La famille d’un soldat tué au Liban quitte Israël : « Pas de réconfort ici »
La mère de Gur Kehati, a confié au chef d'état-major de l'armée que « le pays nous a abandonnés » avant de partir pour la Crète
Les proches du sergent Gur Kehati, 20 ans, tué en novembre 2024 lors de la visite non autorisée d’un chercheur civil dans le sud-Liban, ont décidé de quitter Israël en raison des négligences dont ils ont dit avoir été victimes à l’occasion de cette épreuve, ont-ils confié au quotidien Haaretz.
La famille serait furieuse des hésitations de l’armée à révéler les circonstances exactes de l’incident. Elle a dénoncé la lenteur de son enquête et l’absence de conséquences pour les personnes impliquées.
« Ici, nous ne trouvons pas le réconfort, nous ne pouvons pas nous en remettre. Pour se reconstruire, il faut une communauté, de la chaleur humaine, du soutien et une vision de l’avenir. Et il n’y en a pas », a déclaré Ron, le père de Gur, au journal.
Gur, 20 ans, faisait partie d’un détachement de la brigade d’infanterie Golani chargé d’escorter Zeev Erlich, un chercheur de 71 ans vêtu d’un uniforme de l’armée israélienne, vers une forteresse médiévale à Shamaa, dans le sud-ouest du Liban, le 20 novembre 2024 — une semaine avant qu’Israël et le Hezbollah ne parviennent à un accord de cessez-le-feu.
La forteresse est vénérée par les chrétiens et les musulmans chiites comme le lieu de sépulture de Saint Pierre au Ier siècle.
Des hommes armés du Hezbollah ont tendu une embuscade au détachement, tuant Erlich et Gur, blessant grièvement un officier du bataillon de Gur et blessant moyennement le colonel de réserve Yoav Yarom, alors chef d’état-major de la brigade Golani.
Erlich a été touché en premier, et Gur, qui était secouriste militaire, a été tué en se portant au secours du chercheur.
Evoquant les défaillances à répétitions qui ont conduit à la mort de Gur et la façon dont l’armée israélienne les a traités, les proches de la victime ont parlé de « film d’horreur ».
Selon Maayan, la mère de Gur, les nombreux soldats tués lors du pogrom du Hamas, le 7 octobre 2023 et pendant la guerre qui s’en est suivie, ne sont « les enfants de personne », ajoutant : « Comment pourrais-je continuer de vivre dans ce pays ? Mes enfants sont toute ma vie. Qui parle de ces enfants que nous avons élevés pour qu’ils fassent une année de bénévolat et s’engagent ? »
Elle a expliqué que lors d’une réunion, en juillet dernier, avec le chef d’État-major de l’armée israélienne, le général de corps d’armée Eyal Zamir, ce dernier lui a dit : « J’ai entendu dire que vous quittiez le pays ». Ce à quoi elle a répondu : « Nous ne le quittons pas. C’est le pays qui nous a abandonnés. »
Yarom a laissé Erlich se rendre au Liban sans les autorisations nécessaires — l’officier a affirmé lors d’une enquête militaire commencée trois mois plus tard qu’il pensait que le complexe de la forteresse avait été débarrassé de toute menace et qu’il y avait des justifications opérationnelles à cette visite.
Cependant, des commandants de rang inférieur et des soldats ont déclaré qu’ils n’avaient eu connaissance d’aucune justification de ce type et que le comportement de la force indiquait que l’incursion n’était qu’une visite guidée, selon des éléments de l’enquête cités par Haaretz.
Les éléments de l’enquête — qui n’ont été présentés à la famille qu’en juillet de cette année — ont également montré que des dizaines de commandants supérieurs avaient, pendant des années, laissé Erlich visiter des zones de combat, et qu’il avait bombardé Yarom de demandes pendant des semaines pour visiter divers sites au Liban, selon Haaretz.
Yarom a été renvoyé de l’armée, suite à cet incident, des mois après en avoir lui-même démissionné.
En signe de protestation contre cette décision, les proches de Gur ont retiré la stèle de sa tombe militaire et l’ont déposée devant les bureaux de l’État-major général au quartier général de l’armée à Tel-Aviv.
Les parents de Gur et deux de ses frères et sœurs vivent désormais en Crète, tandis qu’un autre frère de 20 ans est resté en Israël pour les besoins de son service militaire, apprend-on de Haaretz.
« Je n’ai plus de groupe », a expliqué Maayan. « Je ne peux pas envoyer les enfants dans une école contrôlée par ce ministère de l’Éducation. Quand je vais faire des courses, je vois le peuple d’Israël, et le sang de Gur est sur tous les visages. »
Elle a dit être déçue, même par ceux qui ont fait campagne en sa faveur et pour d’autres.
« Personne ne fait rien. Encore un rassemblement sur la place Habima, encore une manifestation. Personne ne paralyse le pays. Et je ne parle pas de Gur. Gur est ma douleur intime. Ils n’ont pas paralysé le pays pour les soldates chargées de la surveillance qui ont été abandonnées. Nous avons été engloutis, tout comme Gur a été englouti. »
« C’est toute notre famille que l’on a tuée », a-t-elle confié à Haaretz.
« Penser que l’on élève un enfant pour qu’un jour il nous soit enlevé, utilisé comme quelque chose de jetable — cela ne m’avait jamais traversé l’esprit. »