Israël et la Russie s’opposent à la réélection de Volker Türk au Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme
Selon des diplomates, Jérusalem aurait exprimé son opposition à la reconduction d'un mandat de quatre ans avant le vote de vendredi ; aucun autre candidat n'est toutefois connu pour ce poste
GENÈVE – Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, Volker Türk, fervent critique de la guerre menée par la Russie en Ukraine et de la conduite d’Israël à Gaza, se heurte aujourd’hui à l’opposition de ces deux pays quant à la reconduction de son mandat pour une deuxième période de quatre ans, à la veille d’un vote qui s’annonce controversé vendredi, ont fait savoir des diplomates à Reuters.
Türk, avocat, travaille depuis plusieurs décennies pour les Nations unies à des postes clés, comme à Genève, ainsi que sur le terrain, notamment au Kosovo. Son premier mandat de quatre ans arrive à échéance en octobre.
Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui a déjà travaillé en étroite collaboration avec Türk et dont le mandat expire en décembre, a proposé de reconduire l’Autrichien jusqu’en 2030.
La Russie a toutefois présenté une contre-proposition prévoyant de prolonger le mandat de Türk d’un peu plus de deux mois, jusqu’à la fin de 2026, comme l’indique un document consulté par Reuters. Par ailleurs, trois diplomates ont ajouté qu’Israël s’opposait également à une prolongation de quatre ans et que Washington avait émis des réserves. Ainsi, ce qui devait à l’origine faire l’objet d’une reconduction sans opposition s’est transformé en un vote controversé.
D’autres ont également remis en question, en privé, le renouvellement d’un mandat complet, estimant que la question devait plutôt être tranchée par le successeur de Guterres. Le mandat de Guterres arrivera à échéance à la fin de l’année 2026 ; le processus de sélection du prochain secrétaire général de l’ONU débutera la semaine prochaine.
« La décision revient au prochain secrétaire général », a affirmé un diplomate.
Interrogée à ce sujet, la mission russe auprès de l’ONU à New York a abondé dans ce sens.
« La reconduction pour quatre ans de M. Türk prive le nouveau secrétaire général de la possibilité de faire son propre choix, alors qu’il s’agit d’un poste crucial sur une longue période », a-t-elle fait valoir. « C’est une décision arbitraire compte tenu de la sensibilité du dispositif des droits de l’Homme et de son rôle au sein des Nations unies en général. »
La mission a précisé que ce point de vue était partagé par « de nombreux » États membres de l’ONU, ajoutant : « Nous verrons demain combien d’entre eux seront prêts à exprimer ouvertement leur position sans craindre de représailles. »
Le vote ayant lieu à l’Assemblée générale des Nations unies, les droits de veto dont disposent la Russie et les quatre autres membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (la Chine, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France) ne s’appliquent pas.
La mission d’Israël auprès de l’ONU et le Département d’État américain n’ont pas encore répondu aux demandes de commentaires.
Questionné sur ce renouvellement de mandat en début de semaine, Thameen Al-Kheetan, porte-parole du bureau de Türk, a refusé de commenter. « Le Haut-Commissaire est prêt à reprendre ses fonctions », a-t-il simplement déclaré.
Créé en 1993, le poste de Haut-Commissaire joue un rôle essentiel en dénonçant le recul des libertés, dans un contexte marqué par la montée en puissance des régimes autocratiques au détriment de la démocratie.
Certains des premiers critiques de la nomination de Türk avaient supposé qu’il choisirait une approche plus discrète. Au contraire, il a à plusieurs reprises condamné des gouvernements, notamment ceux de la Russie, d’Israël et des États-Unis.
Il a accusé la Russie de violations graves des droits de l’Homme et du droit international humanitaire depuis son invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, des allégations que Moscou réfute. Il a appelé à l’ouverture d’enquêtes sur les décès survenus dans les centres de détention des services d’immigration américains, et il a dénoncé les hostilités entre les États-Unis et l’Iran. Washington a défendu ses normes en matière de détention.
Türk a également condamné les « massacres » commis par Israël à Gaza. Certains, notamment parmi son propre personnel, regrettent néanmoins qu’il n’ait pas parlé de génocide dans ce territoire – des accusations qu’Israël nie avec véhémence.
La mission russe a qualifié de « vue étroite » les allégations selon lesquelles Moscou s’opposerait à une reconduction de quatre ans en raison des critiques formulées par Türk à propos des agissements de la Russie en Ukraine. Elle a précisé que ses considérations reposaient notamment sur la volonté de préserver l’intégrité institutionnelle de l’ONU et de respecter les procédures.
Selon des diplomates, Guterres a consulté les gouvernements pendant des mois au sujet de cette proposition, un processus visant à dégager un consensus et à éviter les surprises de dernière minute -comme la motion russe.
Türk bénéficie d’un solide soutien de la part des États européens et de nombreuses nations d’Amérique latine, ont-ils indiqué. Selon un mémo diplomatique de l’Union africaine consulté par Reuters, celle-ci n’a émis « aucune objection » à la proposition de ce nouveau mandat de quatre ans.
Aucun autre candidat n’a encore été mentionné pour ce poste.
« Le secrétaire général respecte la résolution et se conforme aux règles », a indiqué jeudi à New York le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric. « J’ajouterai, bien sûr, que le secrétaire général a beaucoup apprécié le travail accompli par Volker Türk au cours de son mandat de Haut-Commissaire aux droits de l’Homme. »