La famille Sulzberger et le passé juif complexe du New York Times

Au fil des générations, le journal a toujours conservé une certaine objectivité... mais il a occulté les atrocités commises contre les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale

Arthur Ochs Sulzberger Jr. s'exprimant lors du New Work Summit organisé par le New York Times, à Half Moon Bay, en Californie, le 29 février 2016. (Crédit : Kimberly White/Getty Images pour le New York Times/via JTA)

JTA – En décembre 2017, le New York Times annonçait que son éditeur, Arthur Ochs Sulzberger Jr., 66 ans, quittait ses fonctions et que lui succéderait son fils, Arthur Gregg (A.G.) Sulzberger, 37 ans.

Cette passation de pouvoir intra-familiale n’avait rien d’une surprise. Le jeune Sulzberger est en effet le sixième membre de la famille Ochs-Sulzberger à occuper le poste d’éditeur de ce grand quotidien new-yorkais. Il est le descendant de la cinquième génération d’Adolph S. Ochs, qui a racheté le journal en 1896 alors qu’il était au bord de la faillite.

L’histoire de cette famille juive – Adolph Ochs était l’enfant d’immigrants juifs allemands – a souvent suscité un mélange de fascination et d’attention, en particulier pendant et après la Seconde Guerre mondiale, lorsque le journal a été accusé de fermer les yeux sur les atrocités commises contre les Juifs.

Aujourd’hui, les liens de la famille avec le judaïsme sont moins évidents qu’auparavant. Arthur Ochs Sulzberger Jr. a été élevé dans la foi épiscopalienne de sa mère et cessé de pratiquer sa religion. Lui et son épouse, Gail Gregg, ont été mariés par un pasteur presbytérien. Il a toutefois déclaré que les gens avaient tendance à le considérer comme juif en raison de son nom de famille.

Un retour sur l’histoire de la famille explique pourquoi. Adolph Ochs, le premier membre du clan Ochs Sulzberger, a épousé Effie Wise, la fille du rabbin Isaac Mayer Wise, un éminent érudit juif réformé américain fondateur de l’école rabbinique du mouvement, le Hebrew Union College-Jewish Institute of Religion.

A la mort d’Ochs, c’est son gendre Arthur Hays Sulzberger qui a pris les rênes du New York Times. Juif réformé, Sulzberger était un anti-sioniste déclaré à une époque où le mouvement réformé débattait encore de la question.

Adolph Ochs, sur une photo non datée. (Crédit : Wikimedia Commons)

« Sa famille et lui étaient étroitement liés au monde philanthropique juif, comme il convenait à leur statut social et économique », écrit Neil Lewis, ancien reporter du New York Times.

Les propriétaires ont essuyé des critiques quant à la manière dont le journal traitait les questions juives, en particulier la Shoah. Les détracteurs ont reproché au journal de ne pas avoir suffisamment couvert les atrocités des nazies contre les Juifs, un fait que le journal a par la suite reconnu.

Arthur Hays Sulzberger avait lui-même été victime d’antisémitisme et craignait que son journal ne soit perçu comme trop juif, écrit Laurel Leff dans son livre publié en 2005, Buried by the Times: The Shoah and America’s Most Important Newspaper (« Enterré par le Times : la Shoah et le plus important journal américain »).

« Il n’y avait pas d’attention particulière, pas de sensibilité particulière, pas de plaidoyer particulier », écrit Leff.

Dans un article publié en 2001 dans le New York Times, l’ancien rédacteur en chef Max Frankel expliquait qu’à l’instar de nombreux autres médias de l’époque, le journal s’était aligné sur le gouvernement américain, lequel minimisait le sort des victimes et des réfugiés juifs, mais que l’opinion de l’éditeur avait aussi joué un rôle important.

Mémoires de l’ancien rédacteur en chef du New York Times, Max Frankel. (Crédit : Autorisation)

« Il était convaincu, et ne craignait pas de dire tout haut, que le judaïsme était une religion, et non une race ou une nationalité, et que les Juifs ne devaient se distinguer que par leur pratique religieuse », écrit Frankel.

« Il pensait qu’ils n’avaient pas besoin d’un État ni d’institutions politiques et sociales qui leur soient propres. Il a tout mis en œuvre pour éviter que le New York Times ne soit qualifié de ‘journal juif’. »

En conséquence, écrit Frankel, la page éditoriale de Sulzberger « se montrait réticente à tout ce qui aurait pu distinguer [les Juifs] pour les sauver, ou même leur accorder une attention particulière ».

Même si le New York Times n’est pas le seul journal à avoir très peu couvert les persécutions des Juifs par les nazis, le fait qu’il l’ait fait a eu des répercussions considérables, ont écrit Alex Jones et Susan Tifft dans leur ouvrage publié en 1999, The Trust : The Private and Powerful Family Behind The New York Times (« L’Empire : la puissante et discrète famille derrière le New York Times »).

« Si le New York Times avait davantage insisté sur les atrocités commises par les nazis à l’encontre des Juifs, ou à tout le moins s’il n’avait pas passé sous silence certains faits, le pays aurait pu prendre conscience de ces horreurs bien plus tôt », écrivent Jones et Tifft.

En 1961, Arthur Hays Sulzberger démissionne de son poste d’éditeur, trois ans après avoir été victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC) : c’est alors son gendre, Orvil Dryfoos, qui lui succède.

Deux ans plus tard, ce dernier décède des suites d’une insuffisance cardiaque, et c’est alors son beau-frère, Arthur « Punch » Ochs Sulzberger, qui prend la relève.

Arthur Ochs Sulzberger, décédé en 2012, se définissait lui-même comme « juif de nom, mais pas du tout pratiquant ».

L’éditeur du New York Times, Arthur Ochs Sulzberger, dans son bureau, à New York, le 2 mars 1973. (Crédit : AP)

Il se sentait « beaucoup plus à l’aise avec son judaïsme » que son père, écrit l’ancien journaliste du New York Times, spécialiste des questions religieuses, Ari Goldman.

Pourtant, les articles traitant de sujets juifs étaient soigneusement révisés, explique Goldman, qui a travaillé au New York Times de 1973 à 1993.

« Ces articles faisaient l’objet d’une attention un peu plus soutenue de la part de la rédaction, et je ne dis pas qu’ils penchaient d’un côté ou de l’autre, mais le journal était conscient de sa réputation et de son histoire, et voulait s’assurer que les articles étaient traités de manière impartiale pour ne pas donner lieu à des accusations de favoritisme ou de complaisance », déclarait-il à la JTA fin 2017.

Arthur Ochs Sulzberger avait élevé son fils, Arthur Ochs Sulzberger Jr., dans la foi épiscopalienne de son épouse. Mais Arthur Ochs Sulzberger Jr. était tout de même lié à ses origines juives. Au lycée, il avait participé à un voyage en Israël qui avait éveillé sa curiosité sur son ascendance, écrivent Jones et Tifft.

Sous sa direction, les critiques de la communauté juive se font moins virulentes qu’à l’époque de son grand-père, mais nombre de personnes, en particulier à droite, estiment toujours que le journal fait preuve de partialité à l’égard d’Israël.

Malgré tout, du fait de l’histoire familiale de ses propriétaires, de son très important lectorat juif et de sa couverture fréquente des questions qui intéressent les Juifs, le New York Times reste perçu comme un « journal juif » – une appellation souvent employée de manière péjorative par les antisémites.

« Cette perception tient en grande partie à la famille, à son nom juif et à ses origines juives », explique Goldman en ajoutant : « Ainsi, qu’ils soient juifs ou non aujourd’hui, on a le sentiment que ce journal reste fortement imprégné de la culture juive. »

Et cette histoire familiale perdure.

A. G. Sulzberger fait partie de cette génération qui compte au sein du journal ses cousins Sam Dolnick, responsable des initiatives numériques et mobiles, et David Perpich, cadre supérieur à la tête du site d’évaluation de produits Wirecutter. La mère de Dolnick, Lynn Golden, est l’arrière-arrière-petite-fille de Julius et Bertha Ochs, les parents d’Adolph S. Ochs : elle s’est d’ailleurs mariée dans une synagogue de Chattanooga, dans le Tennessee, qui porte leur nom. Perpich, le petit-fils d’Arthur Ochs Sulzberger, a lui été marié par un rabbin en 2008.

Illustration : Les journaux International New York Times et Al-Quds, le 9 novembre 2016. (Crédit : Tamar Pileggi/Times of Israel)

A.G. Sulzberger est surtout connu pour avoir dirigé l’équipe qui, en 2014, a rédigé les 96 pages du « rapport sur l’innovation » destiné à inciter le New York Times à s’adapter plus rapidement au nouveau paysage des médias numériques.

Interrogé sur sa relation de travail avec Dolnick et Perpich, A.G. Sulzberger avait évoqué leur solide expérience journalistique mais aussi l’éthique familiale.

« S’ils n’étaient pas membres de la famille Ochs/Sulzberger, nos concurrents leur feraient des offres d’emploi à la pelle », avait-il déclaré.

« Mais ils sont profondément attachés à ce lieu, et nous sommes tous les trois bien décidés à continuer à travailler en équipe. »

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