La lettre d’un fameux mystique juif s’est vendue aux enchères pour près de 400 000 $

Cette lettre manuscrite de Ramchal avait été discrètement vendue par le Séminaire Théologique Juif pendant la crise financière ; un chercheur juge 'scandaleuse' sa vente à un propriétaire privé

Le rabbin Moshe Chaim Luzzatto, également connu sous le nom de Ramchal, est représenté dans une peinture murale à Akko, en Israël. (Yuval Y/Wikimedia Commons)

JTA — Il y a de cela dix ans, en pleine crise financière, le Jewish Theological Seminary avait vendu des biens immobiliers et des ouvrages rares de sa bibliothèque, dont la réputation n’est plus à faire. Ces ventes de livres s’étaient faites sous seing privé – et l’institution n’a jamais communiqué depuis sur la nature de ses ventes, encore moins des prix récoltés.

Ces jours-ci, un trésor perdu de cette bibliothèque a refait surface dans une salle d’enchères : il s’agit d’une lettre écrite et signée par le mystique juif du XVIIIe siècle Moshe Chaim Luzzatto, plus connu sous le nom de Ramchal.

Du temps de sa conservation dans les rayonnages de la bibliothèque, cette lettre faisait partie d’une collection Ramchal composée de plusieurs centaines de pages. Retirée de la collection et vendue à une clientèle orthodoxe de la maison de vente en tant que texte profond d’« un grand et saint kabbaliste », la lettre s’est vendue dimanche pour près de 400 000 $. L’identité du vendeur et de l’acheteur sont tenues secrètes.

Ce prix est le reflet fidèle de l’engouement en faveur des objets patrimoniaux sur un marché orthodoxe prospère, avec des textes rares qui constituent à la fois des symboles de statut et des investissements. Il s’agit d’un marché que la maison de ventes aux enchères Genazym a contribué à alimenter en vendant ce qui est bien plus que des livres, une sorte de proximité avec des figures rabbiniques vénérées.

Né en 1707, Luzzatto était un penseur, mystique et écrivain juif italien dont l’influence avait dépassé largement la brièveté de sa vie (il était mort à l’âge de 39 ans). Son œuvre la plus connue, « Mesillat Yesharim », est une des pierres angulaires de la littérature éthique juive, d’ailleurs toujours étudiée aujourd’hui. Bien que ses enseignements mystiques aient suscité la suspicion de certains de ses contemporains, les générations suivantes ont vu en lui une figure majeure de la pensée juive.

Dans un célèbre essai de 1928 intitulé « Le garçon de Padoue », le poète hébreu Hayim Nahman Bialik présente l’une des interprétations modernes les plus solides de la pensée de Luzzatto en en faisant le précurseur de trois grands courants de l’histoire juive moderne : la tradition rabbinique lituanienne, le hassidisme et les Lumières.

Capture d’écran montrant une partie d’une lettre manuscrite de 1731 de la main du rabbin Moshe Chaim Luzzatto (le Ramchal), vendue par Genazym pour 392 700 $. (Autorisation)

La lettre mise aux enchères, composée de deux pages manuscrites adressées à son mentor, donne à lire une discussion profonde sur des concepts mystiques, expliquant son raisonnement et mentionnant ses travaux en cours.

Pour des chercheurs comme David Sclar, bibliothécaire dans un lycée orthodoxe moderne du New Jersey, la sortie en catimini de ces écrits de la bibliothèque du JTS et cette cession à un propriétaire privé sont emblématiques d’une forme de déclin culturel.

« C’est un scandale pour le monde de la recherche et des institutions juives américaines », a-t-il déclaré lors d’une interview. Sclar a consacré sa thèse à Luzzatto en s’appuyant notamment sur la lettre mise aux enchères.

Il a par ailleurs travaillé au sein de la division des collections spéciales du JTS, qu’il a quittée bien avant la crise qui a précipité la vente. Il estime que cette vente aux enchères est non seulement une faute mais aussi le signe d’une incompétence.

« C’est un des objets qu’ils ont vendus en catimini, sans doute pour presque rien », regrette Sclar. « Et le pire dans tout cela, ce n’est pas seulement que JTS ait détruit le patrimoine culturel mais qu’il ait fait quelque chose de stupide. S’ils avaient désespérément besoin d’argent, ils auraient mieux fait de la vendre aux enchères. Pas de la vendre ainsi, en catimini. »

Le bibliothécaire du JTS, David Kraemer, a refusé notre demande d’entretien, adressant les questions au porte-parole de l’institution, qui a répondu au moyen d’une brève déclaration par courriel.

« Les décisions ont été prises dans le meilleur intérêt de l’institution », a écrit le porte-parole.

En 2021, au moment où des rumeurs faisaient état de vente d’ouvrages de la bibliothèque, Kraemer avait déclaré à la Jewish Telegraphic Agency avoir reçu l’ordre de vendre des objets de son choix afin de lever des fonds, d’un montant qu’il n’avait pas révélé.

Kraemer et d’autres responsables du JTS avaient déclaré à l’époque que les documents vendus, jugés de peu de valeur pour la recherche, avaient été numérisés, ce qui permettait aux chercheurs d’accéder malgré tout à leur contenu. Les autorités du JTS avaient qualifié ces décisions de prudentes sur le plan financier, avec un impact très limité sur le coeur de mission de la bibliothèque.

Il reste malgré tout des mécontents qui estiment que la numérisation ne remplace pas la valeur savante et culturelle des originaux.

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