La présence des hominidés en Israël remonte à 1,9 M d’années, une révolution dans l’histoire des migrations humaines
Selon les chercheurs, Ubeidiya, dans la vallée du Jourdain, date de la même époque que le plus ancien site géorgien, signe selon eux que deux groupes d'humains ont quitté l'Afrique au même moment
Selon une récente étude, des êtres humains vivaient déjà dans ce qui est l’actuel Israël il y a de cela 1,9 million d’années, ce qui date l’exode d’Afrique des centaines de milliers d’années plus tôt que ce que l’on pensait.
L’étude, publiée ce mois-ci dans la revue à comité de lecture Quaternary Science Reviews par des chercheurs israéliens et étrangers, a utilisé diverses méthodes analytiques pour dater le site préhistorique d »Ubeidiya, dans la vallée du Jourdain, au sud de la mer de Galilée, jusqu’alors considéré comme occupé entre 1,2 et 1,6 million d’années.
La datation d’Ubeidiya à 1,9 million d’années signifie que ce site a été occupé en même temps qu’un autre site, en Géorgie, longtemps considéré comme le premier lieu de preuve de la présence d’hominidés hors d’Afrique, ce qui rebat sensiblement les cartes sur la question des premières migrations, hors du berceau de la vie humaine, des ancêtres des humains modernes.
Jusqu’à présent, les chercheurs pensaient que les populations installées à Dmanisi, en Géorgie, il y a de cela près d’1,9 million d’années, étaient plus anciennes que celles d’Ubeidiya, qui possédaient des caractéristiques anatomiques différentes et fabriquaient des outils en pierre différents.
Cette toute nouvelle étude suggère que deux groupes distincts ont quitté l’Afrique, et plus tôt que nous le pensions.
« Jusqu’alors, les chercheurs pensaient que la tradition acheulienne des outils en pierre découverte à Ubeidiya était plus récente que les outils oldowans de Dmasini, en Géorgie, » explique le professeur Omry Barzilai, de l’Université de Haïfa, l’un des auteurs de l’étude. « Cependant, les nouvelles datations montrent que ce n’est pas vrai. Ces deux manières de fabriquer des outils sont probablement passées d’Afrique en Eurasie à peu près à la même époque, il y a environ 1,9 million d’années. »
Les fossiles et l’ADN permettent de retracer la saga de l’évolution humaine sur près de 6 millions d’années. Lorsque l’on parle d’hominidés, on parle de ces primates qui sont les ancêtres directs des humains modernes ou tout du moins leur sont étroitement apparentés. L’homo sapiens, forme moderne de l’humain, ne laisse de trace fossile qu’à partir de 300 000 ans de cela, voire 200 000.
Les premières fouilles à Ubeidiya remontant aux années 1960 : depuis, elle est considérée comme l’une des plus anciennes expressions de la culture acheulienne au monde, caractérisée par la création d’outils bi-faces tels que des haches à main et de riches collections d’animaux fossilisés.
Avec cette récente étude, c’est la toute première fois que des scientifiques entreprennent de dater indépendamment Ubeidiya, souligne le professeur Ari Matmon, de l’Université hébraïque de Jérusalem, auteur principal de l’étude.
« Pendant des décennies, les estimations se sont fondées sur ce que nous pourrions qualifier de datation relative », explique-t-il par téléphone au Times of Israel.
Les restes d’animaux découverts sur le site ont été comparés à des restes similaires découverts ailleurs dans le monde. « Sur la base de cette comparaison, le site a été daté de 1,2 à 1,6 million d’années », poursuit-il.
Pour parvenir à dater Ubeidiya, Matmon a employé une méthode fondée sur l’étude des radiations cosmiques – les isotopes cosmogéniques -, enfouies sous terre.
« Les isotopes cosmogéniques se forment tout le temps à très faibles concentrations à la surface de la Terre en raison de leur interaction avec les rayons cosmiques, qui proviennent de tout l’univers », explique-t-il. « Lorsque ces isotopes sont enfouis [sous les sédiments], ils se désintègrent et aucun isotope ne peut se former car les rayons cosmiques sont hors de portée. »
L’âge médian des isotopes découverts sous terre à Ubeidiya est d’environ deux millions d’années.
L’équipe a également utilisé le champ magnétique terrestre et la datation à l’uranium des coquilles fossilisées de Melanopsis, ce qui ne leur a pas permis de préciser la date d’occupation des lieux mais de déterminer la date la plus tardive d’une occupation des lieux par les premiers humains.
En analysant les déplacements du champ magnétique, qui provient du minerai magnétique contenu dans le noyau terrestre, les chercheurs ont établi que le site avait au moins 1,1 million d’années.
« Le champ magnétique bascule en sens inverse, d’avant en arrière », précise Matron. « Nous savons qu’actuellement le champ magnétique est normal, et nous connaissons les moments où il a basculé d’avant en arrière. Dans ce cas, nous avons constaté que [le champ magnétique enregistré à Ubeidiya] est plus ancien qu’une période d’inversion, donc plus ancienne qu’1,1 million d’années, et remonte sans doute à la précédente, qui s’est produite entre 1,7 et 1,9 million d’années. »
Les coquillages découverts sur les lieux ont au moins 1,3 million d’années.
« Les coquilles sont faites d’un minéral appelé aragonite », explique Matmon. Une fois les coquilles enfouies par les sédiments, « l’aragonite se transforme, avec le temps, en calcite. L’horloge isotopique ne commence à fonctionner qu’une fois la transformation terminée, ce qui peut prendre des centaines de milliers d’années et varier selon les couches. Cela signifie que l’analyse ne nous indique pas exactement quand ils ont été enterrés [et quand le processus a commencé], mais nous donne la date la plus tardive possible [la fin du processus]. »
En combinant tous les résultats, Matmon a créé une courbe de probabilité selon laquelle la datation la plus probable des lieux correspond à 1,9 million d’années.
Selon la professeure Miriam Belmaker, de l’Université de Tulsa, dans l’Oklahoma, co-autrice de l’étude, ces résultats devraient avoir des conséquences sur la datation relative d’autres sites ainsi que sur la compréhension des populations qui ont quitté l’Afrique et le moment choisi pour ce faire.
« Du point de vue paléo-écologique, Ubeidiya a toujours été très intéressante », explique-t-elle au téléphone. « Comme ce fut souvent le cas, [à Ubeidiya] on trouve des spécimens de faune provenant de différentes régions du monde – Afrique, Asie, Europe. Du point de vue paléo-biochronologie – l’étude de l’ancienneté d’un site archéologique au vu des espèces qui y ont vécu – on a longtemps cru que les espèces présentes y avaient vécu entre 1,2 et 1,4 million d’années. Cette nouvelle datation des lieux ne change donc pas seulement la donne pour Ubeidiya mais aussi pour ces espèces, dont on se rend compte qu’elles vivaient en fait là il y a de cela deux millions d’années. »
« [Ces résultats] vont se propager par contagion à toute la chaîne évolutive, ce qui va amener à revoir les données dont nous disposons sur de nombreuses espèces, que ce soit leur répartition ou encore la paléo-éécologie de la région », ajoute-t-elle.
Selon Barzilai, ces dernières années, tout un faisceau de preuves a émergé témoignant d’une présence humaine primitive hors d’Afrique il y a près de deux millions d’années, notamment en Chine et en Roumanie.
« De nouvelles informations émergent petit à petit, un peu partout en Eurasie, grâce à l’utilisation de diverses méthodes de datation : toutes ont en commun de plaider en faveur d’une diffusion plus précoce de la culture acheulienne que ce que nous pensions auparavant », souligne Barzilai. « Nous devrons peut-être repenser certaines de nos hypothèses et rester ouverts à de nouvelles techniques de datation, à condition qu’elles soient fiables et suffisamment étayées. »
« C’est ainsi que la science progresse, et les résultats que nous avons sous les yeux sont des plus encourageants », ajoute-t-il.
Barzilai et Belmaker continuent de fouiller à Ubeidiya qui, entre-temps, a été déclaré parc national.
« Développé grâce aux efforts de l’Autorité israélienne des antiquités, de l’Autorité nationale de la nature et des parcs, de l’Autorité du drainage de Kinneret et du Conseil régional de la vallée du Jourdain, ce lieu est un véritable trésor national », estime Barzilai.
« C’est le site préhistorique le plus ancien découvert hors d’Afrique, il est donc essentiel qu’il demeure accessible, afin que les visiteurs puissent découvrir les paysages anciens d’Israël et en apprendre davantage sur les premiers humains et animaux qui y ont vécu. »