« Jewtina » : pour les Juifs latinos qui se sentent exclus et se cherchent des racines
Analucía Lopezrevoredo a créé l'organisation Jewtina y Co à Los Angeles pour répondre à la question : « Où des personnes comme moi peuvent-elles être pleinement elles-mêmes ? »
JTA — Ziggy Valdez, Juif mexicain non binaire qui étudie pour devenir rabbin, est né dans l’Illinois mais a vécu un peu partout aux Etats-Unis en tant que fils d’un marin de la Navy.
Il a toujours été rattaché à une synagogue réformée.
Valdez, qui utilise les pronoms iel/eux, a des racines mexicaines des deux côtés de sa famille et est « physiquement de couleur depuis la naissance », mais l’identité latino et chicano n’a jamais fait partie de la vie familiale.
Son père travaillait dans la Marine, ce qui, selon Valdez, a été le principal obstacle entre eux et le monde juif. Iel a grandi avec des traditions ashkenazes, même si cela impliquait de faire une heure de route depuis la base où la famille était stationnée à l’époque pour se rendre à la synagogue.
Valdez a fréquenté 10 écoles différentes entre la maternelle et la dernière année de lycée. Dans beaucoup d’entre elles, iel s’est souvent senti exclu.
« Les enfants de l’école qui étaient eux aussi issus de familles mexicaines n’étaient pas juifs et, à certains moments de mon adolescence, ils me disaient que je n’étais pas vraiment mexicain parce que j’étais juif et non catholique », explique Valdez à la Jewish Telegraphic Agency.
« Par moments, mon identité mexicaine était une source de honte pour mes proches », confie Valdez.
De temps à autres, la famille passait Noël à Bakersfield, en Californie, chez le grand-père de Valdez, qui leur « cuisinait le meilleur mole qui soit, avec des tortillas fraîches ». Mais en dehors de cela, rien ne les reliait à la culture mexicaine.
Un jour, Valdez a entendu parler de Jewtina y Co, une communauté de Juifs latinos active dans tout le pays. Une fois installé à Los Angeles, il y a de cela deux ans, iel a rejoint la cohorte d’éducateurs du programme national de leadership Puentes de Jewtina, qui compte des anciens élèves dans six cohortes, selon Violeta Stolpen, directrice des opérations de Jewtina y Co.
"Being part of the Jewtina y Co. Comunity, I know that we (Latin-Jews) are here!" – Cristine Dominguez Ramirez
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— Jewtinayco (@jewtinayco) October 3, 2022
« On nous a donné le temps et l’espace nécessaires pour réaliser ce vrai miracle, qui consiste à nous retrouver pour échanger sur notre solitude de Juifs latinos et dire notre gratitude de ne plus être seuls grâce à Jewtina », explique Valdez à la JTA.
Jewtina y Co. a été crée en 2019 lors du Mois de l’héritage latino par Analucía Lopezrevoredo, Juive péruvienne venue vivre en Californie avec sa famille lorsqu’elle n’avait que cinq ans. Sociologue de formation, elle a grandi entourée de communautés latino et juive dynamiques et a commencé très tôt à se définir comme une « Jewtina ».
L’idée de Jewtina s’est concrétisée en 2018, lorsqu’elle a postulé pour une bourse d’études axée sur le judaïsme mondial.
« Tout a commencé par une question que je portais en moi depuis l’enfance : Où des personnes comme moi peuvent-elles être pleinement elles-mêmes ? », confie-t-elle à la JTA. C’est un moyen pour les immigrants juifs d’Amérique latine aux États-Unis d’exprimer publiquement leur identité juive et latino, qui s’entrecroisent et sont parfois sources de conflits.
Ses membres sont des enfants de couples mixtes d’origine latino-américaine, des immigrants latinos convertis au judaïsme, des Latino-Américains adoptés par des familles américaines, et bien d’autres nuances de la réalité juive latino.
Mme Lopezrevoredo parle de Jewtina comme d’une composante de la diaspora juive et latino, porteuse de ses propres difficultés identitaires.
Les communautés latinos aux États-Unis sont très majoritairement catholiques, ce qui fait qu’il y a peu de place pour les fidèles d’autres confessions. Les Juifs latinos se sentent ainsi exclus des communautés mexicaines, péruviennes et autres.
Mais il existe aussi une discrimination à l’encontre des membres de Jewtina de la part des communautés juives d’Amérique latine. Les catégories démographiques utilisées aux États-Unis, comme « Latinos » et « Juifs », peuvent créer des identités exclusives qui ne correspondent pas à des parcours migratoires parfois complexes.
« Il n’existe pas une seule expérience juive latino », affirme Mme Lopezrevoredo, « tout comme il n’y a pas une seule expérience juive. en revanche, tout le monde ou presque a le sentiment de devoir constamment s’expliquer. »
Feliz Pesaj! How are you celebrating this year? Don't forget to check out our Jewtina y Co. Passover Supplement featuring migration stories from our Familia Jewtina. https://t.co/Glq46pUn7h#Jewtina #jewishwomen #latinx #comunidad #jews #latina #jewishlives #latinpride pic.twitter.com/H7Czfx5Whj
— Jewtinayco (@jewtinayco) April 6, 2023
Selon le directeur de la recherche et de l’évaluation de Jewtina y Co., David McCarty-Caplan, docteur en travail social, aucune étude nationale n’a, à ce jour, mesuré la taille ou la composition démographique de la communauté juive latino aux États-Unis. L’estimation la plus proche est issue du rapport « American Jewish Population Estimates 2020: Summary & Highlights », publié en 2021 par l’American Jewish Population Project de l’Université Brandeis et selon lequel près de 6 % des adultes juifs aux États-Unis s’identifient comme hispaniques, sur un total de 7,6 millions.
Pour rendre les Juifs latinos plus visibles et mieux compris, M. McCarty-Caplan travaille à la rédaction d’une étude nationale sur la communauté et l’identité juives latinos aux États-Unis. Les partenaires en sont l’Initiative sur les Juifs des Amériques de l’Université Brandeis et son Cohen Center for Modern Jewish Studies, ainsi que l’Universidad Hebraica au Mexique. Il s’agira de la première étude de ce genre, souligne-t-il.
M. McCarty-Caplan affirme s’être senti profondément éloigné de ses origines latinos et en décalage dans les espaces juifs à prédominance blanche. Né à Bogotá, en Colombie, il a été adopté à l’âge de 3 mois par une famille juive américaine blanche.
En 2019, il a rencontré Mme Lopezrevoredo au sein d’une cohorte de Juifs de couleur du programme Selah Leadership Fellowship de l’organisation Bend the Arc. C’est là qu’il a découvert son travail avec Jewtina y Co.
« Le jour où j’a connu Analucía et découvert Jewtina, je me suis pour la première fois senti vraiment considéré et valorisé, en tant que Latino, Juif et enfant adopté », confie-t-il.
Les membres de Jewtina y Co. sont souvent le réceptacle de diverses identités.
La mère de Kimberly Dueñas, membre fondatrice et directrice de l’éducation, est une Juive ashkénaze née et élevée à Los Angeles, avec des racines en Ukraine et en Pologne. Son père est né et a grandi au Salvador, au sein d’une communauté agricole rurale. De son côté, elle possède des origines juives sépharades issues de conversions — un converti au christianisme ou un descendant de celui-ci — ainsi qu’une ascendance autochtone mésoaméricaine. Il a rencontré la mère de Dueñas lors d’un séder de Pessah dans le comté d’Orange, en Californie, où Dueñas a grandi.
« Je sais personnellement ce que cela fait de devoir choisir quelle identité mettre en avant », confie Mme Dueñas, qui anime le programme Puentes.
Selon la directrice des opérations, Mme Stolpen, l’organisation a mis en oeuvre 58 actions en 2025 (43 en présentiel et 15 virtuelles) avec au total 2 367 participants. Pour l’heure, en 2026, elle a mené 47 actions et événements pour plus de 1 200 participants, précise M. McCarty-Caplan.
L’organisation fait face à un climat plus difficile que celui dans lequel elle a vu le jour. Selon M. McCarty-Caplan, lorsque Jewtina y Co. est apparue, en 2019/2020, il y a eu un élan de soutien envers les groupes travaillant avec des communautés juives multiraciales. Ce soutien a régressé depuis le début du second mandat du président Donald Trump.
Depuis « les événements en Israël-Palestine du 7-Octobre, une importante partie de l’attention et des ressources se sont détournées du soutien aux organisations comme Jewtina », poursuit-il en parlant de la guerre déclenchée en 2023 suite au pogrom du Hamas dans villes d’Israël.
Le 7-Octobre a également changé la donne pour les membres de Jewtina y Co.
« Nombre de Juifs latinos ont connu l’antisémitisme en des lieux où ils s’étaient jusque-là sentis une parenté culturelle ou politique », explique Mme Lopezrevoredo, « tout en pénétrant dans des espaces juifs où les conversations sur la race, l’immigration, l’Amérique latine ou la diversité de l’expérience juive pouvaient sembler limitées. »
Du point de vue de Mme Dueñas, l’une des principales difficultés de l’organisation est de répondre en temps réel aux besoins de la communauté.
« Nous naviguons entre la peur liée à l’immigration, aux raids de l’ICE et aux expulsions qui émaillent les communautés latinos, et le regain d’antisémitisme et autres conséquences de la guerre en Israël et en Palestine au sein de nos communautés juives », explique-t-elle à la JTA.
Jewtina y Co. y répond en proposant des espaces d’échange, de guérison et de soutien spirituel, ainsi que des ressources en santé mentale, l’accompagnement de rabbins et des programmes d’information sur les droits de chacun (« Know Your Rights »).
« Une famille juive peut porter la mémoire de la Pologne, de la Syrie, de la Turquie ou du Maroc, devenir profondément argentine, mexicaine, brésilienne ou cubaine au fil des générations, puis devenir latino aux États-Unis », conclut Mme Lopezrevoredo.
« Aucune de ces strates n’efface les autres. »