« La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob » avait détourné un avion car le film était « pro-sioniste »

Danielle Cravenne, mère de deux enfants en bas âge, était 'maniacodépressive' et 'bipolaire' et voulait 'se convertir au judaïsme, mais elle n’en a pas eu le temps', selon Jean-Philippe Daguerre

L'ambulance transportant Danielle Cravenne, militante pro-palestinienne et épouse du producteur de cinéma français Georges Cravenne, quitte l'aéroport de Marignane après qu'elle a été blessée par balle par un policier à l'aéroport de Marignane, près de Marseille, le 18 octobre 1973. (Crédit : AFP)

Derrière « Rabbi Jacob », deuxième plus gros succès en France avec Louis de Funès, se cache une tragédie : en 1973, l’épouse de l’attaché de presse du film avait détourné un avion pour s’opposer à sa sortie avant d’être abattue, une histoire méconnue racontée au théâtre à Paris.

« J’ai été touché par cette Don Quichotte des temps modernes », raconte à l’AFP le dramaturge Jean-Philippe Daguerre, qui met en scène cette pièce inédite au Théâtre Montparnasse à Paris jusqu’au 19 avril.

« Je me suis attaché au personnage et au romanesque de cette femme qui va jusqu’à détourner un avion pour qu’un film ne sorte pas. »

Cette femme s’appelait Danielle Cravenne. Militante pacifiste, soutien absolu de la cause palestinienne en pleine guerre israélo-arabe du Kippour, elle s’était opposée avec force aux « Aventures de Rabbi Jacob » dès le tournage, tant que le gouvernement français ne résoudra pas le conflit israélo-palestinien, estimant que le film réalisé par Gérard Oury, avec des dialogues de sa fille Danièle Thompson, était « pro-sioniste ».

Son époux ? Georges Cravenne, 24 ans de plus qu’elle et chargé de la communication du film et créateur, par la suite, des cérémonies César du cinéma, des 7 d’or pour la télévision et des Molières du théâtre.

La sortie en salles des « Aventures de Rabbi Jacob », que Danielle Cravenne n’a pas vu, est prévue pour le 18 octobre 1973.

Les acteurs Louis de Funes et Henri Guybet dans la comédie culte « Les Aventures de Rabbi Jacob ». (Crédit photo : capture d’écran « Les Aventures de Rabbi Jacob » de Gérard Oury – 1973)

Ce jour-là, la mère de famille de 35 ans qui a deux enfants en bas âge, embarque à Orly dans un Boeing d’Air France à destination de Nice, un pistolet d’alarme et une carabine cachés dans le sac de son chien.

Une fois en vol, elle prend en otage l’équipage et les 110 passagers avec comme principale revendication « l’annulation de la sortie du film et la mise sous scellés des bobines ».

L’avion finit par se poser à l’aéroport de Marseille, où elle libère les passagers.

Portrait non daté de Danielle Cravenne, épouse du producteur de cinéma français Georges Cravenne. (Crédit : AFP)

Danielle Cravenne ne sortira pas vivante de l’appareil. Elle est tuée de deux balles par la police après quelque temps de négociations, abattue par un tireur d’élite déguisé en steward venu apporter des plateaux-repas.

« Pièce humaniste »

« Au-delà du fait divers terrible et exceptionnel, j’ai voulu rendre hommage à la bouleversante Danielle Cravenne qui veut réconcilier les Arabes et les Juifs », explique Jean-Philippe Daguerre, dont le roman « La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob » (Albin Michel) est sorti ce mois-ci.

« On l’appelait ‘la folle à la carabine’ parce qu’elle avait soi-disant une carabine 22 long rifle dans son sac. C’est trop facile de la réduire à cette image. Des membres de l’équipage ont dit qu’elle avait un pistolet d’alarme. C’était une femme qui détestait toutes les injustices dans un milieu très macho. Elle n’avait pas la langue dans sa poche, se mêlait de politique, était exubérante, passionnée et mettait les pieds dans le plat avec courage, » affirme le dramaturge au Figaro.

Le dramaturge et acteur français Jean-Philippe Daguerre prend la parole après avoir reçu le Molière du meilleur auteur francophone vivant pour « Du charbon dans les veines » lors de la 36e cérémonie des Molières, la plus haute distinction théâtrale française, au théâtre des Folies Bergère à Paris, le 28 avril 2025. (Crédit : Thomas Samson / AFP)

« Le sujet est délicat, mais c’est quand même une idéaliste qui a souhaité la paix dans le monde ! Ils ont voulu faire un exemple. Elle a pourtant libéré tous les passagers ».

Récompensé en avril dernier par cinq Molières pour « Du charbon dans les veines » (2024), toujours à l’affiche, le directeur de la compagnie Le Grenier de Babouchka revendique « une pièce humaniste, comme ‘Rabbi Jacob’ est un film humaniste ».

Son texte plaide pour la réouverture de l’enquête, malgré la prescription.

Georges Cravenne, décédé en 2009, avait été débouté du procès qu’il avait intenté à l’Etat français.

Dans une tribune publiée dans Le Nouvel Obs en 2022, l’écrivaine Sylvie Matton, amie de Danielle Cravenne, avait elle dénoncé « un crime d’Etat », estimant que la famille « a droit à des excuses officielles ».

Pour le dramaturge et metteur en scène, cette pièce est aussi l’occasion de saluer Louis de Funès, incarné sur les planches par Julien Cigana.

Louis de Funès dans le film « Les aventures de Rabbi Jacob », sorti en 1973. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Rediffusées régulièrement à la télévision après avoir attiré en France près de 7,3 millions de spectateurs en salles, « Les Aventures de Rabbi Jacob » mettent en scène un industriel empli de préjugés racistes, antisémites et xénophobes. Poursuivi par des barbouzes aux trousses d’un homme politique d’un pays arabe, il se déguise en rabbin pour leur échapper, à la veille du mariage de sa fille.

La scénariste et dialoguiste Danièle Thompson avait envisagé une suite, « Rabbi Jacqueline », présentée comme « une comédie virevoltante sur les contradictions de notre société contemporaine ». Avant d’abandonner le projet en 2023, considérant que l’humour n’était aujourd’hui plus le même qu’à l’époque.

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