La police secrète roumaine a surveillé un photographe juif dans les années 80. De ces dossiers est né un film

Edward Serotta a découvert il y a peu qu'il avait été surveillé lors de sa venue dans ce pays alors communiste. Le réalisateur Radu Jude en a tiré un court documentaire

Le photographe Edward Serotta se tire le portrait dans une chambre d'hôtel pour documenter la vie en Roumanie dans les années 1980. (Avec l'aimable autorisation de Serotta via la JTA)

BERLIN (JTA) — Il avait les cheveux en bataille et portait un jean. Il était américain — et juif. Et il avait un appareil photo.

Cela a suffi à susciter l’intérêt et la surveillance de la tristement célèbre police secrète de la Roumanie communiste, la Securitate.

Aujourd’hui, 41 ans après avoir osé franchir le rideau de fer, on découvre à quel point les Roumains étaient obsédés par le photo-journaliste Edward Serotta grâce à un court documentaire du célèbre réalisateur roumain Radu Jude et de l’historien Adrian Cioflâncă.

« Plan contraplan/Shot Reverse Shot », montrée en avant-première lors du festival international la Berlinale, le mois dernier, accorde autant de temps d’écran aux souvenirs de Serotta sur la Roumanie des années 1980 qu’aux observations de la Securitate envers lui. Et bien sûr aux photos : après son passage en Roumanie, Serotta s’est installé en Europe, où il a passé des dizaines d’années à garder des traces de la vie juive presque anéantie par la Shoah. Il a publié plusieurs recueils de photographies à propos des communautés juives. Il a également photographié la chute des régimes communistes qu’il avait connus dans sa jeunesse.

D’une durée de vingt-deux minutes, ce documentaire fait partie des nombreux courts-métrages projetés lors du festival liés à la vie et à l’histoire juives, ou au conflit israélo-palestinien.

L’espionnage quasi-obsessionnel de la part du régime communiste, tel qu’il apparaît ici, paraît absurde aujourd’hui. Mais il était tout à fait sérieux à l’époque.

Dans son récit, Serotta — qui est né en 1949 à Atlanta — rappelle que les autorités communistes en 1985 lui « avaient donné la permission de venir en Roumanie en pensant que cela donnerait lieu à des articles élogieux et positifs sur la Roumanie. » Officiellement, son intention était de photographier les mémoriaux de la Seconde Guerre mondiale, alors peu nombreux. Aujourd’hui, il y en a beaucoup plus.

« Il sera placé sous surveillance », déclare l’espion, comme l’explique dans la seconde moitié du film la politologue roumaine Diana Mărgărit, « afin d’empêcher tout contact avec des éléments parasites ou manifestants. »

Pendant que Serotta prend des photos, les informateurs se faufilent, prennent des photos de lui à la dérobée et notent des observations. Un jour, ils s’introduisent dans sa chambre d’hôtel et révèlent une de ses pellicules.

Les choses qu’ils enregistrent frénétiquement sont « drôles aujourd’hui », rappelant un régime aujourd’hui passé qui, à l’époque, était d’une gravité mortelle, explique Cioflâncă dans une interview.

Cioflâncă fait partie du collège consultatif du Conseil national pour l’étude des Archives de la Securitate, un service officiel qui traite de l’histoire du communisme. « J’ai vécu 15 ans sous le communisme, pendant mon enfance, et cela n’a pas du tout été agréable. »

Pendant 41 ans, jusqu’à la chute du régime et à l’exécution du président Nikolae Ceaușescu et de son épouse, Elena, en 1989, la Securitate a espionné et terrorisé les Roumains et réprimé la dissidence. Selon le Cryptomuseum virtuel, dont le siège se trouve aux Pays-Bas, la Securitate a compté jusqu’à 11 000 agents et 500 000 informateurs pour surveiller une population de 22 millions d’habitants.

En 2006, une commission officielle a rapporté que plus de 600 000 Roumains — voire 2 millions — avaient été incarcérés pour des crimes politiques, et que plus de 100 000 en étaient morts.

Les journalistes occidentaux, bien que suspects et surveillés, étaient généralement bien traités — du moins dans les années 1980.

Lorsque Serotta demande à s’y rendre, en 1985, Ceaușescu est déjà président depuis 11 ans (après avoir dirigé le Parti communiste à partir de 1965). Ceaușescu était perçu comme étant plus amical envers l’Occident : il avait refusé de fournir des troupes pour envahir l’ex-Tchécoslovaquie en 1968 et avait maintenu ses relations avec Israël lorsque d’autres pays communistes lui avaient tourné le dos.

À l’époque, le régime voulait obtenir des États-Unis le statut économique de « nation la plus favorisée », avec un enjeu au niveau de la liberté de circulation de sa population.

« 855 journalistes occidentaux sont venus en Roumanie du temps de Ceaușescu, et 80 d’entre eux étaient américains », signale Cioflâncă, qui dirige le Centre d’études de l’histoire juive de Bucarest, sous l’égide de la Fédération des communautés juives de Roumanie.

« Nombre de ces visites furent organisées de manière à servir la propagande. L’idée était de systématiquement interférer avec le journaliste et d’influencer son travail. Ils ont fait la même chose avec Edward quand il est venu », ajoute-t-il.

« Ils pensaient que les Juifs étaient influents, surtout dans le cadre de la relation avec les États-Unis », explique Serotta lors d’une interview.

Le photographe Edward Serotta photographié de loin par la Securitate roumaine dans les années 1980. (Avec l’aimable autorisation de Serotta via la JTA)

« Pour eux, tout ce qui était israélien, juif ou juif américain était un sujet d’influence important à utiliser pour leur communication politique », ajoute Serotta, qui s’est installé en Europe et y a fondé en 2000 les archives à but non lucratif Centropa, destinées à préserver la mémoire juive en Europe centrale et orientale, dans les Balkans, les pays baltes et l’ex-Union soviétique. Centropa a été racheté en 2024 par le US Holocaust Memorial Museum.

Compte tenu de l’obsession de Serotta pour la documentation de l’histoire, Cioflâncă se dit surpris que son ami n’ait jamais consulté les dossiers de la Securitate le concernant. Il y a de cela plusieurs années, il a demandé à Serotta s’il tenait à les voir.

« Le plus drôle, c’est que je ne pensais pas être suffisamment important pour en avoir », se rappelle Serotta.

Cioflâncă a retrouvé près de 300 pages de documents.

Les informateurs avaient tenté d’influencer le photojournaliste, affirmant que les tueries de Juifs dans les environs, pendant la Seconde Guerre mondiale, étaient « anecdotiques », souligne Cioflâncă. « Ils voulaient faire en sorte que leur réputation reste bonne, que l’on sache qu’ils n’étaient pas des collaborateurs » des nazis.

Selon le US Holocaust Memorial Museum et Yad Vashem, plus de 380 000 Juifs roumains ont été tués pendant la Shoah.

« J’y suis resté plusieurs semaines », explique Serotta. Il a le souvenir d’ « une ambiance très tendue. Rien ne fonctionnait correctement. C’est à peine s’il y avait de quoi manger dans les magasins. C’était terrible. »

Un char roumain patrouille dans une rue du centre-ville de Bucarest, le 24 décembre 1989, alors que les combats se poursuivent entre les troupes de l’armée régulière et de la Securitate loyales au président roumain déchu Nicolae Ceausescu. (Photo AP)

Il s’étonne toujours que la Securitate ait passé autant de temps à le suivre. « C’est drôle. »

« Dans l’ensemble, les officiers de la Securitate étaient plutôt stupides », souligne Serotta lors de l’interview. « Ils étaient tellement déformés par leur travail qu’ils n’avaient même plus conscience du ridicule de la situation ou même de sens de l’humour. »

De surcroît, « leur matériel [photo] n’était pas très bon. En plus, ils photographiaient le plus souvent à la dérobée : de derrière un mur, une porte ou quelque chose comme ça. Mais comme le dit l’adage, les photos sont bonnes parce que j’ai l’air jeune. J’ai l’air tout droit sorti du casting de ‘Flashdance’. »

Serotta ignorait tout ou presque de cette surveillance, sauf lorsqu’un jour, sur une route déserte et perdue, il a été suivi durant des heures par la voiture d’un espion lancé à ses trousses.

Pour autant, ce voyage en Roumanie a énormément compté pour lui. Lors de l’une de ses premières visites à une communauté juive de Roumanie, il s’est dit : « Comme c’est intéressant. C’est un peu comme le vieux continent. »

« Après quoi je me suis dit : ‘Ce n’est pas un peu comme le vieux continent. C’est exactement le vieux continent, j’y suis », ajoute-t-il.

« À ce moment-là, j’ai eu le sentiment d’avoir ouvert une porte, et je n’en suis jamais revenu. »

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