Premier ministre Benjamin Netanyahu.
Mais la question est de savoir si le principal rival de Netanyahu, Gadi Eisenkot, et d’autres membres de l’opposition accepteront de s’allier avec eux. Un seul parti dirigé par des Arabes a jusqu’à présent siégé au sein d’un gouvernement israélien. Pendant la campagne, Netanyahu avait accusé ses principaux adversaires de prévoir de former une coalition avec des partis arabes – ce qu’Eisenkot a démenti.
Désormais, Netanyahu et ses alliés durcissent encore davantage leur rhétorique anti-arabe. Ils avancent des allégations sans fondement selon lesquelles des puissances étrangères auraient soudoyé des électeurs pour qu’ils soutiennent des partis dirigés par des Arabes. Dans un message publié jeudi sur le réseau social X, Netanyahu a mis en garde tout mouvement politique contre la formation d’un gouvernement avec ces partis, sous peine de provoquer « l’islamisation d’Israël ».
Des revendications qui ont alimenté cette mobilisation
Mardi, quelque 840 000 personnes ont voté pour le Raam et la Liste arabe unie, une coalition de trois partis dirigés par des Arabes. Un chiffre qui représente une augmentation de 64 % par rapport aux dernières élections de 2022, comme le montrent les résultats définitifs de la Commission centrale électorale.
Ces partis ont remporté 19 sièges à la Knesset, qui en compte 120. Ils dépassent ainsi le précédent record, établi à 15 sièges.
Les électeurs se sont pressés dans les bureaux de vote des communautés arabes, du désert du Néguev jusqu’au nord de la Galilée.
À Tarabin, un village bédouin du Néguev, le parti de Netanyahu avait obtenu la majorité lors des deux dernières élections. Mardi, le taux de participation a presque doublé, et le Raam a récolté 93 % des voix.
La ville de Sakhnin, au nord du pays, a enregistré le taux de participation le plus élevé d’Israël, avec 87 %. Selon le maire Mazen Ghnaim, cela s’explique par le fait que les électeurs ont vu dans ce vote une mesure d’urgence permettant de lutter contre la montée des crimes violents dans les communautés arabes et contre l’incitation à la haine de l’extrême droite, alliée de Netanyahu.
« Je veux protéger mes électeurs contre les meurtres, préserver nos enfants des agressions dans leurs universités, et empêcher que des médecins arabes ne soient pris pour cible dans les hôpitaux », a expliqué Ghnaim, un partisan du Raam, évoquant les récents incidents de violence à l’encontre des Arabes, ainsi que les violences au sein même de la communauté.
Les partis ont déployé des efforts considérables pour vaincre la réticence traditionnelle des Arabes israéliens à voter, ceux-ci se sentant depuis longtemps ignorés dans les sphères du pouvoir.
Ils ont organisé des réunions communautaires dans des villes et des villages que les partis dirigés par des Juifs ont largement ignorés. Un mouvement citoyen a mené une campagne de porte-à-porte dans les villages bédouins pour encourager les femmes à voter.
Aux yeux des électeurs et des candidats, cette participation accrue n’a pas témoigné d’une confiance dans la démocratie israélienne, traduisant plutôt une volonté désespérée de voir Netanyahu chassé du pouvoir.
Deux des alliés d’extrême droite de Netanyahu, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, sont responsables de certaines des politiques les plus extrêmistes d’Israël, et d’incitations à la haine anti-arabe.
Ben Gvir, ministre de la Sécurité intérieure, a tiré la sonnette d’alarme le jour du scrutin au sujet de la participation des Arabes, exhortant ses partisans : « Si vous voulez que ce pays reste juif et sioniste… alors sortez et allez voter ! »
Cette rhétorique, également reprise par Netanyahu et Smotrich, n’a peut-être fait que galvaniser les électeurs arabes.
« Notre gouvernement devient de pire en pire », a déclaré Awni Zoabi, 52 ans, juste après avoir voté, à Nazareth. « Nous voulons vivre, nous voulons un avenir pour nos enfants, et nous voulons un avenir pour nous-mêmes. »
Des partis aux visions divergentes
Les Arabes israéliens sont les descendants des Palestiniens qui sont restés en Israël après la guerre de 1948 qui a marqué la création de l’État, alors que des centaines de milliers d’autres ont été expulsés ou ont fui. Ils représentent aujourd’hui plus de 20 % de la population. Si tous possèdent la nationalité israélienne, nombreux sont ceux qui éprouvent une profonde solidarité envers les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie.
Raam et la Liste arabe unie ont tous deux axé leur campagne sur la lutte contre la criminalité et l’obtention de fonds pour les communautés arabes. Mais leurs visions diffèrent quant à la manière d’aborder le conflit au sens large.
Raam a axé sa campagne électorale sur les avantages d’une participation à un gouvernement de coalition, sans tenir de propos susceptibles de s’aliéner d’éventuels alliés juifs. Le parti a placé Yoav Segalovich, ancien responsable de police juif et député du parti Yesh Atid, en deuxième position sur sa liste électorale.
À l’inverse, certains membres de la Liste arabe unie ont dénoncé la campagne menée par Israël à Gaza comme étant un génocide, et ont comparé la situation en Cisjordanie au régime d’apartheid en Afrique du Sud. La majorité des Israéliens juifs, tout comme le gouvernement israélien lui-même, rejettent catégoriquement ces deux accusations.
« Les gens sont capables de comprendre ce qui se passe. Des deux options proposées, l’une relève du génocide, l’autre de l’apartheid. Voilà les choix qui s’offrent à nous : le mal ou le pire », a déclaré Sami Abou Shehadeh, le dirigeant de l’un des partis de la Liste arabe unie.
Abou Shehadeh s’est retiré de la course électorale avant le scrutin après que la Cour suprême l’a exhorté à renoncer à sa candidature, affirmant qu’une majorité de juges était favorable à la décision de la Commission centrale électorale d’interdire l’ancien député en raison d’un article qu’il avait publié au lendemain du pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, article qui, selon la procureure générale, constituait un soutien à la lutte armée contre Israël. Abou Shahadeh a exprimé ses regrets d’avoir rédigé cet article, mais a nié soutenir la lutte armée contre l’État.
Un résultat solide à l’élection ne garantit pas un rôle au sein du gouvernement
Les partis israéliens traditionnels ont longtemps refusé de s’associer aux partis dirigés par des Arabes élus à la Knesset, qu’ils présentent comme des menaces pour le caractère juif d’Israël, ou dont ils remettent en cause la loyauté envers l’État.
En 2021, les adversaires de Netanyahu ont accueilli le Raam au sein d’un gouvernement de coalition éphémère, proposant des investissements dans les communautés arabes et un statut juridique pour les villages bédouins non reconnus menacés de démolition.
Cette intégration du parti islamiste a brisé un tabou de longue date, et lui a conféré une nouvelle influence politique.
Mais compte tenu de la dérive vers la droite que connaît Israël, il sera difficile pour Eisenkot de conserver ses soutiens s’il s’allie cette fois-ci avec des partis dirigés par des Arabes, a estimé Tamar Hermann, chercheuse senior à l’Institut israélien pour la démocratie.
Selon elle, Israël « se détourne d’une démocratie libérale pour s’orienter vers une démocratie ethnique caractérisée par les avantages accordés à une ethnie par rapport aux autres ».
Raam et la Liste arabe unie pourraient facilement fournir à Eisenkot les voix nécessaires pour former un gouvernement. Tous deux se sont montrés ouverts à toute solution susceptible d’écarter Netanyahu, y compris en s’abstenant de voter lors de l’élection du président de la Knesset, afin d’abaisser le seuil dont Eisenkot aurait besoin pour obtenir la majorité.
Mais en public, plutôt que de chercher à les séduire, Eisenkot leur a posé des conditions : ils doivent notamment reconnaître qu’Israël est un État juif et démocratique, et déclarer que le Hamas est une organisation terroriste « qui doit être détruite ».
Les dirigeants des deux partis arabes ont condamné le pogrom qui a été perpétré par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. Mais ils ont hésité à désigner le groupe comme une organisation terroriste, en partie parce qu’une telle reconnaissance semblerait justifier la campagne dévastatrice menée par Israël à Gaza. Abbas a reconnu Israël comme un État juif en 2021, tandis que certains dirigeants de la Liste arabe unie considèrent qu’un pays ne peut être à la fois démocratique et privilégier les membres d’une seule religion.
Mardi, Abbas s’est dit convaincu que le Raam rejoindrait un gouvernement. Mais son parti n’a pas répondu cette semaine aux questions concernant l’acceptation des conditions d’Eisenkot – ni ses propres exigences.
Mercredi, Abbas a laissé entendre que son parti était également en contact avec des membres de la coalition de Netanyahu.
« Tout le monde nous parle, pas seulement les membres du bloc du changement », a-t-il fait savoir à la chaîne d’information N12.
Youssef Jabareen, le chef de la Liste arabe unie, a annoncé mercredi ne pas avoir encore rencontré Eisenkot ; il s’est néanmoins dit prêt à entamer des discussions. Les partis de sa liste, a-t-il précisé, ne se sont pas encore mis d’accord sur leurs conditions, mais ils espèrent obtenir des garanties et l’égalité pour les citoyens arabes. Ils se sont également engagés à relancer le processus de paix.
Plus que tout, il a souligné son souhait de voir Netanyahu quitter le pouvoir.
« Nous avons promis à notre communauté de faire tout notre possible pour nous débarrasser de ce gouvernement fasciste », a affirmé Jabareen.