Il y a 15 000 ans, les chasseurs-cueilleurs de la plaine du Carmel mangeaient du canard en hiver
Après avoir analysé des centaines d'os d'oiseaux aquatiques trouvés sur place, des chercheurs de l'Université de Haïfa ont établi que le terrain était marécageux et parsemé de lacs
Il y a de cela environ 15 000 ans, la plaine du Carmel, dans le nord d’Israël, était couverte de lacs et de marais, ce qui attirait un grand nombre d’oiseaux aquatiques qui finissaient souvent dans l’estomac des habitants de la région, d’après une nouvelle étude publiée la semaine dernière par l’International Journal of Osteoarchaeology.
Originaire du Royaume-Uni, l’auteure principale de cet article, la Dre Linda Amos, confie avoir un faible pour la traditionnelle dinde rôtie des fêtes de fin d’année, un peu comme les chasseurs-cueilleurs du passé dont les pratiques ont permis aux chercheurs de collecter de nouvelles informations sur l’environnement naturel de la région.
« Chaque hiver, ils mangeaient du canard », explique au Times of Israel, par téléphone, Amos, de l’Université de Haïfa et de la Christian-Albrechts-Universität de Kiel, en Allemagne.
« Cela me parle de savoir qu’en cette saison, ils savaient que ce délicieux palmipède allait revenir. Je les imagine bien, par un matin brumeux, se lever et sortir chasser le canard, parce qu’ils savaient qu’ils étaient arrivés. »
La professeure Mina Weinstein-Evron et le professeur Reuven Yeshurun, de l’Université de Haïfa, sont les co-auteurs de cette étude, la première de ce type portant sur l’analyse de certaines d’ossements d’oiseaux découverts dans les couches natufiennes du terre-plein de la grotte d’el-Wad.
Les Natufiens sont des chasseurs-cueilleurs qui vivaient dans les environs à la toute fin de la période paléolithique (il y a de cela 11 700 ans à 15 000 ans) : ils sont considérés comme l’un des derniers maillons entre les derniers chasseurs-cueilleurs nomades et les premiers agriculteurs sédentaires du Néolithique, car les Natufiens résidaient dans des villages pérennes.
Le site a d’ailleurs été daté au carbone 14.
« Ils sont passés d’une forte mobilité associée à la recherche de ressources à une activité plus sédentaire et une installation pérenne, parfois pour le reste de leur vie, ce qui leur a permis de perfectionner l’exploitation de leur environnement », explique Amos. « On le voit particulièrement à el-Wad. Ces gens mangeaient absolument de tout. »
Auparavant, les chercheurs s’intéressaient surtout à la consommation de gazelles par les Natufiens, dont c’était l’un des principaux aliments.
« Ils mangeaient des perdrix et d’autres oiseaux, et même des serpents », poursuit Amos. « Ce que nous a appris notre étude, c’est que non contents de profiter de tout ce que l’environnement du mont Carmel avait à leur offrir, ils allaient aussi en direction de la plaine côtière pour chasser le canard et les oiseaux aquatiques présents de temps à autres. »
Les Natufiens d’el-Wad devaient marcher au moins cinq kilomètres pour atteindre la plaine.
Selon Amos, l’importante présence d’os d’oiseaux dont l’habitat est bien connu, prouve que, contrairement à l’époque moderne, la plaine du Carmel comptait d’importants plans d’eau douce, et ce durant des millénaires.
« Nous ne savions pas que cet habitat existait avant que les oiseaux ne nous le disent grâce à leurs os », souligne-t-elle. « C’est formidable. »
Selon elle encore, rien de ce qui avait été découvert avant cela ne laissait supposer la présence de zones humides.
« Et pourtant, la variété des oiseaux présents au début du Natufien plaide en faveur de l’existence d’une zone humide abondante avec de grands lacs, des marais et un type d’environnement jusque là insoupçonnable. » Ces oiseaux étaient notamment des canards, des oies, des limicoles, des mouettes, des grues ou encore des râles.
Aucun élément n’a encore été découvert permettant d’expliquer la façon dont les Natufiens chassaient le canard, mais Amos et ses collègues ont découvert des marques de lames sur certains os ainsi que des signes de brûlure, signe que la viande avait été cuite en vue de sa consommation.
Les os servaient à autre chose.
« Les gens d’el-Wad en faisaient aussi des pendentifs ou des ornements », ajoute Amos.
Les précédents archéologues avaient découvert des artefacts décoratifs faits à partir d’os d’oiseaux, notamment d’impressionnantes coiffes en os de perdrix, souvent destinées à des sépultures.
« Ici, nous avons découvert que chez eux, ils fabriquaient des bijoux avec des parties d’oiseaux, » poursuit Amos.
« Ce qui signifie que, contrairement à ce qui se passait auparavant, il n’y avait pas de séparation entre les oiseaux importants sur le plan symbolique et ceux qu’ils mangeaient. »
Les chercheurs ont également découvert un os incrusté d’un petit fragment de silex.
« Ce qui nous donne une petite idée du processus, au-delà du seul produit final », ajoute Amos.
Les types d’os découverts dans les différentes couches du chantier de fouille reflètent l’appauvrissement de la diversité des oiseaux au fil des millénaires.
« À la fin du Natufien, il y a moins de diversité chez les canards, moins d’espèces, surtout avec le canard colvert commun », souligne Amos.
« C’est le signe d’un changement au sein de ces zones humides et d’une raréfaction des habitats », précise-t-elle.
« Nous pensons que c’est lié à une élévation du niveau de la mer, elle-même due au dérèglement climatique mondial, ce qui a rendu la plaine côtière plus étroite et modifié la disponibilité des lacs d’eau douce. »
Aujourd’hui, la plaine côtière du Carmel est une zone agricole particulièrement fertile.
« Il n’y a plus ce type de zone humide là-bas, même si certaines espèces passent encore dans le coin », conclut Amos.
« Mais ce sont des espèces dont les besoins ne sont pas très spécifiques. Je dois avouer qu’après avoir passé deux ans en Israël, les canards m’ont manqué. »