« Ils ont tué mon enfant » : récit de la répression meurtrière en Iran

Des témoignages font état de civils tués par balles ; d’une adolescente retrouvée à la morgue, d’un commerçant abattu pour avoir abrité des ados qui manifestaient

Sur cette photo obtenue par l’Associated Press, des Iraniens participent à une manifestation antigouvernementale à Téhéran, en Iran, le 8 janvier 2026. (Crédit : UGC/AP)

DUBAÏ, Émirats arabes unis (Reuters) – Arash, étudiant en art, rentrait chez lui à pied dans les rues de Téhéran lorsqu’il a été mortellement touché par un tir. Il n’avait scandé aucun slogan, ni pris part à la manifestation, ni même levé le poing.

Un ami, joint par téléphone depuis la capitale iranienne, a raconté la scène d’une voix brisée par le chagrin : Arash s’est effondré sur le trottoir, mort sur le coup. Il avait 22 ans.

Cet ami, qui a requis l’anonymat par crainte pour sa sécurité, a expliqué qu’ils s’étaient arrêtés pour observer un rassemblement sur la place Vanak, toute proche, lorsque des forces de sécurité en uniformes noirs sont arrivées et ont ouvert le feu de manière indiscriminée sur les manifestants.

La mort d’Arash, survenue le 8 janvier, illustre une réalité décrite par de nombreux témoins lors des récentes manifestations antigouvernementales dans le pays : des passants sans lien avec les rassemblements ont été pris pour cibles, blessés par balles ou tués alors qu’ils tentaient de fuir le chaos.

Reuters n’a pas été en mesure de vérifier de manière indépendante ce récit ni d’autres témoignages similaires faisant état de morts lors de la répression des événements par les autorités. L’agence n’a pas non plus été en mesure d’établir combien, parmi les milliers de personnes tuées, étaient des passants ou se trouvaient simplement à proximité des manifestations.

Les témoignages de familles et de témoins suggèrent néanmoins que l’usage aveugle de la force par les forces de sécurité a coûté la vie à de nombreux civils qui ne participaient pas aux manifestations, laissant leurs proches parcourir hôpitaux, morgues et centres de détention à la recherche de réponses.

Des fleurs ont été disposées devant les photos d’Iraniens tués lors des manifestations en Iran, lors d’un rassemblement et d’une veillée en leur mémoire organisée par des Irano-Américains, devant la Maison Blanche à Washington, le 16 janvier 2026. (Saul Loeb/AFP)

Recours illégal à la force meurtrière en Iran, selon Amnesty

Les responsables iraniens n’ont pas repondu à notre demande de commentaires sur les décès évoqués dans cet article.

Le 8 janvier, alors que les manifestations se propageaient à l’ensemble du pays, les autorités ont coupé les lignes téléphoniques et l’accès à Internet. Depuis le 13 janvier, les Iraniens peuvent de nouveau passer des appels internationaux, mais les communications vers l’Iran restent bloquées.

Les demandes de commentaires adressées aux missions iraniennes auprès des Nations unies (ONU) à Genève et à New York sont elles aussi restées sans réponse.

Les autorités ont imputé les violences et les décès à des « terroristes et émeutiers », qu’elles affirment soutenus par des opposants en exil ainsi que par des adversaires étrangers, notamment les États-Unis et Israël. La télévision d’État a diffusé des images de bâtiments de la police et d’édifices gouvernementaux incendiés, ainsi que de mosquées et de banques saccagées, affirmant qu’ils avaient été attaqués par ces « terroristes et émeutiers ».

L’organisation de défense des droits humains HRANA, basée aux États-Unis, affirme avoir recensé à ce stade 4 519 morts liés aux violences, dont 4 251 manifestants, 197 membres des forces de sécurité, 35 mineurs et 38 passants qui, selon elle, n’étaient ni des manifestants ni des membres des forces de sécurité.

HRANA examine actuellement 9 049 décès supplémentaires. Un responsable iranien a déclaré à Reuters que le nombre de morts confirmés jusqu’à dimanche dépassait les 5 000, dont 500 membres des forces de sécurité.

Les manifestations ont débuté le 28 décembre par de modestes rassemblements au Grand Bazar de Téhéran pour dénoncer les difficultés économiques, avant de s’étendre rapidement à l’ensemble du pays.

Des tirs aveugles signalés par des témoins

En l’espace de quelques jours, des foules rassemblées dans des villes et des villages ont appelé à la fin du régime clérical. La télévision d’État a diffusé des images de personnes qu’elle a qualifiées « d’émeutiers » brûlant des portraits du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei.

Dans un rapport, Amnesty International a indiqué avoir documenté la présence de forces de sécurité déployées dans les rues et sur les toits, y compris ceux d’immeubles résidentiels, de mosquées et de commissariats de police. Selon l’organisation, ces forces ont tiré à de multiples reprises avec des fusils et des carabines chargés de balles en métal, visant souvent la tête et le torse de personnes non armées.

Cette photo prise lors d’une visite organisée pour des médias étrangers montre des journalistes passant devant des bus incendiés dans un dépôt lors des récentes manifestations, à Téhéran, en Iran, le 21 janvier 2026. (Crédit : Atta Kenare/AFP)

Selon Amnesty, les éléments recueillis témoignent d’une escalade coordonnée à l’échelle nationale dans le recours illégal à la force meurtrière par les forces de sécurité contre des manifestants et des passants, pour la plupart pacifiques, depuis la soirée du 8 janvier.

Ces événements constituent l’une des menaces les plus sérieuses pour le régime clérical iranien depuis des années. Le président américain Donald Trump a à plusieurs reprises menacé d’intervenir si des manifestants continuaient d’être tués dans les rues ou exécutés.

Le pouvoir judiciaire iranien a, de son côté, indiqué que des personnes arrêtées lors des manifestations pourraient être exécutées.

De nombreux témoignages provenant d’Iran, y compris de personnes qui ont depuis quitté le pays, font état de tirs à balles réelles sans discernement de la part des forces de sécurité, transformant certaines rues, notamment les 8 et 9 janvier, en ce que des témoins ont décrit comme de véritables zones de guerre.

Parmi les victimes figure Fariba, une adolescente de 16 ans que sa mère, Manijeh, décrit comme curieuse et pleine de vie.

Un soir, alors qu’elle s’était rendue avec sa mère sur une place voisine simplement pour observer, des forces de sécurité à moto ont chargé les manifestants.

Cette image tirée d’une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montre des manifestants dansant et applaudissant autour d’un feu de joie alors qu’ils descendent dans la rue malgré une répression de plus en plus intense, la république islamique restant coupée du reste du monde, à Téhéran, en Iran, le 9 janvier 2026. (Crédit : UGC/AP)

« Ils ont tué mon enfant », confie la mère d’une adolescente de 16 ans

Manijeh a saisi la main de sa fille et s’est réfugiée derrière une voiture stationnée, alors que les tirs retentissaient. Dans la panique qui a suivi, sa main a glissé et mère et fille ont été séparées.

« Je l’ai cherchée dans toutes les rues, en criant son nom », raconte encore Manijeh, en sanglotant au téléphone. « Elle avait disparu. »

Cette nuit-là, la famille a parcouru commissariats et hôpitaux. Fariba a été retrouvée deux jours plus tard dans un sac mortuaire noir à l’hôpital de Kahrizak, au sud de Téhéran, une balle dans le cœur, le corps déjà froid.

Les autorités ont affirmé à la famille que des « terroristes » l’avaient tuée.

« Non », a répliqué sa mère. « J’étais là cette nuit-là. Les forces de sécurité ont ouvert le feu sur la population. Ils ont tué mon enfant. »

Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des familles fouillant parmi des centaines de sacs mortuaires dans des morgues et au centre de Kahrizak. Reuters a pu confirmer que ces images avaient bien été tournées sur ce site, sans toutefois pouvoir en vérifier la date ni l’identité des personnes filmées.

Cette image, extraite de vidéos tournées entre le 9 et le 11 janvier 2026 et diffusées sur les réseaux sociaux, montrerait une morgue où gisent des dizaines de corps et où se sont rassemblés des proches après la répression dans la banlieue de la capitale iranienne, à Kahrizak, dans la province de Téhéran. (Crédit : UGC via AP)

Un médecin qui a quitté l’Iran le 14 janvier a déclaré que les hôpitaux étaient submergés de victimes par balles. À Karaj, à l’ouest de Téhéran, un habitant a raconté que les forces de sécurité avaient utilisé des fusils automatiques contre des manifestants et des passants le 8 janvier.

Des témoignages similaires ont été signalés dans la ville occidentale de Kermanshah, où les Gardiens de la révolution ont déployé des véhicules blindés et des chars pour contenir les manifestations.

« Ils ont enfoncé les portes en jurant »

À Ispahan, le frère d’un homme de 43 ans a raconté comment il avait tenu dans ses bras le corps ensanglanté de son frère abattu par les forces de sécurité. « Il n’avait rien fait qu’essayer de protéger des adolescents qui manifestaient et s’étaient réfugiés dans son magasin », confie Masoud, 38 ans, joint par téléphone.

Comme d’autres Iraniens interviewés pour cet article, Masoud a demandé que son nom complet ne soit pas divulgué par crainte de représailles.

Dans un autre cas, la famille de Nastaran, une enseignante de 28 ans vivant à Téhéran, est restée plusieurs jours sans nouvelles d’elle après sa disparition, survenue le 9 janvier alors qu’elle rentrait d’une visite chez un cousin.

Son corps a finalement été retrouvé dans un entrepôt près de Téhéran. Elle avait été abattue par les forces de sécurité, a déclaré son père.

Sur cette photo obtenue par l’Associated Press, des Iraniens participent à une manifestation antigouvernementale à Téhéran, en Iran, le 9 janvier 2026. (Crédit : UGC via AP)

Selon lui, les autorités n’ont autorisé la restitution du corps qu’à la condition qu’il soit enterré dans la ville natale de la famille, dans le centre de l’Iran, et ont exercé des pressions pour que la mort soit imputée à des « terroristes », ce que les proches ont refusé., a-t-il déclaré.

Dans la ville de Rasht, dans le nord du pays, une autre famille a affirmé que les forces de sécurité avaient fait irruption dans leur appartement après avoir aperçu leur fille de 33 ans, Sepideh, regardant les manifestations depuis une fenêtre.

« Ils ont enfoncé les portes, en jurant et en criant. Ils l’ont arrêtée. Nous ignorons où elle se trouve », a déclaré Morteza, son frère.

« Ses deux jeunes enfants pleurent et réclament leur mère. Son mari a été averti qu’il serait arrêté s’il continuait à la chercher. »

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