La Ligue du LOL, sexiste, homophobe et… antisémite
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La Ligue du LOL, sexiste, homophobe et… antisémite

Plusieurs médias ont exhumé des échanges sur les réseaux sociaux où les références "humoristiques" à Hitler côtoient des photomontages avec étoile jaune

Une étoile jaune, dispositif de discrimination et de marquage imposé par l'Allemagne nazie aux Juifs résidant dans les zones conquises au cours de la Seconde Guerre mondiale. Illustration. (Crédit : capture d'écran france info tv)
Une étoile jaune, dispositif de discrimination et de marquage imposé par l'Allemagne nazie aux Juifs résidant dans les zones conquises au cours de la Seconde Guerre mondiale. Illustration. (Crédit : capture d'écran france info tv)

Depuis plus d’une semaine, l’affaire de la « Ligue du LOL », ces journalistes et communicants qui harcelaient sur internet principalement des jeunes femmes, secoue le paysage médiatique français et a déclenché des dénonciations en chaîne du sexisme encore souvent bien ancré dans les rédactions.

L’affaire éclate début février: le service de « fact-checking » de Libération, CheckNews, révèle l’existence de la « Ligue du LOL », un groupe Facebook créé par de jeunes journalistes spécialistes du web et des communicants à la fin des années 2000.

Plusieurs sont accusés d’avoir, durant des années, harcelé et insulté sur Twitter des consoeurs et confrères, des militantes féministes principalement, mais aussi des personnes en raison de leur judaïsme.

« Il y a d’abord les blagues – récurrentes – sur Adolf Hitler de Desgonzo, alias Stephen des Aulnois, rédacteur en chef du Tag Parfait [qui a supprimé son profil Twitter après les révélations] » détaille L’Express.

Deux d’entre ces « ligueurs » aux productions antisémites « Gautier Gevrey et Julien Verkest, travaillent à la mairie de Paris et n’ont pour l’instant pas été suspendus, » dévoile Mediapart. Ils seront auditionnés par leur hiérarchie dans les prochains jours.

« En 2010, Renaud Loubert-Aledo, qui utilisait à l’époque l’alias @jesuisunblog, tweete un photomontage représentant le blogueur Megaconnard, de confession juive, avec une étoile jaune sur son pull, poursuit le site. Selon des posts de membres de la Ligue, l’auteur serait @comic_sansms, Julien Verkest ».

« Ce commentaire est abject. Ce montage est abject. Bien que je n’en sois pas l’auteur, le fait de l’avoir relayé il y a presque dix ans l’est tout autant. Vous dire que j’ai agi ainsi par provocation et méchanceté et que cela n’était pas sous-tendu par des convictions antisémites – qui n’ont jamais été les miennes – ne changera pas grand-chose. Parce que ce que véhiculaient objectivement ce montage et ce commentaire, c’était l’antisémitisme, et parce que la provocation et la méchanceté n’ont rien d’une excuse. Je le répète : je regrette profondément ces actes indélébiles et répugnants. J’en paie aujourd’hui les conséquences. Je demande pardon à celles et ceux qui en ont souffert et à celles et ceux qui, aujourd’hui, légitimement, en sont horrifiés, » a-t-il écrit lundi à la rédaction du Times of Israël en français.

Laurence Guenoun, une ex-collaboratrice du blog Megaconnard, avait alors écrit un texte sur le blog :

« C’est pas en brandissant une étoile jaune que tu vas attirer l’attention d’un juif, écrivait-elle. Même si tu essayes de faire passer ton geste pour du second degré. Là, tu te rabaisses. Tu te ridiculises. Tu deviens minable. Tu deviens crétin. Tu fais preuve d’un manque de discernement qui peut gravement nuire à ta santé. Des milliers d’innocents ont été déportés et sont morts à cause de cette étoile… et toi ça te fait marrer… »

« Plusieurs membres de la Ligue du LOL postent des commentaires sous ce billet, » exhume Médiapart, dont un de Renaud Loubert-Aledo: « Tout cela aurait un sens si les camps de concentration avaient vraiment existé » écrit-il. Il conclut : « Laurence Guenoun n’a pas que le nom de simiesque ».

Le consultant Loubert-Aledo a depuis été suspendu par son employeur Publicis.

En début de semaine, les têtes commencent à tomber. Deux journalistes de Libération, dont son responsable web Alexandre Hervaud et Vincent Glad, créateur de la « Ligue du LOL », sont mis à pied, à titre conservatoire.

Suivent David Doucet, rédacteur en chef des Inrocks et son adjoint François-Luc Doyez, ainsi que Guillaume Ledit de la revue Usbek & Rica.

Un autre membre, Stephen des Aulnois, s’est mis de lui-même en retrait de ses activités professionnelles et la plateforme de podcasts Nouvelles Ecoutes a cessé toute collaboration avec Guilhem Malissen/

Les témoignages de victimes de ces attaques sexistes, homophobes voire racistes se succèdent, comme celui de Thomas Messias, de Slate, qui a contribué à déclencher ces révélations en accusant d’hypocrisie l’un des membres de cette « Ligue » qui écrivait sur le féminisme.

Alors qu’une liste présentée comme celle des membres du groupe circule sur internet, plusieurs des personnes identifiées reconnaissent y avoir participé et s’expliquent.

Dans la foulée, d’autres affaires de harcèlement sont révélées, notamment à Vice (deux reporters licenciés en 2017 pour de « graves dérives sexistes », selon l’Express) et au Huffington Post (trois personnes renvoyées cet automne pour des propos discriminatoires).

Le cyber-harcèlement est défini par la loi française comme le fait, via internet, de tenir des propos ou d’avoir des comportements répétés ayant pour but ou effet une dégradation des conditions de vie de la victime. C’est un délit passible de 2 ans de prison et 30 000 euros d’amende, des peines portées à 3 ans et 45 000 euros si la victime a moins de 15 ans.

Mais pour le moment, la justice n’a pas officiellement ouvert d’enquête sur les faits allégués, qui semblent pour la plupart prescrits (les délais de prescription ont été portés de 3 à 6 ans, et le gouvernement a dit étudier la possibilité de les allonger encore).

Pour s’en assurer, SOS Racisme a écrit lundi au parquet de Paris pour réclamer une enquête préliminaire. Celle-ci viserait à établir les responsabilités des différents protagonistes et à vérifier si des republications plus récentes de messages anciens n’échappent pas à la prescription.

Un collectif d’avocats s’est par ailleurs constitué autour de l’association « Jamais sans elles » et examine les cas de plusieurs victimes potentielles.

Cette affaire a poussé plusieurs médias et écoles de journalisme à lancer des enquêtes internes, et pourrait accélérer la prise de conscience engagée après la vague #MeToo. Plusieurs médias français avaient été secoués il y a un an et demi par des affaires de harcèlement et d’agressions sexuelles dans le sillage du mouvement « Balance ton porc ».

Des associations et collectifs, notamment Prenons la Une, qui regroupe des journalistes femmes, ont fait des propositions concrètes, comme la nomination de femmes à des postes hiérarchiques, pour mettre fin à une culture sexiste dans certaines réactions, et la reconnaissance du harcèlement comme un risque professionnel chez les journalistes.

Jeudi, le gouvernement a présenté un plan d’action contre le harcèlement, avec un projet de loi attendu au printemps. Il veut accélérer la suppression des contenus haineux par les plateformes (qui pourraient être dotées d’un statut juridique plus contraignant) et faciliter la levée de l’anonymat.

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