La police des frontières accusée d’avoir placé en détention tous les habitants d’un hameau bédouin plusieurs heures
Les habitants d'un village de Cisjordanie affirment que les policiers ont rassemblé les 180 habitants, y compris les enfants et les personnes âgées, lors d'une descente visant à rechercher des armes
Les habitants d’un petit village bédouin situé en Cisjordanie, au nord-est de Jérusalem, ont affirmé que les forces israéliennes ont rassemblé toute la population, y compris les personnes âgées, les femmes et les enfants, lors d’un raid effectué la semaine dernière, employant une tactique apparemment sans précédent et qui semble entrer en contradiction avec le droit international.
La police n’a pas explicitement démenti l’incident – même si un porte-parole a déclaré que l’opération menée à Kasrat avait été « ciblée » et qu’elle avait eu pour objectif de trouver des armes illégales qui, semble-t-il, se trouvaient entre les mains de certains membres de la communauté. Des informations avaient, en effet, fait état de fusillades survenues dans la région, a-t-il précisé.
Il n’y a pas eu d’arrestations et aucune arme n’a été saisie – mais la police s’est livrée à des violences physiques à l’égard de certains hommes qui posaient des questions aux agents. Des maisons et des biens ont été saccagés, selon les résidents, qui ont accusé en conséquence la police des frontières d’avoir cherché davantage à les intimider qu’à faire réellement respecter la loi. Un homme a affirmé que les forces israéliennes lui avaient également volé plusieurs milliers de shekels en espèces, à lui et à son épouse.
Selon les habitants, un important contingent de la police des frontières est arrivé dans le hameau aux premières heures de la matinée, le 4 novembre. Les policiers ont alors donné l’ordre aux villageois de sortir de chez eux et de se regrouper pendant qu’ils procédaient à des perquisitions approfondies. Environ 180 résidents habitent au sein de la communauté.
Abdallah Araara, un homme d’une soixantaine d’années qui vit à Kasrat depuis plus de quatre décennies, dit avoir été stupéfait par le nombre d’hommes déployés.
« Ils sont entrés [dans la communauté] avec 150 soldats, mais il y avait également un cordon de sécurité composé d’autres militaires qui se tenaient autour de nous, tous en uniforme », dit-il. Si elle est officiellement rattachée à la police, la police des frontières mène des opérations semblables à celles d’une force paramilitaire en Cisjordanie – et il est souvent difficile de faire la distinction entre ses agents et les soldats de Tsahal.
Coincé entre une autoroute et une colline escarpée, situé aux abords de l’implantation israélienne de Maale Adumim, Kasrat est un hameau majoritairement formé de fermes familiales, chacune abritant sous son toit plusieurs générations appartenant à un clan élargi. Les résidents vivent à proximité les uns des autres dans des habitations basses, construites à partir de structures modulaires, à côté de hangars recouverts de bâches et d’enclos pour accueillir le bétail.
Au cours du raid, les policiers se sont rendus dans chaque ferme et ils ont rassemblé tous les habitants dans des espaces confinés, séparant les hommes des femmes et leur interdisant de bouger.
Selon Araara et d’autres, les soldats ont ensuite procédé à des fouilles approfondies de chaque maison pendant quatre heures, causant d’importants dégâts matériels dans toute la communauté.
« Ils ont regroupé toutes les femmes et tous les enfants ; personne n’avait le droit de bouger », raconte-t-il. « Ils n’ont pas laissé les enfants aller à l’école ni les adultes se rendre au travail ».
(Capture d’écran : Palestine TV, 27a de la loi sur le droit d’auteur)
Alors que la police des frontières et les autres forces israéliennes sont souvent accusées d’utiliser une force excessive dans leurs relations avec les Palestiniens – imposant des couvre-feux ou mettant en place des cordons de sécurité qui restreignent les déplacements pendant leurs opérations – ce qui s’est produit à Kasrat pourrait illustrer l’usage d’une tactique qui n’a été que rarement, voire jamais, employée jusqu’à présent. Ce cas semble en effet sans précédent au cours des dernières décennies.
Roni Pelli, avocate au sein de l’organisation israélienne de défense des droits humains Yesh Din, qui offre une assistance juridique aux Palestiniens et aux Bédouins de Cisjordanie, dit au Times of Israel que les sanctions collectives – comme peut l’être le placement en détention de tout un village – sont interdites par le droit international.
« La Convention de Genève stipule clairement que seul un individu est responsable de ses actes et qu’une sanction n’est pas nécessairement un acte d’ordre judiciaire, mais qu’elle peut également être administrative – comme c’est le cas quand un couvre-feu ou un bouclage sont décrétés », explique-t-elle.
Pelli ajoute que si des soupçons pesaient sur des membres de la communauté – des soupçons suffisamment forts pour entraîner un raid de la police des frontières – il y avait un moyen tout à fait légal à employer : arrêter les individus concernés avant de lancer une procédure judiciaire à leur encontre devant un tribunal.
Elle déclare que de nombreuses mesures qui ont pu être prises depuis des années en Cisjordanie par les forces de sécurité – l’imposition d’un couvre-feu dans un village dont un terroriste était originaire, la révocation des permis de travail des membres de la famille ou des résidents du village d’un attaquant – relèvent de la même catégorie de punitions collectives interdites. Elle souligne que, de leur côté, les responsables de la sécurité préfèrent les qualifier de « mesures dissuasives », ce qui est une absurdité à ses yeux.
En réponse au Times of Israel, un porte-parole de la police affirme que le raid a été mené suite à des fusillades qui ont eu lieu dans la zone.
« La police des frontières et les forces de police ont mené une opération ciblée contre des individus qui étaient impliqués dans des affaires de possession d’armes illégales », précise-t-il.
Le Times of Israel n’a pas été en mesure de confirmer de manière indépendante le récit qui a été celui des villageois.
Araara explique que les forces de l’ordre n’ont posé aucune question et qu’elles n’ont donné aucune explication concernant leur présence dans le hameau. Selon lui, les habitants n’ont pas eu le droit de passer des appels téléphoniques, de sortir leur téléphone ou de filmer ce qui était en train de se passer.
Des images filmées par des résidents, à la fin de l’opération, montrent des dizaines d’agents de la police des frontières quittant le secteur à pied.
Sur d’autres images qui ont été obtenues par le Times of Israel, une femme de Kasrat, qui a demandé à conserver l’anonymat, déclare aux militants israéliens arrivés sur les lieux après le raid : « Ils ont rassemblé toutes les femmes dans un petit espace, ils n’ont pas laissé les enfants [partir] boire leur lait. Ils se sont moqués des femmes et ils ont utilisé un langage grossier pour s’adresser à elles ».
Fuad Araara, un autre résident du village, ajoute que les soldats ont arraché le voile de certaines habitantes pendant la perquisition.
« Pendant des heures, ils ne nous ont pas laissé boire d’eau, nous n’avons pas eu le droit d’aller aux toilettes ou de fumer une cigarette. ils ne m’ont pas laissé aller travailler », raconte-t-il.
Fuad Araara précise avoir essayé de demander aux soldats – en hébreu – la raison de leur venue et ce qu’ils cherchaient, notant que les militaires l’ont alors sommé de se taire. Un seul soldat parlait arabe, répétant aux habitants effrayés : « Attendez encore un peu, attendez encore un peu » chaque fois que ces derniers suppliaient de pouvoir emmener les enfants aux toilettes ou qu’ils demandaient à être autorisés à aller chercher du lait pour un bébé.
Il ajoute avoir été victime des violences physiques des agents devant sa famille.
« Quand j’ai commencé à parler, le soldat m’a dit de me taire et il m’a donné un coup avec son arme dans l’estomac. Ils ont également frappé mon père et mon frère de la même manière, devant notre famille », se souvient-il.
Lui et Abdallah Araara affirment que trois autres habitants avaient été emmenés à l’écart, hors de la vue des autres résidents. Ils ont été battus à coups de crosse de fusil, selon les récits qui ont pu être faits par les victimes.
En réponse à une demande du Times of Israel, la police n’a pas évoqué ces accusations en particulier, se contentant de dire que « chaque fois que des plaintes sont formulées s’agissant du comportement des forces de l’ordre, elles doivent être examinées par les instances compétentes ».
Une fois les soldats partis, les habitants sont retournés chez eux. Ils ont alors découvert des dégâts importants, avec notamment des plats de nourriture renversés sur le sol, des vêtements éparpillés et des jouets jetés ou cassés un peu partout, selon des images qui ont été filmées par les habitants immédiatement après les faits.
« Ils ont renversé tous les pots de farine, de sucre, de thé ou de riz. Ils ont renversé l’orge qu’on donne aux animaux sur le sol et ils ont ouvert les sacs avec des couteaux », commente une femme dans l’une de ces vidéos, s’exprimant sous couvert d’anonymat.
Anat Sharel, une habitante de Jérusalem qui est en contact avec la communauté depuis un an, souligne que quand elle est arrivée au hameau, quelques heures plus tard, tout était sens dessus dessous.
« Quand je suis arrivée, les traces du passage de la police des frontières étaient encore visibles. Ils avaient ouvert toutes les armoires et ils avaient tout sorti, tout était par terre », a-t-elle dit. « Une femme m’a dit que les agents avaient détruit la machine qu’elle utilise pour faire son yaourt à partir de son lait. Une autre avait préparé de la pâte pour faire cuire les pitas du matin, ils ont tout jeté. Pourquoi ? Apparemment, parce qu’ils en ont le pouvoir, parce qu’ils ont ce pouvoir de détruire ».
Fuad Araara, de son côté, évoque « un raid de destruction, ce n’était sûrement pas une opération de perquisition ».
Abdallah Araara explique au Times of Israel que les forces israéliennes lui ont également confisqué, sans raison apparente, l’équivalent de 1 600 dollars en espèces – un argent qu’il avait économisé avec son épouse.
« Je gardais 4 500 shekels en espèces pour aller chez le dentiste afin de me faire poser de nouveaux implants », confie-t-il.
« Les soldats m’ont pris cet argent, et ils ont pris 800 shekels supplémentaires à ma femme, soit un total de 5 300 shekels. Ils ont également pris ma carte d’identité et ils ne me l’ont pas rendue ».
Ces derniers jours, les habitants de la communauté ont déposé une plainte auprès du département des enquêtes internes de la police concernant le comportement des agents lors de ce raid.
Pelli fait remarquer que les responsables israéliens justifient souvent le recours à des mesures extrêmes – telles que le couvre-feu après une attaque, ou la révocation des permis de travail des voisins des terroristes – en évoquant des « moyens de dissuasion ». Mais ce genre de pratique relève de la même catégorie que celles qui sont utilisées dans le cadre des sanctions collectives interdites, affirme-t-elle.
L’avocate de Yesh Din, qui n’est elle-même pas impliquée dans les plaintes qui ont été déposées par les villageois de Karsat, estime que les accusations de vol d’argent sont particulièrement graves. Quand des sommes d’argent sont saisies, soupçonnées d’avoir été utilisées pour financer des actes terroristes, la loi exige de fournir des documents justificatifs et elle permet, en outre, de faire appel de l’accusation.
Ce qui n’a pas été le cas dans cette affaire, selon Abdallah Araara, qui souligne qu’aucune raison n’a été donnée pour justifier cette saisie.
Les habitants font remarquer qu’aucune arrestation n’a été effectuée et qu’aucune arme n’avait été trouvée. Ils affirment avec véhémence que les perquisitions n’ont eu aucune justification.
« Il n’y a rien ici, aucun des habitants n’a de problème de sécurité », s’exclame Abdallah Araara. Fuad Araara ajoute n’avoir connaissance d’aucun incident impliquant des coups de feu aux alentours du hameau.
« Ce village est complètement calme, il ne se passe rien ici », dit Sharel au Times of Israel. « Les gens travaillent, ils élèvent leurs chèvres ; les enfants vont à l’école et ils rentrent à la maison, c’est tout. Ils sont heureux, ils vivent paisiblement et ils ne sont impliqués dans rien. Ils n’ont jamais vécu une telle situation ».